{"id":7565,"date":"2013-10-08T23:16:28","date_gmt":"2013-10-08T23:16:28","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=7565"},"modified":"2013-10-08T23:16:28","modified_gmt":"2013-10-08T23:16:28","slug":"azzedine-alai-jai-appris-la-mode-avec-les-femmes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/azzedine-alai-jai-appris-la-mode-avec-les-femmes\/","title":{"rendered":"Azzedine Ala\u00efa : \u201cJ\u2019ai appris la mode avec les femmes\u201d"},"content":{"rendered":"<div>\n<p>\n\t\tAzzedine Ala&iuml;a : &ldquo;J&rsquo;ai appris la mode avec les femmes&rdquo;<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<div itemprop=\"articleBody\">\n<p>\n\t\t\tLe couturier pr&eacute;f&eacute;r&eacute; des femmes. Le dernier des g&eacute;ants. Les &eacute;loges ne manquent pas quand on &eacute;voque&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.telerama.fr\/personnalite\/azzedine-alaaa,518527.php\" target=\"_blank\">Azzedine Ala&iuml;a<\/a>. Ses v&ecirc;tements magnifient les courbes f&eacute;minines, celles d&rsquo;<a href=\"http:\/\/www.telerama.fr\/personnalite\/arletty,1441.php\" target=\"_blank\">Arletty<\/a>, puis de&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.telerama.fr\/personnalite\/grace-jones,96401.php\" target=\"_blank\">Grace Jones<\/a>, de&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.telerama.fr\/personnalite\/rihanna,408026.php\" target=\"_blank\">Rihanna<\/a>&nbsp;ou de Michelle Obama. Lui seul est capable de transformer quarante m&egrave;tres d&rsquo;une bande de tissu &eacute;lastique en la plus sculpturale des robes. Son nom reste indissociable des ann&eacute;es 80, quand Paris &eacute;tait une f&ecirc;te et qu&rsquo;une nouvelle g&eacute;n&eacute;ration, osant les tenues moulantes et &eacute;chancr&eacute;es, dansait au Palace jusqu&rsquo;&agrave; l&rsquo;aube.<\/p>\n<p>\n\t\t\tA 73 ans, Azzedine Ala&iuml;a continue de faire briller dans le monde entier une &eacute;l&eacute;gance parisienne simple et impertinente. Il d&eacute;fend aussi une &eacute;conomie &agrave; taille humaine, partageant chaque midi sa table avec l&#39;&eacute;quipe de sa maison de couture. C&#39;est dans sa cuisine qu&#39;il re&ccedil;oit les artistes et designers qu&#39;il aime, et quelques rares journalistes. Car ce cr&eacute;ateur, formidablement dr&ocirc;le, et m&ecirc;me farceur &agrave; l&#39;occasion, reste discret et r&eacute;serv&eacute;. Pour sa r&eacute;ouverture, le&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.telerama.fr\/scenes\/a-paris-le-musee-galliera-revient-aux-origines-de-la-mode,95046.php\" target=\"_blank\">palais Galliera, mus&eacute;e de la mode de la Ville de Paris<\/a>, lui consacre une superbe exposition. Le natif de Tunis revient sur son parcours en quelques savoureuses histoires.<\/p>\n<p>\n\t\t\tTout commence par votre grand-m&egrave;re ?<br \/>\n\t\t\tElle est sans doute la personne la plus importante de ma vie. C&#39;est fou : les grands-m&egrave;res sont souvent un point de d&eacute;part. Ma m&egrave;re est venue avec moi dans sa maison, elle y est rest&eacute;e quarante jours, et ma grand-m&egrave;re lui a dit :&nbsp;&laquo; Maintenant, tu peux repartir avec ton mari. &raquo;&nbsp;Et elle a gard&eacute; l&#39;enfant. Mes parents, cultivateurs de bl&eacute;, &eacute;taient d&#39;accord. Ma m&egrave;re ne voulait pas que je reste &agrave; la campagne, elle disait que c&#39;&eacute;tait mieux pour moi d&#39;aller &agrave; l&#39;&eacute;cole &agrave; Tunis.<\/p>\n<p>\n\t\t\tMa grand-m&egrave;re &eacute;tait g&eacute;niale ! Dans cette maison qu&#39;elle n&#39;a jamais quitt&eacute;e, sans savoir ce qui passait &agrave; l&#39;ext&eacute;rieur, ne parlant m&ecirc;me pas bien l&#39;arabe mais un dialecte, elle nous a &eacute;lev&eacute;s, ma s&oelig;ur et moi, de la fa&ccedil;on la plus incroyable ! Pas d&#39;&eacute;ducation religieuse avant 7 ans ! Je ne l&#39;ai jamais vue prier.<\/p>\n<p>\n\t\t\tMon grand-p&egrave;re maternel non plus. Il m&#39;a amen&eacute; au cin&eacute;ma d&egrave;s l&#39;&acirc;ge de 10 ans ; il me d&eacute;posait pour la premi&egrave;re s&eacute;ance au Cin&eacute; Soir, tenu par l&#39;un de ses amis. Assis sur un strapontin, je restais jusqu&#39;&agrave; la derni&egrave;re. Je voyais quatre fois le film ! Je commen&ccedil;ais par m&#39;int&eacute;resser &agrave; l&#39;image g&eacute;n&eacute;rale, puis aux d&eacute;cors, aux costumes, et enfin je me demandais quel r&ocirc;le je pouvais jouer&hellip; J&#39;essayais d&#39;apprendre par c&oelig;ur les dialogues. Je chantais, je dansais&hellip; C&#39;est vrai ! Je me rappelle que Rita Hayworth, en robe de dentelle rouge, m&#39;avait boulevers&eacute;. Et je me souviens aussi de&nbsp;<a href=\"http:\/\/television.telerama.fr\/tele\/films\/riz-amer,56092.php\" target=\"_blank\">Riz amer<\/a>,&nbsp;avec Silvana Mangano. Quel moment ! En sortant, j&#39;ai fait comme elle : j&#39;ai retrouss&eacute; mon short&hellip;<\/p>\n<div>\n\t\t\t<img decoding=\"async\" alt=\"Ala\u00efa, robe longue, P\/E 1990.\nBandelettes en rayonne s\" border=\"0\" src=\"http:\/\/images.telerama.fr\/medias\/2013\/10\/media_102946\/azzedine-alaia-j-ai-appris-la-mode-avec-les-femmes,M129395.jpg\" title=\"Ala\u00efa, robe longue, P\/E 1990.\nBandelettes en rayonne stretch.\n\u00a9 Ilvio Gallo, 1996.\n&nbsp;\" \/><\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\tAla&iuml;a, robe longue, P\/E 1990.<br \/>\n\t\t\t\t\tBandelettes en rayonne stretch.<br \/>\n\t\t\t\t\t&copy; Ilvio Gallo, 1996.<br \/>\n\t\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\tCette vision de Mangano, ses rondeurs vous conduisent &agrave; la sculpture&hellip;<br \/>\n\t\t\tJe suis s&ucirc;r que tout vient de l&agrave;. Mouler sur le corps, c&#39;est comme sculpter. A l&#39;&eacute;cole des beaux-arts de Tunis, le professeur de dessin m&#39;a dit :&nbsp;&laquo; Vous, vous allez prendre la section sculpture. &raquo;&nbsp;Il trouvait sans doute que j&#39;avais davantage de dons dans cette mati&egrave;re. Il a eu raison, car cela me plaisait. J&#39;ai m&ecirc;me gard&eacute; certains projets que j&#39;ai r&eacute;alis&eacute;s l&agrave;-bas. Dont un bas-relief de cheval que je serais bien incapable de reproduire aujourd&#39;hui ! Et aussi le buste de Mme de Pompadour. Qui est ma favorite&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\tComment passe-t-on de la sculpture &agrave; la mode ?<br \/>\n\t\t\tJ&#39;ai quitt&eacute; la Tunisie pour apprendre la couture en France. J&#39;&eacute;tais fascin&eacute; par les robes de Dior et de Balenciaga que je voyais dans les magazines. Je les dessinais en essayant de comprendre o&ugrave; se trouvaient leurs coutures. La m&egrave;re de mon amie d&#39;enfance Leila Menchari [aujourd&#39;hui d&eacute;coratrice des vitrines Herm&egrave;s, ndlr] connaissait une cliente de Dior, et lui a demand&eacute; de m&#39;aider &agrave; y entrer. J&#39;y ai pass&eacute; cinq jours.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;ai vu comment &laquo; piquoter &raquo; les revers des vestes, j&#39;observais le chef d&#39;atelier. C&#39;&eacute;tait la veille des collections, il y avait une effervescence dans cette maison ! Et puis ils m&#39;ont renvoy&eacute; ! Nous &eacute;tions &agrave; la fin de la guerre d&#39;Alg&eacute;rie, et ils m&#39;ont dit que je n&#39;avais pas de carte de s&eacute;jour, alors qu&#39;un Tunisien n&#39;en avait pas besoin. Je n&#39;avais qu&#39;une vingtaine d&#39;ann&eacute;es. J&#39;&eacute;tais triste d&#39;avoir &eacute;t&eacute; vir&eacute; sans raison, je ne comprenais pas, je pleurais. Puis je suis parti chez Guy Laroche, o&ugrave; je suis rest&eacute; pr&egrave;s d&#39;un an et demi.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&ldquo;Je ne pensais pas du tout&nbsp;<br \/>\n\t\t\tdevenir un styliste connu.&rdquo;<\/p>\n<p>\n\t\t\tVous imaginiez d&eacute;j&agrave; votre futur parcours ?<br \/>\n\t\t\tNon, je ne pensais pas du tout devenir un styliste connu, je voulais juste vivre &agrave; Paris. Leila Menchari, qui habitait rue Lord-Byron, m&#39;a trouv&eacute; une cham&shy;bre de bonne au rez-de-chauss&eacute;e, que la concierge m&#39;a lou&eacute;e. Quand elle sortait faire des courses, je gardais la loge. Je montais aussi le courrier. Puis &ccedil;a s&#39;est d&eacute;clench&eacute; d&#39;un coup. Tous les Parisiens que je connaissais m&#39;avaient donn&eacute; des papiers attestant que j&#39;&eacute;tais leur prot&eacute;g&eacute;, car les Nord-Africains &eacute;taient tout le temps arr&ecirc;t&eacute;s dans la rue.<\/p>\n<p>\n\t\t\tUn apr&egrave;s-midi, je suis all&eacute; voir Simone Zehrfuss, la femme de l&#39;architecte Bernard Zehrfuss, qui habitait &agrave; c&ocirc;t&eacute;, et la romanci&egrave;re Louise de Vilmorin est arriv&eacute;e. Simone nous a pr&eacute;sent&eacute;s :&nbsp;&laquo; Voici Azzedine, un ami &agrave; nous qui apprend la couture. &raquo;&nbsp;Louise m&#39;a dit :&nbsp;&laquo; Asseyez-vous &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, jeune homme. Azzedine Ala&iuml;a, c&#39;est joli comme nom. Ecrivez-le-moi, pour que je ne me trompe pas. &raquo;&nbsp;Je lui donne le papier, elle le met dans son sac et me dit&nbsp;: &laquo; L&#39;affaire est dans le sac. &raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;ai li&eacute; une grande amiti&eacute; avec elle. Tous les samedis et dimanches, j&#39;allais d&icirc;ner dans sa maison, &agrave; Verri&egrave;res. J&#39;y ai rencontr&eacute; des &eacute;crivains, des gens de cin&eacute;ma&hellip; Pour quelqu&#39;un qui arrivait de l&#39;&eacute;tranger, c&#39;&eacute;tait une chance inou&iuml;e ! J&#39;ai fr&eacute;quent&eacute; Louise jusqu&#39;&agrave; sa mort, je voyageais avec elle. J&#39;&eacute;tais &eacute;tonn&eacute; de l&#39;attention qu&#39;elle avait pour moi.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&ldquo;Ma petite taille&nbsp;<br \/>\n\t\t\tm&rsquo;a rendu service.&rdquo;<\/p>\n<p>\n\t\t\tEt les femmes commen&ccedil;aient &agrave; s&#39;int&eacute;resser &agrave; votre travail ?<br \/>\n\t\t\tOui, d&#39;un coup j&#39;&eacute;tais devenu la coqueluche. Ma petite taille m&#39;a rendu service : tout le monde me caressait la t&ecirc;te ! Plus grand, je n&#39;aurais pas eu le m&ecirc;me succ&egrave;s.<\/p>\n<p>\n\t\t\tC&#39;est ainsi que vous avez rencontr&eacute; Arletty ?<br \/>\n\t\t\tNon, c&#39;est plus tard, quand j&#39;habitais rue des Marronniers, &agrave; Auteuil. Je commen&ccedil;ais &agrave; avoir une client&egrave;le &laquo; chic-issime &raquo;. Et un jour, un ami coiffeur est venu d&icirc;ner. Il m&#39;a dit :&nbsp;&laquo; Je dois partir coiffer Arletty, qui joue dans la pi&egrave;ce&nbsp;L&#39;Etouffe-chr&eacute;tien.&nbsp;&raquo;&nbsp;Je lui ai r&eacute;pondu :&nbsp;&laquo; Je viens avec toi ! &raquo;&nbsp;Car, la veille, j&#39;avais vu le filmH&ocirc;tel du Nord,&nbsp;au cin&eacute;ma Le Ranelagh.<\/p>\n<p>\n\t\t\tArletty repr&eacute;sentait vraiment pour moi la Parisienne, qui n&#39;existe nulle part ailleurs. J&#39;&eacute;tais fascin&eacute; par sa voix, son allure, sa fa&ccedil;on d&#39;ajuster sa robe, et je voulais &agrave; tout prix la rencontrer. Mon ami l&#39;a coiff&eacute;e, m&#39;a pr&eacute;sent&eacute;, elle m&#39;a demand&eacute; comment je m&#39;appelais et m&#39;a dit :&nbsp;&laquo; Avec ses deux A, au d&eacute;but et &agrave; la fin, votre nom est destin&eacute; &agrave; se retrouver sur une affiche ! &raquo;&nbsp;Elle a tout de suite voulu que je lui confectionne un petit paletot. Et comme elle habitait rue Raynouard, je n&#39;avais qu&#39;&agrave; traverser la rue pour me rendre chez elle. Puis elle m&#39;a demand&eacute; un petit tailleur rose. Elle disait : le rose, c&#39;est un fard, &ccedil;a donne bonne mine, le soir.<\/p>\n<div>\n\t\t\t<img decoding=\"async\" alt=\"Ala\u00efa, robe drap\u00e9e, P\/E 1991.\nJersey de soie bl\" border=\"0\" src=\"http:\/\/images.telerama.fr\/medias\/2013\/10\/media_102946\/azzedine-alaia-j-ai-appris-la-mode-avec-les-femmes,M129396.jpg\" title=\"Ala\u00efa, robe drap\u00e9e, P\/E 1991.\nJersey de soie blanc.\n\u00a9 Ilvio Gallo, 1996.\" \/><\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\tAla&iuml;a, robe drap&eacute;e, P\/E 1991.<br \/>\n\t\t\t\t\tJersey de soie blanc.<br \/>\n\t\t\t\t\t&copy; Ilvio Gallo, 1996.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<p>\t\tQuel &eacute;tait son style ?<br \/>\n\t\tJ&#39;ai appris la mode avec les femmes. Ce que j&#39;aimais, chez Arletty, c&#39;est qu&#39;elle ne mettait jamais de bijoux. Elle disait :&nbsp;&laquo; Je suis vierge de toute d&eacute;coration ! &raquo;&nbsp;Et Louise de Vilmorin &eacute;tait l&#39;oppos&eacute;e. L&#39;une &eacute;tait de Courbevoie, l&#39;autre de Verri&egrave;res-le-Buisson, et les deux avaient du style.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\tEt Greta Garbo ?<br \/>\n\t\t\tC&#39;est C&eacute;cile de Rothschild qui me l&#39;a amen&eacute;e. Je l&#39;ai habill&eacute;e plusieurs fois.&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.telerama.fr\/personnalite\/greta-garbo,8973.php\" target=\"_blank\">Greta Garbo<\/a>&nbsp;ne parlait presque pas. Elle &eacute;tait toujours en pantalon &eacute;troit du bas et en pull. Un grand pardessus, des lunettes, les cheveux tenus en arri&egrave;re par un &eacute;lastique, et une frange. Une femme d&#39;une grande beaut&eacute;. Il y a quelques ann&eacute;es, ses affaires ont &eacute;t&eacute; vendues aux ench&egrave;res &agrave; Los Angeles. J&#39;ai re&ccedil;u le catalogue, il y avait un manteau marqu&eacute; &laquo; Ala&iuml;a-Garbo &raquo; ! Je l&#39;ai achet&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&ldquo;La sophistication s&rsquo;exprime aujourd&rsquo;hui&nbsp;<br \/>\n\t\t\td&rsquo;une autre fa&ccedil;on qu&rsquo;hier.&rdquo;<\/p>\n<p>\n\t\t\tAu d&eacute;but des ann&eacute;es 80, avec Thierry Mugler et&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.telerama.fr\/scenes\/il-expose-a-rotterdam-jean-paul-gaultier-en-six-grandes-idees,93575.php\" target=\"_blank\">Jean Paul Gaultier<\/a>, vous rendez les femmes sexy. Comment avez-vous senti qu&rsquo;elles en avaient envie ?<br \/>\n\t\t\tQuatre ou cinq de mes clientes donnaient le ton. Elles avaient le chic. Je n&rsquo;avais pas les moyens de fabriquer des bijoux ou des chaussures, alors j&rsquo;ai dit :&nbsp;&laquo; Les filles, on ramasse les cheveux en queue-de-cheval et on lance une mode parisienne. &raquo;&nbsp;Je pensais &agrave; Arletty et &agrave; sa formule :&nbsp;&laquo; vierge de toute d&eacute;coration &raquo;. J&rsquo;ai invent&eacute; une silhouette fine et sans falbalas, m&ecirc;me si Mugler avait d&eacute;j&agrave; commenc&eacute; avec ses jupes serr&eacute;es.<\/p>\n<p>\n\t\t\tQuand on commence &agrave; aller dans une direction, on ne r&eacute;fl&eacute;chit pas. Mais plus on avance, plus &ccedil;a devient difficile. J&rsquo;ai plus de mal &agrave; faire une jupe droite aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;&agrave; cette &eacute;poque ! Parce qu&rsquo;elle doit &ecirc;tre serr&eacute;e sans l&rsquo;&ecirc;tre, il faut que la fille puisse marcher avec. La sophistication s&rsquo;exprime aujourd&rsquo;hui d&rsquo;une autre fa&ccedil;on qu&rsquo;hier.<\/p>\n<p>\n\t\t\tOlivier Saillard, le directeur du mus&eacute;e Galliera, dit que votre travail s&#39;apparente &agrave; la chirurgie plastique&hellip;<br \/>\n\t\t\tUne femme ach&egrave;te une robe pour &ecirc;tre belle. Et mon m&eacute;tier est d&#39;arranger la silhouette par la coupe du v&ecirc;tement ou par les proportions. Si la cliente a le derri&egrave;re un peu bas, j&#39;essaie de le remonter un peu, c&#39;est &ccedil;a le travail d&#39;un couturier !<\/p>\n<p>\n\t\t\tVous ne dessinez pas, vous cr&eacute;ez directement sur un mannequin vivant ?<br \/>\n\t\t\tCe n&#39;est pas vrai, je dessine, figurez-vous. Pour garder la m&eacute;moire de mon travail. Je trace un patron sur papier-calque, je le d&eacute;coupe et je l&#39;accroche avec une &eacute;pingle sur une feuille. Ensuite, je d&eacute;marre sur un mannequin d&#39;atelier, mais il faut quelqu&#39;un pour l&#39;essayage. Car une femme marche, son corps bouge, et j&#39;ai besoin de voir comment le tissu se comporte sur elle.<\/p>\n<div>\n\t\t\t<img decoding=\"async\" alt=\"Ala\u00efa, robe bustier, couture A\/H 2003.\nBustier de cuir\" border=\"0\" src=\"http:\/\/images.telerama.fr\/medias\/2013\/10\/media_102946\/azzedine-alaia-j-ai-appris-la-mode-avec-les-femmes,M129394.jpg\" title=\"Ala\u00efa, robe bustier, couture A\/H 2003.\nBustier de cuir moul\u00e9 et jupe en taffetas.\n\u00a9 Patrick Demarchelier.\" \/><\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\tAla&iuml;a, robe bustier, couture A\/H 2003.<br \/>\n\t\t\t\t\tBustier de cuir moul&eacute; et jupe en taffetas.<br \/>\n\t\t\t\t\t&copy; Patrick Demarchelier.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<p>\t\tComment na&icirc;t une collection ?<br \/>\n\t\tJe ne suis pas quelqu&#39;un qui dit : j&#39;ai telle inspiration. Ou : voil&agrave; la tendance. Je commence par les mati&egrave;res. Je pars d&#39;un tissu existant, je fais tricoter des &eacute;chantillons pour voir comment il rend. Ensuite, je demande par exemple un tricotage plus serr&eacute;, ou un lavage. C&#39;est toute une cuisine&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\tVotre couleur pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e ?<br \/>\n\t\t\tJ&#39;aime beaucoup les couleurs, mais le noir est reposant. On peut le porter tous les jours. Un v&ecirc;tement rouge finit par fatiguer l&#39;&oelig;il. En revanche, j&#39;aime quand les femmes &acirc;g&eacute;es sont en clair, c&#39;est plus doux. Le noir est un peu dur pour elles. Sauf si elles ont une forte personnalit&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLes clientes ont-elles chang&eacute; ?<br \/>\n\t\t\tOui, une fille peut mettre des baskets avec la robe du soir la plus insens&eacute;e. Autrefois, c&#39;&eacute;tait impossible. Il y avait des crit&egrave;res pr&eacute;cis. On ne pouvait pas porter une robe brod&eacute;e le matin, par exemple. Et la couture devenait ennuyeuse, bourgeoise &agrave; fond. Mais, dans les ann&eacute;es 80, Comme des gar&ccedil;ons et Yohji Yamamoto sont arriv&eacute;s et ont tout boulevers&eacute;. Il ne fallait plus jeter les v&ecirc;tements trou&eacute;s ou bouff&eacute;s par les mites : ils &eacute;taient devenus indispensables ! Tout comme les bas fil&eacute;s, alors qu&#39;avant une femme ne pouvait pas sortir dans la rue avec. Aujourd&#39;hui, on peut m&ecirc;me en acheter !<\/p>\n<div>\n\t\t\t<img decoding=\"async\" alt=\"Ala\u00efa, robe courte, A\/H 1981.\nJersey de laine noire, z\" border=\"0\" src=\"http:\/\/images.telerama.fr\/medias\/2013\/10\/media_102946\/azzedine-alaia-j-ai-appris-la-mode-avec-les-femmes,M129397.jpg\" title=\"Ala\u00efa, robe courte, A\/H 1981.\nJersey de laine noire, zip m\u00e9tallique argent enroul\u00e9 autour de la robe, encolure bateau et manches \u00e0 pointes.\n\u00a9 Ilvio Gallo, 1996.\n&nbsp;\" \/><\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\t\tAla&iuml;a, robe courte, A\/H 1981.<br \/>\n\t\t\t\t\tJersey de laine noire, zip m&eacute;tallique argent enroul&eacute; autour de la robe, encolure bateau et manches &agrave; pointes.<br \/>\n\t\t\t\t\t&copy; Ilvio Gallo, 1996.<br \/>\n\t\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\tDepuis les ann&eacute;es 90, la mode a pris une autre dimension&hellip;<br \/>\n\t\t\tUn jeune qui d&eacute;bute est oblig&eacute; de s&#39;associer un jour ou l&#39;autre avec un industriel. Quand j&#39;ai commenc&eacute;, on pouvait pr&eacute;senter quatre v&ecirc;tements dans une chambre de bonne, et les gens venaient, s&#39;int&eacute;ressaient. Aujourd&#39;hui, c&#39;est fini. Et depuis l&#39;arriv&eacute;e des groupes financiers, il existe une faiblesse dans la cr&eacute;ation. Partout. On demande trop, trop de collections. Aucun styliste ne peut en cr&eacute;er huit ou neuf dans l&#39;ann&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\tMoi, quand j&#39;ai une id&eacute;e dans l&#39;ann&eacute;e, j&#39;allume des bougies dans toutes les &eacute;glises du quartier et je remercie Dieu de me l&#39;avoir donn&eacute;e. Je suis comme un cow-boy, avec mon lasso, je cours derri&egrave;re l&#39;id&eacute;e, et quand je l&#39;attrape je ne la laisse pas passer ! Il faut que ce syst&egrave;me change. C&#39;est devenu infernal, plus personne ne peut faire son travail &agrave; fond ! Et pendant ce temps, on organise de grands spectacles qui co&ucirc;tent des fortunes, juste pour montrer des robes !<\/p>\n<p>\n\t\t\tCes d&eacute;fil&eacute;s n&#39;existaient pas d&eacute;j&agrave; dans les ann&eacute;es 80 ?<br \/>\n\t\t\tNon, &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;, l&#39;air du temps &eacute;tait na&iuml;f et l&eacute;ger. Les filles sautillaient, dansaient, c&#39;&eacute;tait comme une f&ecirc;te. Avec l&#39;arriv&eacute;e de Comme des gar&ccedil;ons, les d&eacute;fil&eacute;s sont devenus plus militaires, mais cette approche collait &agrave; leurs v&ecirc;tements. Les ann&eacute;es 80 se sont termin&eacute;es sur une note gravissime, avec le sida, qui a &eacute;teint l&#39;enthousiasme. Ensuite, de gros moyens sont entr&eacute;s en jeu. Mais il faudrait calmer le jeu, revenir &agrave; deux saisons. Un cr&eacute;ateur a besoin de six mois pour travailler et r&eacute;fl&eacute;chir. En quinze jours, on ne peut pas.<\/p>\n<p>\n\t\t\tVous avez une passion pour le design. On trouvait d&eacute;j&agrave; des meubles de Jean Prouv&eacute; dans votre chambre de bonne&hellip;<br \/>\n\t\t\tOui, Simone Zehrfuss me les avait donn&eacute;s. Son mari a travaill&eacute; avec Prouv&eacute;, et elle poss&eacute;dait beaucoup de meubles de lui. J&#39;avais le lit une place, la table, un fauteuil, et m&ecirc;me la biblioth&egrave;que dite &laquo; Tunisie &raquo; ! En partant, je les ai laiss&eacute;s en pensant que ce n&#39;&eacute;tait que du bois.<\/p>\n<p>\n\t\t\tBien plus tard, au d&eacute;but des ann&eacute;es 80, je vais me promener aux puces, o&ugrave; je ne mets jamais les pieds, je vois une table, et je crois que c&#39;est la mienne ! Et la biblioth&egrave;que aussi. Je me renseigne, c&#39;&eacute;tait le galeriste Philippe Jousse, qui venait d&#39;ouvrir. Je demande le prix &agrave; sa femme, et sa r&eacute;ponse me donne presque la migraine ! Je sors et je me dis :&nbsp;&laquo; Que Dieu me pardonne, quand je pense qu&#39;avec mon innocence et ma b&ecirc;tise j&#39;ai cru que ces meubles ne valaient rien du tout ! &raquo;Alors je suis retourn&eacute; dans la galerie, et ils m&#39;ont fait un prix&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\t\tVous continuez &agrave; douter de vous ?<br \/>\n\t\t\tToujours. J&#39;ai l&#39;impression que mon travail n&#39;est jamais achev&eacute;&hellip;<\/p>\n<div>\n<div>\n<h2>\n\t\t\t\t\tAzzedine Ala&iuml;a en quelques dates<\/h2>\n<p>\n\t\t\t\t\t1940&nbsp;Naissance &agrave; Tunis.<br \/>\n\t\t\t\t\t1957&nbsp;Arriv&eacute;e &agrave; Paris.<br \/>\n\t\t\t\t\t1965&nbsp;S&#39;installe rue de Bellechasse.<br \/>\n\t\t\t\t\t1979&nbsp;Premi&egrave;re collection griff&eacute;e.<br \/>\n\t\t\t\t\t1984&nbsp;Re&ccedil;oit deux oscars de la mode.<br \/>\n\t\t\t\t\t1989&nbsp;Habille Jessye Norman, qui chante&nbsp;La Marseillaise&nbsp;lors du bicentenaire de la R&eacute;volution.<br \/>\n\t\t\t\t\t2000&nbsp;Alliance avec Prada.<br \/>\n\t\t\t\t\t2007&nbsp;Rach&egrave;te ses parts &agrave; Prada et s&#39;associe &agrave; Richemont.&nbsp;<br \/>\n\t\t\t\t\t2013&nbsp;Exposition au palais Galliera.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\t<iframe loading=\"lazy\" allowfullscreen=\"\" frameborder=\"0\" height=\"360\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/T40Yj_FKkcI?feature=player_embedded\" width=\"640\"><\/iframe><br \/>\n\t\t\tAzzedine Ala&iuml;a est mis &agrave; l&#39;honneur au palais Galliera, jusqu&#39;au 26 janvier 2014.<\/p>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\tA voir<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Azzedine Ala&iuml;a : &ldquo;J&rsquo;ai appris la mode avec les femmes&rdquo; &nbsp; &nbsp; Le couturier pr&eacute;f&eacute;r&eacute; des femmes. Le dernier des g&eacute;ants. Les &eacute;loges ne manquent pas quand on &eacute;voque&nbsp;Azzedine Ala&iuml;a. Ses v&ecirc;tements magnifient les courbes f&eacute;minines, celles d&rsquo;Arletty, puis de&nbsp;Grace Jones, de&nbsp;Rihanna&nbsp;ou de Michelle Obama. 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