{"id":8793,"date":"2015-08-05T00:31:36","date_gmt":"2015-08-05T00:31:36","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=8793"},"modified":"2015-08-05T03:48:58","modified_gmt":"2015-08-05T03:48:58","slug":"comprendre-ma-toujours-paru-essentiel-entretiens-de-gilbert-naccache-avec-mohamed-chagraoui","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/comprendre-ma-toujours-paru-essentiel-entretiens-de-gilbert-naccache-avec-mohamed-chagraoui\/","title":{"rendered":"Comprendre m&rsquo;a toujours paru essentiel &#8211; Entretiens de Gilbert Naccache avec Mohamed Chagraoui"},"content":{"rendered":"<div>\n<h2>\n\t\tComprendre m&#39;a toujours paru essentiel (II -11)<\/h2>\n<\/div>\n<div>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tEntretiens de Gilbert Naccache&nbsp;avec Mohamed Chagraoui&nbsp;<span>&nbsp;<\/span><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Il y a une repr&eacute;sentation idyllique de la coexistence entre les communaut&eacute;s (musulmane, juive, chr&eacute;tienne, fran&ccedil;aise, italienne, maltaise). Or, objectivement les relations entre les communaut&eacute;s sont complexes o&ugrave; se conjuguent &agrave; la fois tension, d&eacute;chirement, d&eacute;tente, d&eacute;faut de curiosit&eacute; r&eacute;ciproque, etc.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tJ&rsquo;ai r&eacute;pondu &agrave; cette question dans le colloque sur&nbsp;Les&nbsp;communaut&eacute;s m&eacute;diterran&eacute;ennes de Tunisie1.&nbsp;Je suis intervenu dans ce colloque pour dire&nbsp;: arr&ecirc;tez vos conneries. Arr&ecirc;tez de parler d&rsquo;une idylle qui se serait termin&eacute;e. Il n&rsquo;y a jamais eu idylle. Il y avait des gens qui vivaient c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, qui ne se fr&eacute;quentaient pas. Les uns avaient sur les autres des opinions ex&eacute;crables. Ils cohabitaient que dans la mesure o&ugrave; ils &eacute;taient oblig&eacute;s par le travail. De temps en temps, ils se nouaient des rapports&nbsp;amicaux &agrave; travers les fronti&egrave;res des communaut&eacute;s. Ceux qui y arrivaient &agrave; nouer ces rapports n&rsquo;&eacute;taient pas tr&egrave;s bien vus de la communaut&eacute;. Et c&rsquo;&eacute;taient des exceptions. L&rsquo;idylle &eacute;tait l&rsquo;exception qui &eacute;tait mal vu d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n<p>\n\t\tLe Fran&ccedil;ais n&rsquo;avait pas d&rsquo;amis juifs. Et quand il avait un ami juif, il y avait une condescendance de ses familiers qui disait&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;Ton ami, il parle bien le fran&ccedil;ais quand m&ecirc;me.&nbsp;&raquo; Comme s&rsquo;il &eacute;tait &eacute;tonnant qu&rsquo;un &eacute;l&egrave;ve d&rsquo;un lyc&eacute;e fran&ccedil;ais parle bien le fran&ccedil;ais. Le sous-entendu, c&rsquo;est que pour un petit juif, ce n&rsquo;est pas mal, et ainsi de suite. &Ccedil;a a toujours &eacute;t&eacute;&nbsp;&ccedil;a.<\/p>\n<p>\n\t\tLes rapports entre les communaut&eacute;s, c&rsquo;est comme &ccedil;a. Il n&rsquo;y a pas eu &agrave; ma connaissance beaucoup de jeunes bourgeois juifs tunisiens qui invitaient chez eux &agrave; une surprise-partie un camarade de classe musulman. Je ne le crois pas, en tout cas. Le seul endroit o&ugrave; on se fr&eacute;quentait, c&rsquo;&eacute;tait les surprises-parties organis&eacute;es par le Parti communiste. Parce que c&rsquo;&eacute;tait un lieu de m&eacute;lange et du refus du racisme. Ce n&rsquo;&eacute;tait pas partout ailleurs l&rsquo;idylle.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Alors comment expliquer cette repr&eacute;sentation idyllique des rapports entre les communaut&eacute;s&nbsp;?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tCette repr&eacute;sentation est li&eacute;e &agrave; la nostalgie. Il faut bien comprendre une chose. En 1952, sur l&rsquo;ancienne Jules Ferry, l&rsquo;actuelle avenue Habib Bourguiba, il y avait des gens qui allaient et venaient. Il n&rsquo;y avait pas une seule fille musulmane habill&eacute;e compl&egrave;tement &agrave; l&rsquo;europ&eacute;enne. M&ecirc;me s&rsquo;il en passait, elle &eacute;tait habill&eacute;e d&rsquo;une mani&egrave;re beaucoup plus frileuse au point de vue de la pudeur, et s&rsquo;attardait pas.<\/p>\n<p>\n\t\tLes jeunes filles qui avaient des chemisiers &agrave; moiti&eacute; transparents, parce qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;&eacute;poque c&rsquo;&eacute;tait la mode, &eacute;taient des Fran&ccedil;aises, des Italiennes ou &agrave; la rigueur des Juives. Mais les Fran&ccedil;aises et les Italiennes &eacute;taient beaucoup plus &eacute;l&eacute;gantes et beaucoup mieux habill&eacute;es que les Juives.<\/p>\n<p>\n\t\tLes gens qui allaient et venaient &eacute;taient des groupes qui faisaient le m&ecirc;me trajet mais jamais ensemble et ils ne se parlaient pas d&#39;un groupe &agrave; l&#39;autre.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Donc, c&rsquo;&eacute;taient plut&ocirc;t des communaut&eacute;s herm&eacute;tiques, ferm&eacute;es sur elles-m&ecirc;mes.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tJ&rsquo;ai donn&eacute; l&rsquo;exemple des bo&icirc;tes qui flottent, se rencontrent parfois, qui se touchent mais qui s&rsquo;&eacute;loignent. C&rsquo;&eacute;taient des bo&icirc;tes s&eacute;par&eacute;es, avec un &eacute;l&eacute;ment &eacute;tranger qui pouvait, de temps en temps, entrer dans l&rsquo;univers de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>\n\t\tCeux qui continuent &agrave; d&eacute;velopper une vision idyllique des rapports entre les communaut&eacute;s, ont gard&eacute; un souvenir nostalgique de la vie qu&rsquo;ils ont v&eacute;cue. De la plage, du soleil, des soir&eacute;es, des d&icirc;ners, de la nourriture. Et &agrave; leur souvenir qu&rsquo;ils ont de ce bonheur, ils ont ajout&eacute; le souvenir d&rsquo;un autre bonheur qui n&rsquo;a jamais exist&eacute; largement, celui des rencontres et de l&rsquo;amiti&eacute; qui arrivait parfois, rarement. M&ecirc;me sur le plan g&eacute;ographique, les communaut&eacute;s habitaient rarement dans les m&ecirc;mes quartiers, au contraire&nbsp;; et aller d&#39;un quartier &agrave; l&#39;autre &eacute;tait, pour ceux qui s&#39;y risquaient, une grande aventure.<\/p>\n<p>\n\t\tJe raconte dans&nbsp;Cristal&nbsp;comment je jouais avec Hatem Ben Miled dans la cour de recr&eacute;ation et comment un autre &eacute;colier juif de ma classe voulant me reprocher de jouer avec un Arabe m&rsquo;a trait&eacute; de&nbsp;sale juif, c&rsquo;est-&agrave;-dire de tra&icirc;tre. Ce n&rsquo;est pas parce que j&rsquo;ai insult&eacute; les Juifs. Pas du tout. Parce que tout simplement, je jouais avec un&nbsp;Arabe. Hatem et moi, on s&rsquo;aimait bien et pour nous c&rsquo;&eacute;tait normal. Or, les gens de la communaut&eacute; ne comprenaient pas &ccedil;a.<\/p>\n<p>\n\t\tDonc, je m&rsquo;inscris en faux contre cette image, cette repr&eacute;sentation idyllique des rapports entre les communaut&eacute;s. Si c&rsquo;&eacute;tait idyllique, si les communaut&eacute;s s&rsquo;aimaient comme &ccedil;a, &ccedil;a ne serait pas fini par la lutte arm&eacute;e, le terrorisme. Il y aurait eu des discussions et puis on serait s&eacute;par&eacute;s amicalement.<\/p>\n<p>\n\t\tIl y avait une oppression qui &eacute;tait bas&eacute;e sur un syst&egrave;me colonial. Lequel syst&egrave;me vivait de la s&eacute;paration ou de l&rsquo;opposition des diff&eacute;rentes communaut&eacute;s qui jouaient un r&ocirc;le dans la survie du syst&egrave;me colonial. Les Fran&ccedil;ais au-dessus, les juifs servant d&rsquo;interm&eacute;diaires et de boucs-&eacute;missaires, les Italiens &eacute;tant parall&egrave;les aux Juifs, mais plus inf&eacute;rieurs aux Fran&ccedil;ais qui les traitaient plus mal qu&rsquo;ils ne traitaient les juifs, et les Siciliens &eacute;taient les seuls &agrave; avoir &ndash; dans certains milieux du moins &ndash; des rapports autres que des rapports de travail avec les Arabes parce qu&#39;il y avait des couches tr&egrave;s pauvres parmi eux. Et donc, ils se retrouvaient dans des bistrots, dans des quartiers o&ugrave; ils habitaient ensemble ou &agrave; proximit&eacute;. C&rsquo;&eacute;tait un syst&egrave;me hi&eacute;rarchis&eacute; volontairement. Et &ccedil;a ne permettait ni l&rsquo;&eacute;change ni la communication. Parce que le colonialisme s&rsquo;appuyait sur l&rsquo;aspect religieux des communaut&eacute;s. De ce fait, il n&rsquo;est pas &eacute;tonnant que le mouvement national ait toujours appuy&eacute; sur l&rsquo;Islam. En m&ecirc;me temps, il fermait la porte aux autres habitants de la Tunisie chr&eacute;tiens ou juifs. Ils ne pouvaient pas y rentrer parce que les gens disaient&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous les musulmans, nous sommes les seuls opprim&eacute;s par le colonialisme.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&laquo; &#8230;Dans la Tunisie cosmopolite des ann&eacute;es 50 qui comptait Arabes musulmans, Juifs, Fran&ccedil;ais, Italiens, Maltais et autres, la bi&egrave;re s&#39;impose comme un liant interculturel essentiel. Aujourd&#39;hui, elle participe au rayonnement tunisien &agrave; travers le monde, gr&acirc;ce aux expatri&eacute;s et aux touristes qui sont rares &agrave; ne pas avoir succomb&eacute; &agrave; la &quot;belle blonde&quot;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Mais, il y avait des juifs qui ont particip&eacute; &agrave; la lutte nationale.<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tJe crois qu&rsquo;il y a eu deux juifs connus qui ont particip&eacute; &agrave; la lutte nationale dans les rangs du Destour, en dehors de ceux qui, comme Bessis ou Chiche, affectait une neutralit&eacute; relative&nbsp;:Baran&egrave;s&nbsp;(arr&ecirc;t&eacute; en 1953 parce qu&rsquo;il ramenait des documents &agrave; Salah Ben Youssef et aux Destouriens) et Barouch. C&rsquo;&eacute;tait des hauts-dignitaires qui avaient compris que la Tunisie allait devenir t&ocirc;t ou tard ind&eacute;pendante et ils se pla&ccedil;aient du bon c&ocirc;t&eacute;. C&rsquo;&eacute;tait sans doute des gens qui faisaient un bon investissement, et pas des militants convaincus id&eacute;ologiquement.&nbsp;Je ne parle pas ici des Juifs qui militaient dans le Parti communiste, pour qui les motivations et l&#39;engagement &eacute;taient diff&eacute;rents, je crois en avoir parl&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t1.&nbsp;Cf.&nbsp;Gilbert Naccache, &laquo;&nbsp;Nous nous sommes tant aim&eacute;s&hellip;&nbsp;&raquo;, in&nbsp;Les communaut&eacute;s m&eacute;diterran&eacute;ennes de Tunisie: actes&nbsp;en hommage au doyen Mohamed H&eacute;di Ch&eacute;rif, CPU, 2006, pp.385-393<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comprendre m&#39;a toujours paru essentiel (II -11) &nbsp; Entretiens de Gilbert Naccache&nbsp;avec Mohamed Chagraoui&nbsp;&nbsp; &nbsp; &nbsp; Il y a une repr&eacute;sentation idyllique de la coexistence entre les communaut&eacute;s (musulmane, juive, chr&eacute;tienne, fran&ccedil;aise, italienne, maltaise). 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