{"id":8089,"date":"2016-03-23T01:29:25","date_gmt":"2016-03-23T01:29:25","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=8089"},"modified":"2016-03-23T00:08:40","modified_gmt":"2016-03-23T00:08:40","slug":"jaccuse-lettre-demile-zola-a-felix-faure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/jaccuse-lettre-demile-zola-a-felix-faure\/","title":{"rendered":"J&rsquo;accuse ! Lettre d\u2019Emile Zola \u00e0 F\u00e9lix Faure"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p><header> <\/header>\n<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;accuse !&nbsp;Lettre d&rsquo;Emile Zola &agrave; F&eacute;lix Faure<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p><header> <\/header>\n<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tJ&#39;accuse !&nbsp;Lettre d&rsquo;Emile Zola &agrave; F&eacute;lix Faure<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<section itemprop=\"articleBody\">\n<div>\n<p>\n\t\t\tLe 13 janvier 1898, Zola publie l&rsquo;une des lettres politiques les plus fameuses de tous les temps : &laquo;&nbsp;J&rsquo;accuse!&nbsp;&raquo;. Fruit d&rsquo;ann&eacute;es d&rsquo;enqu&ecirc;tes, cette lettre, qui lui vaudra proc&egrave;s et exil, sera un pi&egrave;ce ma&icirc;tresse dans la r&eacute;solution de l&rsquo;Affaire. Un document qui n&rsquo;a rien perdu de sa splendeur !<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div>\n<p>\n\t\t\t13 janvier 1898<\/p>\n<p>\n\t\t\tMonsieur le Pr&eacute;sident,<\/p>\n<p>\n\t\t\tMe permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m&#39;avez fait un jour, d&#39;avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre &eacute;toile, si heureuse jusqu&#39;ici, est menac&eacute;e de la plus honteuse, de la plus ineffa&ccedil;able des taches?<\/p>\n<p>\n\t\t\tVous &ecirc;tes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les c&oelig;urs. Vous apparaissez rayonnant dans l&#39;apoth&eacute;ose de cette f&ecirc;te patriotique que l&#39;alliance russe a &eacute;t&eacute; pour la France, et vous vous pr&eacute;parez &agrave; pr&eacute;sider au solennel triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera notre grand si&egrave;cle de travail, de v&eacute;rit&eacute; et de libert&eacute;. Mais quelle tache de boue sur votre nom &#8211; j&#39;allais dire sur votre r&egrave;gne &#8211; que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d&#39;oser acquitter un Esterhazy, soufflet supr&ecirc;me &agrave; toute v&eacute;rit&eacute;, &agrave; toute justice. Et c&#39;est fini, la France a sur la joue cette souillure, l&#39;histoire &eacute;crira que c&#39;est sous votre pr&eacute;sidence qu&#39;un tel crime social a pu &ecirc;tre commis.<\/p>\n<p>\n\t\t\tPuisqu&#39;ils ont os&eacute;, j&#39;oserai aussi, moi. La v&eacute;rit&eacute;, je la dirai, car j&#39;ai promis de la dire, si la justice, r&eacute;guli&egrave;rement saisie, ne la faisait pas, pleine et enti&egrave;re. Mon devoir est de parler, je ne veux pas &ecirc;tre complice. Mes nuits seraient hant&eacute;es par le spectre de l&#39;innocent qui expie l&agrave;-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu&#39;il n&#39;a pas commis.<\/p>\n<p>\n\t\t\tEt c&#39;est &agrave; vous, monsieur le Pr&eacute;sident, que je la crierai, cette v&eacute;rit&eacute;, de toute la force de ma r&eacute;volte d&#39;honn&ecirc;te homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l&#39;ignorez. Et &agrave; qui donc d&eacute;noncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n&#39;est &agrave; vous, le premier magistrat du pays ?<\/p>\n<p>\n\t\t\t*&nbsp;* *<\/p>\n<p>\n\t\t\tLa v&eacute;rit&eacute; d&#39;abord sur le proc&egrave;s et sur la condamnation de Dreyfus.<\/p>\n<p>\n\t\t\tUn homme n&eacute;faste a tout men&eacute;, a tout fait, c&#39;est le colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est l&#39;affaire Dreyfus tout enti&egrave;re, on ne la conna&icirc;tra que lorsqu&#39;une enqu&ecirc;te loyale aura &eacute;tabli nettement ses actes et ses responsabilit&eacute;s. Il appara&icirc;t comme l&#39;esprit le plus fumeux, le plus compliqu&eacute;, hant&eacute; d&#39;intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, les papiers vol&eacute;s, les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits d&eacute;serts, les femmes myst&eacute;rieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C&#39;est lui qui imagina de dicter le bordereau &agrave; Dreyfus ; c&#39;est lui qui r&ecirc;va de l&#39;&eacute;tudier dans une pi&egrave;ce enti&egrave;rement rev&ecirc;tue de glaces ; c&#39;est lui que le commandant Forzinetti nous repr&eacute;sente arm&eacute; d&#39;une lanterne sourde, voulant se faire introduire pr&egrave;s de l&#39;accus&eacute; endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumi&egrave;re et surprendre ainsi son crime, dans l&#39;&eacute;moi du r&eacute;veil. Et je n&#39;ai pas &agrave; tout dire, qu&#39;on cherche, on trouvera. Je d&eacute;clare simplement que le commandant du Paty de Clam, charg&eacute; d&#39;instruire l&#39;affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l&#39;ordre des dates et des responsabilit&eacute;s, le premier coupable de l&#39;effroyable erreur judiciaire qui a &eacute;t&eacute; commise.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLe bordereau &eacute;tait depuis quelque temps d&eacute;j&agrave; entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie g&eacute;n&eacute;rale. Des &laquo; fuites &raquo; avaient lieu, des papiers disparaissaient, comme il en dispara&icirc;t aujourd&#39;hui encore ; et l&#39;auteur du bordereau &eacute;tait recherch&eacute;, lorsqu&#39;un a priori se fit peu &agrave; peu que cet auteur ne pouvait &ecirc;tre qu&#39;un officier de l&#39;&eacute;tat-major, et un officier d&#39;artillerie : double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on avait &eacute;tudi&eacute; ce bordereau, car un examen raisonn&eacute; d&eacute;montre qu&#39;il ne pouvait s&#39;agir que d&#39;un officier de troupe. On cherchait donc dans la maison, on examinait les &eacute;critures, c&#39;&eacute;tait comme une affaire de famille, un tra&icirc;tre &agrave; surprendre dans les bureaux m&ecirc;mes, pour l&#39;en expulser. Et, sans que je veuille refaire ici une histoire connue en partie, le commandant du Paty de Clam entre en sc&egrave;ne, d&egrave;s qu&#39;un premier soup&ccedil;on tombe sur Dreyfus. A partir de ce moment, c&#39;est lui qui a invent&eacute; Dreyfus, l&#39;affaire devient son affaire, il se fait fort de confondre le tra&icirc;tre, de l&#39;amener &agrave; des aveux complets. Il y a bien le ministre de la guerre, le g&eacute;n&eacute;ral Mercier, dont l&#39;intelligence semble m&eacute;diocre ; il y a bien le chef de l&#39;&eacute;tat-major, le g&eacute;n&eacute;ral de Boisdeffre, qui para&icirc;t avoir c&eacute;d&eacute; &agrave; sa passion cl&eacute;ricale, et le sous-chef de l&#39;&eacute;tat-major, le g&eacute;n&eacute;ral Gonse, dont la conscience a pu s&#39;accommoder de beaucoup de choses. Mais, au fond, il n&#39;y a d&#39;abord que le commandant du Paty de Clam, qui les m&egrave;ne tous, qui les hypnotise, car il s&#39;occupe aussi de spiritisme, d&#39;occultisme, il converse avec les esprits. On ne croira jamais les exp&eacute;riences auxquelles il a soumis le malheureux Dreyfus, les pi&egrave;ges dans lesquels il a voulu le faire tomber, les enqu&ecirc;tes folles, les imaginations monstrueuses, toute une d&eacute;mence torturante.<\/p>\n<p>\n\t\t\tAh ! cette premi&egrave;re affaire, elle est un cauchemar, pour qui la conna&icirc;t dans ses d&eacute;tails vrais ! Le commandant du Paty de Clam arr&ecirc;te Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s&#39;arrachait la chair, hurlait son innocence. Et l&#39;instruction a &eacute;t&eacute; faite ainsi, comme dans une chronique du quinzi&egrave;me si&egrave;cle, au milieu du myst&egrave;re, avec une complication d&#39;exp&eacute;dients farouches, tout cela bas&eacute; sur une seule charge enfantine, ce bordereau imb&eacute;cile, qui n&#39;&eacute;tait pas seulement une trahison vulgaire, qui &eacute;tait aussi la plus impudente des escroqueries, car les fameux secrets livr&eacute;s se trouvaient presque tous sans valeur. Si j&#39;insiste, c&#39;est que l&#39;&oelig;uf&nbsp;est ici, d&#39;o&ugrave; va sortir plus tard le vrai crime, l&#39;&eacute;pouvantable d&eacute;ni de justice dont la France est malade. Je voudrais faire toucher du doigt comment l&#39;erreur judiciaire a pu &ecirc;tre possible, comment elle est n&eacute;e des machinations du commandant du Paty de Clam, comment le g&eacute;n&eacute;ral Mercier, les g&eacute;n&eacute;raux de Boisdeffre et Gonse ont pu s&#39;y laisser prendre, engager peu &agrave; peu leur responsabilit&eacute; dans cette erreur, qu&#39;ils ont cru devoir, plus tard, imposer comme la v&eacute;rit&eacute; sainte, une v&eacute;rit&eacute; qui ne se discute m&ecirc;me pas. Au d&eacute;but, il n&#39;y a donc, de leur part, que de l&#39;incurie et de l&#39;inintelligence. Tout au plus, les sent-on c&eacute;der aux passions religieuses du milieu et aux pr&eacute;jug&eacute;s de l&#39;esprit de corps. Ils ont laiss&eacute; faire la sottise.<\/p>\n<p>\n\t\t\tMais voici Dreyfus devant le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exig&eacute;. Un tra&icirc;tre aurait ouvert la fronti&egrave;re &agrave; l&#39;ennemi, pour conduire l&#39;empereur allemand jusqu&#39;&agrave; Notre-Dame, qu&#39;on ne prendrait pas des mesures de silence et de myst&egrave;re plus &eacute;troites. La nation est frapp&eacute;e de stupeur, on chuchote des faits terribles, de ces trahisons monstrueuses qui indignent l&#39;Histoire, et naturellement la nation s&#39;incline. Il n&#39;y a pas de ch&acirc;timent assez s&eacute;v&egrave;re, elle applaudira &agrave; la d&eacute;gradation publique, elle voudra que le coupable reste sur son rocher d&#39;infamie, d&eacute;vor&eacute; par le remords. Est-ce donc vrai, les choses indicibles, les choses dangereuses, capables de mettre l&#39;Europe en flammes, qu&#39;on a d&ucirc; enterrer soigneusement derri&egrave;re ce huis clos ? Non ! il n&#39;y a eu, derri&egrave;re, que les imaginations romanesques et d&eacute;mentes du commandant du Paty de Clam. Tout cela n&#39;a &eacute;t&eacute; fait que pour cacher le plus saugrenu des romans-feuilletons. Et il suffit, pour s&#39;en assurer, d&#39;&eacute;tudier attentivement l&#39;acte d&#39;accusation, lu devant le conseil de guerre.<\/p>\n<p>\n\t\t\tAh ! le n&eacute;ant de cet acte d&#39;accusation ! Qu&#39;un homme ait pu &ecirc;tre condamn&eacute; sur cet acte, c&#39;est un prodige d&#39;iniquit&eacute;. Je d&eacute;fie les honn&ecirc;tes gens de le lire, sans que leur c&oelig;ur&nbsp;bondisse d&#39;indignation et crie leur r&eacute;volte, en pensant &agrave; l&#39;expiation d&eacute;mesur&eacute;e, l&agrave;-bas, &agrave; l&#39;&icirc;le du Diable. Dreyfus sait plusieurs langues, crime ; on n&#39;a trouv&eacute; chez lui aucun papier compromettant, crime ; il va parfois dans son pays d&#39;origine, crime ; il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se trouble pas, crime ; il se trouble, crime. Et les na&iuml;vet&eacute;s de r&eacute;daction, les formelles assertions dans le vide ! On nous avait parl&eacute; de quatorze chefs d&#39;accusation : nous n&#39;en trouvons qu&#39;une seule en fin de compte, celle du bordereau ; et nous apprenons m&ecirc;me que, les experts n&#39;&eacute;taient pas d&#39;accord, qu&#39;un d&#39;eux, M. Gobert, a &eacute;t&eacute; bouscul&eacute; militairement, parce qu&#39;il se permettait de ne pas conclure dans le sens d&eacute;sir&eacute;. On parlait aussi de vingt-trois officiers qui &eacute;taient venus accabler Dreyfus de leurs t&eacute;moignages. Nous ignorons encore leurs interrogatoires, mais il est certain que tous ne l&#39;avaient pas charg&eacute; ; et il est &agrave; remarquer, en outre, que tous appartenaient aux bureaux de la guerre. C&#39;est un proc&egrave;s de famille, on est l&agrave; entre soi, et il faut s&#39;en souvenir : l&#39;&eacute;tat-major a voulu le proc&egrave;s, l&#39;a jug&eacute;, et il vient de le juger une seconde fois.<\/p>\n<p>\n\t\t\tDonc, il ne restait que le bordereau, sur lequel les experts ne s&#39;&eacute;taient pas entendus. On raconte que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement acquitter. Et, d&egrave;s lors, comme l&#39;on comprend l&#39;obstination d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e avec laquelle, pour justifier la condamnation, on affirme aujourd&#39;hui l&#39;existence d&#39;une pi&egrave;ce secr&egrave;te, accablante, la pi&egrave;ce qu&#39;on ne peut montrer, qui l&eacute;gitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon dieu invisible et inconnaissable. Je la nie, cette pi&egrave;ce, je la nie de toute ma puissance ! Une pi&egrave;ce ridicule, oui, peut-&ecirc;tre la pi&egrave;ce o&ugrave; il est question de petites femmes, et o&ugrave; il est parl&eacute; d&#39;un certain D&#8230; qui devient trop exigeant, quelque mari sans doute trouvant qu&#39;on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pi&egrave;ce int&eacute;ressant la d&eacute;fense nationale, qu&#39;on ne saurait produire sans que la guerre f&ucirc;t d&eacute;clar&eacute;e demain, non, non ! C&#39;est un mensonge ; et cela est d&#39;autant plus odieux et cynique qu&#39;ils mentent impun&eacute;ment sans qu&#39;on puisse les en convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derri&egrave;re sa l&eacute;gitime &eacute;motion, ils ferment les bouches en troublant les c&oelig;urs, en pervertissant les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.<\/p>\n<p>\n\t\t\tVoil&agrave; donc, monsieur le Pr&eacute;sident, les faits qui expliquent comment une erreur judiciaire a pu &ecirc;tre commise ; et les preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l&#39;absence de motifs, son continuel cri d&#39;innocence, ach&egrave;vent de le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu cl&eacute;rical o&ugrave; il se trouvait, de la chasse aux &laquo; sales juifs &raquo;, qui d&eacute;shonore notre &eacute;poque.<\/p>\n<p>\n\t\t\t*&nbsp;* *<\/p>\n<p>\n\t\t\tEt nous arrivons &agrave; l&#39;affaire Esterhazy. Trois ans se sont pass&eacute;s, beaucoup de consciences restent troubl&eacute;es profond&eacute;ment, s&#39;inqui&egrave;tent, cherchent, finissent par se convaincre de l&#39;innocence de Dreyfus.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJe ne ferai pas l&#39;historique des doutes, puis de la conviction de M. Scheuter-Kestner. Mais, pendant qu&#39;il fouillait de son c&ocirc;t&eacute;, il se passait des faits graves &agrave; l&#39;&eacute;tat-major m&ecirc;me. Le colonel Sandherr &eacute;tait mort, et le lieutenant-colonel Picquart lui avait succ&eacute;d&eacute; comme chef du bureau des renseignements. Et c&#39;est &agrave; ce titre, dans l&#39;exercice de ses fonctions, que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-t&eacute;l&eacute;gramme, adress&eacute;e au commandant Esterhazy, par un agent d&#39;une puissance &eacute;trang&egrave;re. Son devoir strict &eacute;tait d&#39;ouvrir une enqu&ecirc;te. La certitude est qu&#39;il n&#39;a jamais agi en dehors de la volont&eacute; de ses sup&eacute;rieurs. Il soumit donc ses soup&ccedil;ons &agrave; ses sup&eacute;rieurs hi&eacute;rarchiques, le g&eacute;n&eacute;ral Gonse, puis le g&eacute;n&eacute;ral de Boisdeffre, puis le g&eacute;n&eacute;ral Billot, qui avait succ&eacute;d&eacute; au g&eacute;n&eacute;ral Mercier comme ministre de la guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a &eacute;t&eacute; tant parl&eacute;, n&#39;a jamais &eacute;t&eacute; que le dossier Billot, j&#39;entends le dossier fait par un subordonn&eacute; pour son ministre, le dossier qui doit exister encore au minist&egrave;re de la guerre. Les recherches dur&egrave;rent de mai &agrave; septembre 1896, et ce qu&#39;il faut affirmer bien haut, c&#39;est que le g&eacute;n&eacute;ral Gonse &eacute;tait convaincu de la culpabilit&eacute; d&#39;Esterhazy, c&#39;est que le g&eacute;n&eacute;ral de Boisdeffre et le g&eacute;n&eacute;ral Billot ne mettaient pas en doute que le fameux bordereau f&ucirc;t de l&#39;&eacute;criture d&#39;Esterhazy. L&#39;enqu&ecirc;te du lieutenant-colonel Picquart avait abouti &agrave; cette constatation certaine. Mais l&#39;&eacute;moi &eacute;tait grand, car la condamnation d&#39;Esterhazy entra&icirc;nait in&eacute;vitablement la r&eacute;vision du proc&egrave;s Dreyfus ; et c&#39;&eacute;tait ce que l&#39;&eacute;tat-major ne voulait &agrave; aucun prix.<\/p>\n<p>\n\t\t\tIl dut y avoir l&agrave; une minute psychologique pleine d&#39;angoisse. Remarquez que le g&eacute;n&eacute;ral Billot n&#39;&eacute;tait compromis dans rien, il arrivait tout frais, il pouvait faire la v&eacute;rit&eacute;. Il n&#39;osa pas, dans la terreur sans doute de l&#39;opinion publique, certainement aussi dans la crainte de livrer tout l&#39;&eacute;tat-major, le g&eacute;n&eacute;ral de Boisdeffre, le g&eacute;n&eacute;ral Gonse, sans compter les sous-ordres. Puis, ce ne fut l&agrave; qu&#39;une minute de combat entre sa conscience et ce qu&#39;il croyait &ecirc;tre l&#39;int&eacute;r&ecirc;t militaire. Quand cette minute fut pass&eacute;e, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; trop tard. Il s&#39;&eacute;tait engag&eacute;, il &eacute;tait compromis. Et, depuis lors, sa responsabilit&eacute; n&#39;a fait que grandir, il a pris &agrave; sa charge le crime des autres, il est aussi coupable que les autres, il est plus coupable gueux, car il a &eacute;t&eacute; le ma&icirc;tre de faire justice, et il n&#39;a rien fait. Comprenez-vous cela ! voici un an que le g&eacute;n&eacute;ral Billot, que les g&eacute;n&eacute;raux de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gard&eacute; pour eux cette effroyable chose ! Et ces gens-l&agrave; dorment, et ils ont des&nbsp;femmes et des enfants qu&#39;ils aiment !<\/p>\n<p>\n\t\t\tLe colonel Picquart avait rempli son devoir d&#39;honn&ecirc;te homme. Il insistait aupr&egrave;s de ses sup&eacute;rieurs, au nom de la justice. Il les suppliait m&ecirc;me, il leur disait combien leurs d&eacute;lais &eacute;taient impolitiques, devant le terrible orage qui s&#39;amoncelait, qui devait &eacute;clater, lorsque la v&eacute;rit&eacute; serait connue. Ce fut, plus tard, le langage que M. Scheurer-Kestner tint &eacute;galement au g&eacute;n&eacute;ral Billot, l&#39;adjurant par patriotisme de prendre en main l&#39;affaire, de ne pas la laisser s&#39;aggraver, au point de devenir un d&eacute;sastre public. Non ! le crime &eacute;tait commis, l&#39;&eacute;tat-major ne pouvait plus avouer son crime. Et le lieutenant-colonel Picquart fut envoy&eacute; en mission, on l&#39;&eacute;loigna de plus loin en plus loin, jusqu&#39;en Tunisie, o&ugrave; l&#39;on voulut m&ecirc;me un jour honorer sa bravoure en le chargeant d&#39;une mission qui l&#39;aurait s&ucirc;rement fait massacrer, dans les parages o&ugrave; le marquis de Mor&egrave;s a trouv&eacute; la mort. Il n&#39;&eacute;tait pas en disgr&acirc;ce, le g&eacute;n&eacute;ral Gonse entretenait avec lui une correspondance amicale. Seulement, il est des secrets qu&#39;il ne fait pas bon d&#39;avoir surpris.<\/p>\n<p>\n\t\t\tA Paris, la v&eacute;rit&eacute; marchait, irr&eacute;sistible, et l&#39;on sait de quelle fa&ccedil;on l&#39;orage attendu &eacute;clata. M. Mathieu Dreyfus d&eacute;non&ccedil;a le commandant Esterhazy comme le v&eacute;ritable auteur du bordereau, au moment o&ugrave; M. Scheurer-Kestner allait d&eacute;poser, entre les mains du garde des sceaux, une demande en r&eacute;vision du proc&egrave;s. Et c&#39;est ici que le commandant Esterhazy para&icirc;t. Des t&eacute;moignages le montrent d&#39;abord affol&eacute;, pr&ecirc;t au suicide ou &agrave; la fuite. Puis, tout d&#39;un coup, il paye d&#39;audace, il &eacute;tonne Paris par la violence de son attitude. C&#39;est que du secours lui &eacute;tait venu, il avait re&ccedil;u une lettre anonyme l&#39;avertissant des men&eacute;es de ses ennemis, une dame myst&eacute;rieuse s&#39;&eacute;tait m&ecirc;me d&eacute;rang&eacute;e de nuit pour lui remette une pi&egrave;ce vol&eacute;e &agrave; l&#39;&eacute;tat-major, qui devait le sauver. Et je ne puis m&#39;emp&ecirc;cher de retrouver l&agrave; le lieutenant-colonel du Paty de Clam en reconnaissant les exp&eacute;dients de son imagination fertile. Son &oelig;uvre, la culpabilit&eacute; de Dreyfus &eacute;tait en p&eacute;ril, et il a voulu s&ucirc;rement d&eacute;fendre son &oelig;uvre. La r&eacute;vision du proc&egrave;s, mais c&#39;&eacute;tait l&#39;&eacute;croulement du roman-feuilleton si extravagant, si tragique, dont le d&eacute;nouement abominable a lieu &agrave; l&#39;&icirc;le du Diable ! C&#39;est ce qu&#39;il ne pouvait permettre. D&egrave;s lors, le duel va avoir lieu entre le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel du Paty de Clam, l&#39;un le visage d&eacute;couvert, l&#39;autre masqu&eacute;. On les retrouvera prochainement tous deux devant la justice civile. Au fond, c&#39;est toujours l&#39;&eacute;tat-major qui se d&eacute;fend, qui ne veut pas avouer son crime, dont l&#39;abomination grandit d&#39;heure en heure.<\/p>\n<p>\n\t\t\tOn s&#39;est demand&eacute; avec stupeur quels &eacute;taient les protecteurs du commandant Esterhazy. C&#39;est d&#39;abord, dans l&#39;ombre, le lieutenant-colonel du Paty de Clam qui a tout machin&eacute;, qui a tout conduit. Sa main se trahit aux moyens saugrenus. Puis, c&#39;est le g&eacute;n&eacute;ral de Boisdeffre, c&#39;est le g&eacute;n&eacute;ral Gonse, c&#39;est le g&eacute;n&eacute;ral Billot lui-m&ecirc;me, qui sont bien oblig&eacute;s de faire acquitter le commandant, puisqu&#39;ils ne peuvent laisser reconna&icirc;tre l&#39;innocence de Dreyfus, sans que les bureaux de la guerre croulent dans le m&eacute;pris public. Et le beau r&eacute;sultat de cette situation prodigieuse est que l&#39;honn&ecirc;te homme, l&agrave;-dedans, le lieutenant-colonel Picquart, qui seul a fait son devoir, va &ecirc;tre la victime, celui qu&#39;on bafouera et qu&#39;on punira. O justice, quelle affreuse d&eacute;sesp&eacute;rance serre le c&oelig;ur&nbsp;! On va jusqu&#39;&agrave; dire que c&#39;est lui le faussaire, qu&#39;il a fabriqu&eacute; la carte-t&eacute;l&eacute;gramme pour perdre Esterhazy. Mais, grand Dieu ! pourquoi ? dans quel but ? Donnez un motif. Est-ce que celui-l&agrave; aussi est pay&eacute; par les juifs ? Le joli de l&#39;histoire est qu&#39;il &eacute;tait justement antis&eacute;mite. Oui ! nous assistons &agrave; ce spectacle inf&acirc;me, des hommes perdus de dettes et de crimes dont on proclame l&#39;innocence, tandis qu&#39;on frappe l&#39;honneur m&ecirc;me, un homme &agrave; la vie sans tache ! Quand une soci&eacute;t&eacute; en est l&agrave;, elle tombe en d&eacute;composition.<\/p>\n<p>\n\t\t\tVoil&agrave; donc, monsieur le Pr&eacute;sident, l&#39;affaire Esterhazy : un coupable qu&#39;il s&#39;agissait d&#39;innocenter. Depuis bient&ocirc;t deux mois, nous pouvons suivre heure par heure la belle besogne. J&#39;abr&egrave;ge, car ce n&#39;est ici, en gros, que le r&eacute;sum&eacute; de l&#39;histoire dont les br&ucirc;lantes pages seront un jour &eacute;crites tout au long. Et nous avons donc vu le g&eacute;n&eacute;ral de Pellieux, puis le commandant Ravary, conduire une enqu&ecirc;te sc&eacute;l&eacute;rate d&#39;o&ugrave; les coquins sortent transfigur&eacute;s et les honn&ecirc;tes gens salis. Puis, on a convoqu&eacute; le conseil de guerre.<\/p>\n<p>\n\t\t\t*&nbsp;* *<\/p>\n<p>\n\t\t\tComment a-t-on pu esp&eacute;rer qu&#39;un conseil de guerre d&eacute;ferait ce qu&#39;un conseil de guerre avait fait ?<\/p>\n<p>\n\t\t\tJe ne parle m&ecirc;me pas du choix toujours possible des juges. L&#39;id&eacute;e sup&eacute;rieure de discipline, qui est dans le sang de ces soldats, ne suffit-elle &agrave; infirmer leur pouvoir m&ecirc;me d&#39;&eacute;quit&eacute; ? Qui dit discipline dit ob&eacute;issance. Lorsque le ministre de la guerre, le grand chef a &eacute;tabli publiquement, aux acclamations de la repr&eacute;sentation nationale, l&#39;autorit&eacute; absolue de la chose jug&eacute;e, vous voulez qu&#39;un conseil de guerre lui donne un formel d&eacute;menti ? Hi&eacute;rarchiquement, cela est impossible. Le g&eacute;n&eacute;ral Billot a suggestionn&eacute; les juges par sa d&eacute;claration, et ils ont jug&eacute; comme ils doivent aller au feu, sans raisonner. L&#39;opinion pr&eacute;con&ccedil;ue qu&#39;ils ont apport&eacute;e sur leur si&egrave;ge, est &eacute;videmment celle-ci : &laquo; Dreyfus a &eacute;t&eacute; condamn&eacute; pour crime de trahison par un conseil de guerre ; il est donc coupable, et nous, conseil de guerre, nous ne pouvons le d&eacute;clarer innocent : or nous savons que reconna&icirc;tre la culpabilit&eacute; d&#39;Esterhazy, ce serait proclamer l&#39;innocence de Dreyfus. &raquo; Rien ne pouvait les faire sortir de l&agrave;.<\/p>\n<p>\n\t\t\tIls ont rendu une sentence inique, qui &agrave; jamais p&egrave;sera sur nos conseils de guerre, qui entachera d&eacute;sormais de suspicion tous leurs arr&ecirc;ts. Le premier conseil de guerre a pu &ecirc;tre inintelligent, le second est forc&eacute;ment criminel. Son excuse, je le r&eacute;p&egrave;te, est que le chef supr&ecirc;me avait parl&eacute;, d&eacute;clarant la chose jug&eacute;e inattaquable, sainte et sup&eacute;rieure aux hommes, de sorte que des inf&eacute;rieurs ne pouvaient dire le contraire. On nous parle de l&#39;honneur de l&#39;arm&eacute;e, on veut que nous l&#39;aimions, que nous la respections. Ah ! certes, oui, l&#39;arm&eacute;e qui se l&egrave;verait &agrave; la premi&egrave;re menace, qui d&eacute;fendrait la terre fran&ccedil;aise, elle est tout le peuple et nous n&#39;avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s&#39;agit pas d&#39;elle, dont nous voulons justement la dignit&eacute;, dans notre besoin de justice. Il s&#39;agit du sabre, le ma&icirc;tre qu&#39;on nous donnera demain peut-&ecirc;tre. Et baiser d&eacute;votement la poign&eacute;e du sabre, le dieu, non !<\/p>\n<p>\n\t\t\tJe l&#39;ai d&eacute;montr&eacute; d&#39;autre part : l&#39;affaire Dreyfus &eacute;tait l&#39;affaire des bureaux de la guerre, un officier de l&#39;&eacute;tat-major, d&eacute;nonc&eacute; par ses camarades de l&#39;&eacute;tat-major, condamn&eacute; sous la pression des chefs de l&#39;&eacute;tat-major. Encore une fois, il ne peut revenir innocent sans que tout l&#39;&eacute;tat-major soit coupable. Aussi les bureaux, par tous les moyens imaginables, par des campagnes de presse, par des communications, par des influences, n&#39;ont-ils couvert Esterhazy que pour perdre une seconde fois Dreyfus. Quel coup de balai le gouvernement r&eacute;publicain devrait donner dans cette j&eacute;suiti&egrave;re, ainsi que les appelle le g&eacute;n&eacute;ral Billot lui-m&ecirc;me ! O&ugrave; est-il, le minist&egrave;re vraiment fort et d&#39;un patriotisme sage, qui osera tout y refondre et tout y renouveler ? Que de gens je connais qui, devant une guerre possible, tremblent d&#39;angoisse, en sachant dans quelles mains est la d&eacute;fense nationale ! et quel nid de basses intrigues, de comm&eacute;rages et de dilapidations, est devenu cet asile sacr&eacute;, o&ugrave; se d&eacute;cide le sort de la patrie ! On s&#39;&eacute;pouvante devant le jour terrible que vient d&#39;y jeter l&#39;affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d&#39;un malheureux, d&#39;un &laquo; sale juif &raquo; ! Ah ! tout ce qui s&#39;est agit&eacute; l&agrave; de d&eacute;mence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des moeurs&nbsp;d&#39;inquisition et de tyrannies, le bon plaisir de quelques galonn&eacute;s mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de v&eacute;rit&eacute; et de justice, sous le pr&eacute;texte menteur et sacril&egrave;ge de la raison d&#39;Etat !<\/p>\n<p>\n\t\t\tEt c&#39;est un crime encore que de s&#39;&ecirc;tre appuy&eacute; sur la presse immonde, que de s&#39;&ecirc;tre laiss&eacute; d&eacute;fendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voil&agrave; la fripouille qui triomphe insolemment, dans la d&eacute;faite du droit et de la simple probit&eacute;. C&#39;est un crime d&#39;avoir accus&eacute; de troubler la France ceux qui la veulent g&eacute;n&eacute;reuse, &agrave; la t&ecirc;te des nations libres et justes, lorsqu&#39;on ourdit soi-m&ecirc;me l&#39;impudent complot d&#39;imposer l&#39;erreur, devant le monde entier. C&#39;est un crime d&#39;&eacute;garer l&#39;opinion, d&#39;utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu&#39;on a pervertie jusqu&#39;&agrave; la faire d&eacute;lirer. C&#39;est un crime d&#39;empoisonner les petits et les humbles, d&#39;exasp&eacute;rer les passions de r&eacute;action et d&#39;intol&eacute;rance, en s&#39;abritant derri&egrave;re l&#39;odieux antis&eacute;mitisme, dont la grande France lib&eacute;rale des droits de l&#39;homme mourra, si elle n&#39;en est pas gu&eacute;rie. C&#39;est un crime que d&#39;exploiter le patriotisme pour des &oelig;uvres de haine, et c&#39;est un crime, enfin, que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l&#39;&oelig;uvre prochaine de v&eacute;rit&eacute; et de justice.<\/p>\n<p>\n\t\t\tCette v&eacute;rit&eacute;, cette justice, que nous avons si passionn&eacute;ment voulues, quelle d&eacute;tresse &agrave; les voir ainsi soufflet&eacute;es, plus m&eacute;connues et plus obscurcies ! Je me doute de l&#39;&eacute;croulement qui doit avoir lieu dans l&#39;&acirc;me de M. Scheurer-Kestner, et je crois bien qu&#39;il finira par &eacute;prouver un remords, celui de n&#39;avoir pas agi r&eacute;volutionnairement, le jour de l&#39;interpellation au S&eacute;nat, en l&acirc;chant tout le paquet, pour tout jeter &agrave; bas. Il a &eacute;t&eacute; le grand honn&ecirc;te homme, l&#39;homme de sa vie loyale, il a cru que la v&eacute;rit&eacute; se suffisait &agrave; elle-m&ecirc;me, surtout lorsqu&#39;elle lui apparaissait &eacute;clatante comme le plein jour. A quoi bon tout bouleverser, puisque bient&ocirc;t le soleil allait luire ? Et c&#39;est de cette s&eacute;r&eacute;nit&eacute; confiante dont il est si cruellement puni. De m&ecirc;me pour le lieutenant-colonel Picquart, qui, par un sentiment de haute dignit&eacute;, n&#39;a pas voulu publier les lettres du g&eacute;n&eacute;ral Gonse. Ces scrupules l&#39;honorent d&#39;autant plus que, pendant qu&#39;il restait respectueux de la discipline, ses sup&eacute;rieurs le faisaient couvrir de boue, instruisaient eux-m&ecirc;mes son proc&egrave;s, de la fa&ccedil;on la plus inattendue et la plus outrageante. Il y a deux victimes, deux braves gens, deux c&oelig;urs&nbsp;simples, qui ont laiss&eacute; faire Dieu, tandis que le diable agissait. Et l&#39;on a m&ecirc;me vu, pour le lieutenant colonel Picquart, cette chose ignoble : un tribunal fran&ccedil;ais, apr&egrave;s avoir laiss&eacute; le rapporteur charger publiquement un t&eacute;moin, l&#39;accuser de toutes les fautes, a fait le huis clos, lorsque ce t&eacute;moin a &eacute;t&eacute; introduit pour s&#39;expliquer et se d&eacute;fendre. Je dis que cela est un crime de plus et que ce crime soul&egrave;vera la conscience universelle. D&eacute;cid&eacute;ment, les tribunaux militaires se font une singuli&egrave;re id&eacute;e de la justice.<\/p>\n<p>\n\t\t\tTelle est donc la simple v&eacute;rit&eacute;, monsieur le Pr&eacute;sident, et elle est effroyable, elle restera pour votre pr&eacute;sidence une souillure. Je me doute bien que vous n&#39;avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous &ecirc;tes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage. Vous n&#39;en avez pas moins un devoir d&#39;homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce n&#39;est pas, d&#39;ailleurs, que je d&eacute;sesp&egrave;re le moins du monde du triomphe. Je le r&eacute;p&egrave;te avec une certitude plus v&eacute;h&eacute;mente : la v&eacute;rit&eacute; est en marche et rien ne l&#39;arr&ecirc;tera. C&#39;est aujourd&#39;hui seulement que l&#39;affaire commence, puisque aujourd&#39;hui seulement les positions sont nettes : d&#39;une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumi&egrave;re se fasse ; de l&#39;autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu&#39;elle soit faite. Quand on enferme la v&eacute;rit&eacute; sous terre, elle s&#39;y amasse, elle y prend une force telle d&#39;explosion que, le jour o&ugrave; elle &eacute;clate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l&#39;on ne vient pas de pr&eacute;parer, pour plus tard, le plus retentissant des d&eacute;sastres.<\/p>\n<p>\n\t\t\t*&nbsp;* *<\/p>\n<p>\n\t\t\tMais cette lettre est longue, monsieur le Pr&eacute;sident, et il est temps de conclure.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d&#39;avoir &eacute;t&eacute; l&#39;ouvrier diabolique de l&#39;erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d&#39;avoir ensuite d&eacute;fendu son &oelig;uvre&nbsp;n&eacute;faste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;accuse le g&eacute;n&eacute;ral Mercier de s&#39;&ecirc;tre rendu complice, tout au moins par faiblesse d&#39;esprit, d&#39;une des plus grandes iniquit&eacute;s du si&egrave;cle.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;accuse le g&eacute;n&eacute;ral Billot d&#39;avoir eu entre les mains les preuves certaines de l&#39;innocence de Dreyfus et de les avoir &eacute;touff&eacute;es, de s&#39;&ecirc;tre rendu coupable de ce crime de l&egrave;se-humanit&eacute; et de l&egrave;se-justice, dans un but politique, et pour sauver l&#39;&eacute;tat-major compromis.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;accuse le g&eacute;n&eacute;ral de Boisdeffre et le g&eacute;n&eacute;ral Gonse de s&#39;&ecirc;tre rendus complices du m&ecirc;me crime, l&#39;un sans doute par passion cl&eacute;ricale, l&#39;autre peut-&ecirc;tre par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l&#39;arche sainte, inattaquable.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;accuse le g&eacute;n&eacute;ral de Pellieux et le commandant Ravary d&#39;avoir fait une enqu&ecirc;te sc&eacute;l&eacute;rate, j&#39;entends par l&agrave; une enqu&ecirc;te de la plus monstrueuse partialit&eacute;, dont nous avons, dans le rapport du second, un imp&eacute;rissable monument de na&iuml;ve audace.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;accuse les trois experts en &eacute;critures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d&#39;avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, &agrave; moins qu&#39;un examen m&eacute;dical ne les d&eacute;clare atteints d&#39;une maladie de la vue et du jugement.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;accuse les bureaux de la guerre d&#39;avoir men&eacute; dans la presse, particuli&egrave;rement dans L&#39;Eclair et dans L&#39;Echo de Paris, une campagne abominable, pour &eacute;garer l&#39;opinion et couvrir leur faute.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;accuse enfin le premier conseil de guerre d&#39;avoir viol&eacute; le droit, en condamnant un accus&eacute; sur une pi&egrave;ce rest&eacute;e secr&egrave;te, et j&#39;accuse le second conseil de guerre d&#39;avoir couvert cette ill&eacute;galit&eacute;, par ordre, en commettant &agrave; son tour le crime juridique d&#39;acquitter sciemment un coupable.<\/p>\n<p>\n\t\t\tEn portant ces accusations, je n&#39;ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les d&eacute;lits de diffamation. Et c&#39;est volontairement que je m&#39;expose.<\/p>\n<p>\n\t\t\tQuant aux gens que j&#39;accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n&#39;ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entit&eacute;s, des esprits de malfaisance sociale. Et l&#39;acte que j&#39;accomplis ici n&#39;est qu&#39;un moyen r&eacute;volutionnaire pour h&acirc;ter l&#39;explosion de la v&eacute;rit&eacute; et de la justice.<\/p>\n<p>\n\t\t\tJe n&#39;ai qu&#39;une passion, celle de la lumi&egrave;re, au nom de l&#39;humanit&eacute; qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflamm&eacute;e n&#39;est que le cri de mon &acirc;me. Qu&#39;on ose donc me traduire en cour d&#39;assises et que l&#39;enqu&ecirc;te ait lieu au grand jour !<\/p>\n<p>\n\t\t\tJ&#39;attends.<\/p>\n<p>\n\t\t\tVeuillez agr&eacute;er, Monsieur le Pr&eacute;sident, l&#39;assurance de mon profond respect.<\/p>\n<p>\n\t\t\tEMILE ZOLA<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/section>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; J&#39;accuse !&nbsp;Lettre d&rsquo;Emile Zola &agrave; F&eacute;lix Faure &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":18638,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[10,18,14,1],"tags":[],"class_list":["post-8089","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-france","category-histoire","category-paris","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8089","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8089"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8089\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/18638"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8089"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8089"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8089"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}