{"id":7813,"date":"2013-11-18T00:16:14","date_gmt":"2013-11-18T00:16:14","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=7813"},"modified":"2013-11-18T00:16:14","modified_gmt":"2013-11-18T00:16:14","slug":"ma-visite-dans-ma-ville-natale-apres-quarante-six-ans-dabsence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/ma-visite-dans-ma-ville-natale-apres-quarante-six-ans-dabsence\/","title":{"rendered":"Ma visite dans ma ville natale apr\u00e8s quarante six ans d&rsquo;absence"},"content":{"rendered":"<p>\n\tMa visite dans ma ville natale apr&egrave;s quarante six ans d&#39;absence<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tLorsque je quittai B&eacute;ja, il se faisait un peu tard, le soleil se rapprochait d&eacute;j&agrave; de la fin de son parcours, puis, petit &agrave; petit il plongeait derri&egrave;re les collines et laissait derri&egrave;re lui une lueur rouge&acirc;tre. Cette couleur &agrave; l&rsquo;horizon me rappelait les dires de mon p&egrave;re :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Ella Hamret El A&rsquo;chya Hot Ezweilek A&rsquo;lla Coul Etnya. &raquo; (Si le ciel est rougeoyant le soir mets tes chevaux sur tous les chemins.) Et :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Ella Hamret Esbah Hot Ezweilek Ouertah. &raquo; (Si le ciel est rougeoyant le matin, attache tes chevaux et repose-toi.)<\/p>\n<p>\n\tMe basant sur ces proverbes, je pouvais escompter que le lendemain il ferait beau. De ce fait que l&rsquo;envie de quitter ma ville me manquait, mais quoi faire, j&rsquo;&eacute;tais l&#39;invit&eacute; de Salem et comme je connaissais les r&egrave;gles musulmanes :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Deif Enabi Tlata Yem &raquo; (L&rsquo;invit&eacute; du proph&egrave;te c&rsquo;est trois jours) et que mon p&egrave;re disait :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Ela Hlat Qoss &raquo; (Quand cela devient agr&eacute;able coupe court), je me pliai donc &agrave; la loi du proph&egrave;te et aux paroles de mon p&egrave;re.<\/p>\n<p>\n\tSoudain je me suis souvenu de notre voisine H&egrave;dia. Apr&egrave;s la guerre je lui rendais spontan&eacute;ment visite de temps &agrave; autre. Apr&egrave;s la mort de sa m&egrave;re elle &eacute;tait rest&eacute;e seule avec son fr&egrave;re. Ce dernier n&#39;avait pas tard&eacute; &agrave; se marier. En finale H&egrave;dia &eacute;tait rest&eacute;e c&eacute;libataire. Le jour de mon d&eacute;part, je ne pouvais pas oublier cette voisine qui &eacute;tait plus jeune d&rsquo;&acirc;ge que ma maman, donc sans le dire &agrave; personne, je lui avais rendu visite et j&rsquo;avais partag&eacute; avec elle mon secret de voyage. Plus tard elle avait rencontr&eacute; ma maman, mais elle ne lui avait jamais rien racont&eacute; de ma visite ni de mes secrets. Les seules paroles que H&egrave;dia m&rsquo;avait donn&eacute;es &eacute;taient :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Eba&rsquo;d Menar Ou Rodbalek A&rsquo;ala Nefsek &raquo; (Eloigne-toi du feu et fais attention &agrave; toi-m&ecirc;me) et &laquo; je prierai pour toi, mon fils &raquo;. Maman me racontait qu&rsquo;elle avait &eacute;t&eacute; amie avec H&egrave;dia avant m&ecirc;me que je naisse. C&rsquo;est elle qui me tenait dans ses bras lorsque j&rsquo;&eacute;tais b&eacute;b&eacute; et lorsque maman &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; faire le linge. Comment puis-je oublier des &ecirc;tres pareils ? Je prierai pour H&egrave;dia et pour son bien-&ecirc;tre, qu&rsquo;elle soit en vie ou dans l&rsquo;au-del&agrave;, mais j&rsquo;esp&egrave;re qu&rsquo;elle pourra un jour lire ce livre et ces paroles :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Ch&egrave;re H&egrave;dia, tu as su aider ma maman dans son jeune &acirc;ge et tu m&rsquo;a cajol&eacute; lorsque je n&rsquo;&eacute;tais m&ecirc;me pas conscient de moi-m&ecirc;me et de la vie, alors que toi-m&ecirc;me tu &eacute;tais encore une enfant. Aujourd&rsquo;hui je te dis : &lsquo;J&rsquo;ai &eacute;cout&eacute; tes conseils et je suis en Am&eacute;rique et tu seras toujours la bienvenue chez moi&rsquo;. Ma maman, avant de mourir, m&rsquo;avait tant dit du bien de toi, ce qui ne m&rsquo;&eacute;tonnait pas du tout, car tu as su me traiter comme on traite un &ecirc;tre humain. Tu &eacute;tais musulmane et tu ne m&rsquo;a jamais trait&eacute; autrement que comme ton fils, alors que moi j&rsquo;&eacute;tais juif. Tu me disais toujours &lsquo;Ya Oueldi&rsquo; (mon fils). Comment puis-je oublier ta tol&eacute;rance, ta gentillesse et ta tendresse ? Tu as &eacute;t&eacute; ma marraine. &Agrave; mon tour, comment puis-je faire la distinction entre juif et musulman ? Par tes actes tu as su adoucir mon c&oelig;ur pour ma ville et ses habitants. &Agrave; mon tour je te dis : &lsquo;Que Dieu b&eacute;nisse ton &acirc;me, Ya Omi&rsquo; (Maman). &raquo; Puis, du fond de mon c&oelig;ur je dis :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Grand merci &agrave; Vous, Forces Sacr&eacute;es, de m&rsquo;avoir cr&eacute;&eacute; la possibilit&eacute; de revoir ma ville &raquo; et je fis signe &agrave; Salem de continuer. Notre voiture grimpait la route avec un soupire lourd, elle gravit la pente jusqu&rsquo;en haut de la colline, puis elle sembla ralentir et son moteur eut un soupire alarmant. J&rsquo;avais le sentiment que quelque chose freinait la voiture et voulait me retenir sur cette place. Le soleil descendait plus profond. Puis il disparaissait enti&egrave;rement. Une tristesse calme s&rsquo;installa dans mon &acirc;me comme lorsque papa nous avait quitt&eacute;s et avant de commencer la descente, je priai Salem de carr&eacute;ment s&rsquo;arr&ecirc;ter &agrave; nouveau car de ce point bien &eacute;lev&eacute; je voulais jeter encore un regard sur notre ville.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&nbsp; De l&agrave;-haut je pouvais voir d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; le paysage silencieux avec ses plaines vertes et ses collines ondul&eacute;es, de l&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute; notre ville avec ses toits rouges et ses terrasses blanches en forme d&rsquo;escaliers qui me paraissaient comme une g&eacute;ante peinture. Puis en un clin d&rsquo;&oelig;il je vis comme s&rsquo;il y avait un drap blanc &eacute;tal&eacute; qui couvrait tout ce qui &eacute;tait devant moi jusqu&rsquo;au bas de la colline. L&rsquo;&eacute;glise &eacute;mergeait comme une sentinelle dont la pointe de l&#39;&eacute;p&eacute;e aurait &eacute;t&eacute; bris&eacute;e par l&rsquo;usure. Je voyais aussi le toit de la maison Sabah qui portait le nid des cigognes, je cherchais ma maison de la rue Khaznadar, mais celle-ci se confondait dans le blanc des terrasses et des rues escarp&eacute;es et &eacute;troites de la ville arabe. Ma premi&egrave;re demeure perdait son identit&eacute; physique mais sa pr&eacute;sence &eacute;mergeait du fond de mon c&oelig;ur et de ma m&eacute;moire, comme si les souvenirs voulaient me dire &laquo; nous sommes encore l&agrave; &raquo;. Ils &eacute;mergeaient d&rsquo;un monde lointain et m&rsquo;envahissaient. Ils me trempaient dans un sentiment vivant et agr&eacute;able qui me traversait comme un doux courant &eacute;lectrique. J&rsquo;avais des frissons agr&eacute;ables et continus. Ce sentiment agr&eacute;able semblait remplir mon &ecirc;tre d&rsquo;une douceur, de sorte que j&rsquo;aurais voulu rester longtemps &agrave; la m&ecirc;me place, mais mes yeux regardaient Salem qui &eacute;tait &agrave; c&ocirc;t&eacute;, il me lan&ccedil;ait un regard silencieux qui voulait me dire : &lsquo;je te comprends&rsquo;. Tout en observant ces maisons je me disais :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Celles-ci avaient abrit&eacute; des g&eacute;n&eacute;rations enti&egrave;res, si elles pouvaient parler, elles nous raconteraient les histoires de chacun de nos arri&egrave;re-grands-parents et de leurs amis &raquo;. Ces pens&eacute;es me parvenaient encore comme un agr&eacute;able parfum, peut-&ecirc;tre pour que je me souvienne de leur vie avec nous. Puis tout un monde venait &agrave; moi, des visages que je n&rsquo;avais plus vus se pr&eacute;sentaient l&#39;un apr&egrave;s l&rsquo;autre, comme pour me dire :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; On te conna&icirc;t. &raquo; Sans m&ecirc;me pouvoir me rappeler de leurs noms, il me semblait qu&rsquo;ils &eacute;taient tous tr&egrave;s proches, comme si nous &eacute;tions une seule famille. Je me sentais le devoir de rester encore un moment et &agrave; mon tour de les saluer humblement. On ne voyait que les reflets du soleil qui &eacute;tait de l&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute; de la montagne. J&rsquo;observais aussi avec beaucoup d&rsquo;amour et de regret cette ville qui fut une fois le nid de toute ma famille et le berceau de notre jeune &acirc;ge, ces milliers de visages qui sortaient de ces toits blancs comme des &eacute;tincelles qui montaient continuellement vers moi. Je disais :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Adieu &agrave; tous ceux qui ont v&eacute;cu dans cette adorable ville, quels que soient leurs noms, leurs origines ou leurs religions. &raquo;<\/p>\n<p>\n\tC&rsquo;&eacute;taient eux les principaux acteurs de cette douce et paisible cit&eacute; ; c&rsquo;&eacute;taient eux qui animaient notre ville, c&rsquo;est leur &eacute;ducation qui a fait de nous ce que nous sommes. Leur sagesse, leurs conseils et leurs pri&egrave;res nous suivent partout l&agrave; o&ugrave; nous sommes. Ils nous prot&egrave;gent encore aujourd&rsquo;hui avec leur amour magnanime. Par leur mode de vie et leur exemple ils nous trac&egrave;rent le chemin qui nous guide encore vers la vie de demain et par-del&agrave;.<\/p>\n<p>\n\tDe cette haute place je regardais notre humble et paisible cit&eacute; et comme dans un songe tr&egrave;s vivant et m&ecirc;me vibrant je revoyais les parachutistes de l&rsquo;avant-garde anglaise qui descendaient. La lumi&egrave;re du jour s&rsquo;amenuisait ; je jetai encore un regard d&rsquo;aigle sur ce tableau pittoresque qui m&rsquo;annon&ccedil;ait la fin du jour et je dis :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Salut &agrave; nos instituteurs, salut &agrave; nos rabbins, salut &agrave; nos cur&eacute;s, salut &agrave; nos medebs et encore &agrave; nos chers parents. &raquo; Puis j&rsquo;observai les lueurs rouges qui s&rsquo;amoindrissaient et se confondaient avec l&rsquo;obscurit&eacute; qui venait pour prendre leur place. J&rsquo;ajoutai :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Vous &ecirc;tes les h&eacute;ros, vous avez su nous inculquer l&rsquo;amour, le respect et la tol&eacute;rance envers nos prochains, vous nous avez enseign&eacute; l&rsquo;accueil et l&rsquo;hospitalit&eacute; envers l&rsquo;&eacute;tranger et, enfin, vous avez ancr&eacute; en nous le courage et l&rsquo;audace pour les devoirs de demain. &raquo; De l&agrave;-haut et d&rsquo;un regard solennel j&rsquo;embrassai et je remerciai toutes les femmes de B&eacute;ja, vieilles et jeunes, pour tout l&rsquo;amour dont elles nous avaient envelopp&eacute;s depuis notre tendre &acirc;ge avec des mots simples comme :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; I A&rsquo;yech Weldi &raquo; (Que Dieu te garde, mon enfant), &laquo; Smalla Alik &raquo; (que le nom de Dieu soit avec toi). Ces paroles sortaient naturellement de la bouche de chaque maman. Elles nous avaient vou&eacute;s &agrave; une vie simple, saine et limpide. Elles avaient jou&eacute; un r&ocirc;le important et d&eacute;terminant dans la formation de notre caract&egrave;re et de notre sant&eacute;, elles avaient su nous apprendre le respect des p&egrave;res, des personnes plus &acirc;g&eacute;es et des voisins. Ce sont encore elles qui avaient adouci nos impulsions juv&eacute;niles et nous avaient enseign&eacute; la patience par leur exemple. Elles nous disaient souvent :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Bessiassa Ya Weldi. &raquo; (Avec sagesse et avec du calme, mon fils.) Ou alors elles nous disaient :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Sa&rsquo;ed Nefsek &raquo; (Sois bon avec toi-m&ecirc;me), ou encore :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Allah Yehdik. &raquo; (Que Dieu te calme.) Etions-nous conscients de ces belles paroles ?<\/p>\n<p>\n\tCalme, patience, s&eacute;r&eacute;nit&eacute; et pardon (savoir pardonner) ne sont-ils pas les paroles de sagesse de la vie ? Par leur silence et leur calme elles voulaient nous rendre conscients de la force latente qui est en nous et qui &eacute;volue avec notre &acirc;ge et nos exp&eacute;riences. Elles nous disaient aussi :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Esbar, Allah Kabir &raquo; (Patience, Dieu est grand), qui veut dire : aie confiance en le lendemain. Elles savaient nous habituer &agrave; garder constamment notre espoir vivant en l&rsquo;avenir. En quelque sorte elles ont ancr&eacute; la foi dans notre c&oelig;ur et le devoir du travail quotidien. Elles disaient :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Peu importe le travail que l&rsquo;on fait, l&rsquo;essentiel est de le faire avec amour et conscience. &raquo; Que le salaire soit gros ou petit ne compte pas, car le travail en lui-m&ecirc;me forge notre esprit endormi. Elles disaient aussi :<\/p>\n<p>\n\t&laquo; Akhdem Berial Ou Hasseb El Batal. &raquo; (Travaille pour un rial et fais le compte avec le ch&ocirc;meur.)<\/p>\n<p>\n\t&Agrave; travers les bons plats qu&rsquo;elles nous offraient, elles ont su nous initier avec beaucoup de soin et de gentillesse au go&ucirc;t et &agrave; la valeur de la vie. Elles savaient nous &eacute;couter avec beaucoup de patience, sans nous interrompre, et par ce simple fait seulement, elles nous avaient appris l&rsquo;amour et le respect de la femme. C&rsquo;est &agrave; travers nos mamans que nous voyons nos femmes. Elles nous ont enseign&eacute; le pardon avec le simple mot :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Samhou Ya Weldi &raquo; (pardonne-lui, mon fils), ou tout simplement :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Esmah. &raquo; (Pardonne.) Peut-on encore oublier nos grands-m&egrave;res et toutes les vieilles dames qui vivaient parmi nous et dans nos familles ? Elles avaient aussi leur petit mot &agrave; dire. Ce sont elles qui intervenaient pour r&eacute;tablir l&rsquo;ordre si celui-ci &eacute;tait perturb&eacute; pour une raison ou pour une autre. Elles prenaient sur elles la responsabilit&eacute; d&rsquo;une action qui d&eacute;plaisait &agrave; nos parents pour nous prot&eacute;ger. Et quand nous &eacute;tions malades c&rsquo;&eacute;tait encore ces vieilles qui restaient assises au pied de notre lit sans dire un mot. Leur pr&eacute;sence nous gu&eacute;rissait, sans savoir pourquoi et comment. Voil&agrave; encore un t&eacute;moignage de notre mode de vie que nous aimions. Ce sont peut-&ecirc;tre leurs pri&egrave;res silencieuses qui dirigeaient et attiraient la force de l&rsquo;amour vers nous.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tJe pensai &agrave; mes cousins, &agrave; mes cousines et &agrave; mes amis qui sont dispers&eacute;s un peu partout dans le monde, puis, je priai en mon for int&eacute;rieur pour les parents qui nous avaient quitt&eacute;s. Ensuite je songeai avec amour &agrave; tous les B&eacute;jaois sans oublier les B&eacute;douins des alentours qui animaient notre ville les jours de f&ecirc;te et les jours de march&eacute;. Ces B&eacute;douins repr&eacute;sentaient la base de l&rsquo;&eacute;conomie de notre ville et ils faisaient en m&ecirc;me temps partie de notre enfance. Leur pr&eacute;sence les jours de march&eacute; cr&eacute;ait une ambiance humaine dans nos rues. Certes ces braves bonshommes &eacute;taient simples, mais ils renfermaient en eux une innocence sacr&eacute;e. Ils n&rsquo;avaient jamais quitt&eacute; notre sol natal malgr&eacute; toutes les conqu&ecirc;tes des diff&eacute;rentes forces &eacute;trang&egrave;res, dont certaines avaient peut-&ecirc;tre laiss&eacute; leurs empreintes physiques sur eux mais n&rsquo;avaient jamais r&eacute;ussi &agrave; les convertir ni &agrave; les transformer, puisqu&rsquo;ils sont rest&eacute;s les B&eacute;douins fid&egrave;les &agrave; notre terre.&Agrave; eux j&rsquo;adresse un message tout particulier et chaleureux:<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Vous &ecirc;tes les vaillants gardiens de notre terre. &raquo;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Vous avez fid&egrave;lement veill&eacute; notre berceau et nos merveilleuses demeures. &raquo;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; On vous trouve partout dans les collines, sur les champs, aux alentours de notre cit&eacute;. Ni les conqu&eacute;rants, ni les religions ne vous ont d&eacute;tourn&eacute;s de vos devoirs, vous avez r&eacute;sist&eacute; depuis des si&egrave;cles. Ni la pluie, ni la neige, ni le vent, ni le froid, ni toutes les temp&ecirc;tes, ni votre peau br&ucirc;l&eacute;e par le soleil ne vous ont emp&ecirc;ch&eacute;s de labourer et de cultiver notre terre depuis des si&egrave;cles. Vous avez pass&eacute; &agrave; vos descendants de g&eacute;n&eacute;ration en g&eacute;n&eacute;ration vos principes et vos lois, qui ne respectent que l&rsquo;homme lui-m&ecirc;me ; vous avez m&eacute;rit&eacute; notre respect et notre admiration. H&eacute;las, parmi tous les r&eacute;gimes qui pass&egrave;rent dans notre pays, personne ne vous a demand&eacute; votre avis, vous &ecirc;tes l&agrave;, toujours fid&egrave;les &agrave; la terre de nos anc&ecirc;tres. &raquo;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tJe restai immobile et en silence pour un bon moment, je rendais ainsi hommage &agrave; tout ce monde d&rsquo;alors et &agrave; tous les enfants de B&eacute;ja l&agrave; o&ugrave; ils se trouvaient. L&rsquo;odeur des classes et des jeunes enfants innocents m&eacute;lang&eacute;e &agrave; celle des ruelles me parvenait du centre du Rebat, de Bab El Ein, de Ein Esemch, de Sidi Frej, ces quartiers englobaient alors des g&eacute;n&eacute;rations. Ils englobaient un monde entier. Diverses ethnies vivaient en harmonie derri&egrave;re ces vieux murs. Ces souvenirs tr&egrave;s vivants alimentent encore mon &acirc;me et mon esprit d&rsquo;une chaleur et d&rsquo;une douceur de vie que je ressens de temps &agrave; autre &agrave; travers les ann&eacute;es et &agrave; travers les distances incommensurables. Combien de m&eacute;moires sont rest&eacute;es isol&eacute;es et &eacute;parpill&eacute;es &agrave; travers le monde comme des &acirc;mes perdues dans les t&eacute;n&egrave;bres, mais dont les rayons d&rsquo;une lumi&egrave;re &eacute;blouissante nous parviennent de tr&egrave;s loin pour nous dire :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Ne m&rsquo;oubliez pas, Ana Baji, Ana Bajia, Ana Khoukem, Ana Ekhtkoum. &raquo; (Je suis B&eacute;jaois, je suis B&eacute;jaoise, je suis votre fr&egrave;re, je suis votre s&oelig;ur.) Ces sentiments et ces m&eacute;moires s&rsquo;unissent ensemble pour cr&eacute;er la beaut&eacute; de ma ville et de ses enfants. Les m&eacute;moires et les souvenirs qu&rsquo;elle renferme sont ses tr&eacute;sors cach&eacute;s.<\/p>\n<p>\n\tCette beaut&eacute; appartient aussi &agrave; l&rsquo;enfance qui fait jaillir de nous-m&ecirc;mes un flot de bont&eacute;, qui fait vibrer nos sens. Elle nous adoucit et agr&eacute;mente notre vie tout le long de notre chemin. C&rsquo;est bien notre terre qui nous unit et nous d&eacute;voile &agrave; nous-m&ecirc;mes et &agrave; tout le monde, c&rsquo;est bien cette cit&eacute; qui est la source de notre m&eacute;moire qui nous rapproche de notre conscience et nous reconduit &agrave; nous-m&ecirc;mes au moment du r&eacute;veil. Amen ! Au nom de nos p&egrave;res. Je disais dans mon c&oelig;ur : &laquo; Yerham Hem &raquo; (Que Dieu b&eacute;nisse leurs &acirc;mes). C&rsquo;est alors que je fis signe &agrave; Salem de continuer le chemin :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; Allez-y ! &raquo; Il me regarda calmement comme si je sortais d&rsquo;une synagogue, d&rsquo;une mosqu&eacute;e, d&rsquo;une &eacute;glise ou d&rsquo;un temple sacr&eacute;. Son regard &eacute;tait constamment dirig&eacute; vers mes yeux comme s&rsquo;il d&eacute;tectait un changement dans mon visage, puis il me dit :<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;&laquo; &Ccedil;a va ? Voulez-vous boire quelque chose ? &raquo; Je me sentais en effet comme si je me r&eacute;veillais d&rsquo;un profond r&ecirc;ve, qui me remplissait d&rsquo;une nouvelle &eacute;nergie d&rsquo;amour due &agrave; tout ce que je venais de vivre et de sentir.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tEmile Tubiana<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ma visite dans ma ville natale apr&egrave;s quarante six ans d&#39;absence &nbsp; &nbsp; Lorsque je quittai B&eacute;ja, il se faisait un peu tard, le soleil se rapprochait d&eacute;j&agrave; de la fin de son parcours, puis, petit &agrave; petit il plongeait derri&egrave;re les collines et laissait derri&egrave;re lui une lueur rouge&acirc;tre. 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