{"id":883,"date":"2011-02-07T17:23:34","date_gmt":"2011-02-07T17:23:34","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=883"},"modified":"2011-02-07T17:23:34","modified_gmt":"2011-02-07T17:23:34","slug":"les-medias-au-coeur-de-la-revolution","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/les-medias-au-coeur-de-la-revolution\/","title":{"rendered":"Les m\u00e9dias au c\u0153ur de la r\u00e9volution"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<h1 class=\"purple\" id=\"article_title\">\n\tLes m&eacute;dias au c&oelig;ur de la r&eacute;volution<\/h1>\n<h2 class=\"mandarine\" id=\"article_subtitle\">\n\tLa gestion autoritaire des m&eacute;dias a pr&eacute;cipit&eacute; la formation d&rsquo;une sph&egrave;re publique parall&egrave;le sur Internet, ouvrant la voie &agrave; une r&eacute;volution moderne et un nouveau contrat social.<\/h2>\n<div id=\"article_picture\">\n\t&nbsp;<\/div>\n<div id=\"article_content\">\n<div id=\"article_infos\">\n<div class=\"infos_box\">\n<p class=\"info\">\n\t\t\t\tSadok Hammami<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div class=\"infos_box\">\n\t\t\t&nbsp;<\/div>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"afriquecontent\">\n<p>\n\t\t\tEn quoi la gestion autoritaire des m&eacute;dias a-t-elle pr&eacute;cipit&eacute; l&#39;effondrement du r&eacute;gime? Comment les nouveaux m&eacute;dias ont ils particip&eacute; &agrave; la formation d&#39;une sph&egrave;re publique parall&egrave;le? Facebook est-il le moyen par lequel la r&eacute;volution est advenue? Autant &nbsp;de questions qui font de la r&eacute;volution tunisienne un champ d&#39;observation des m&eacute;dias et de la communication dans le monde arabe.<\/p>\n<h3>\n\t\t\t<strong>La t&eacute;l&eacute;vision, un monopole vain<\/strong><\/h3>\n<p>\n\t\t\tEn Tunisie comme dans le reste du monde arabe, les pouvoirs et les &eacute;lites politiques croient en la toute-puissance de la t&eacute;l&eacute;vision comme outil de gestion sociale et de contr&ocirc;le politique &mdash;d&rsquo;o&ugrave; le monopole implacable des t&eacute;l&eacute;visons nationales et les marges de man&oelig;uvre extr&ecirc;mement limit&eacute;es accord&eacute;es aux t&eacute;l&eacute;visons priv&eacute;es.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLa r&eacute;volution tunisienne a montr&eacute; les limites de monopole de la t&eacute;l&eacute;vision, qui s&#39;av&egrave;re sans utilit&eacute;. En s&#39;appropriant la t&eacute;l&eacute;vision comme moyen de propagande et de communication unilat&eacute;rale et directive, l&#39;ancien r&eacute;gime s&#39;est priv&eacute; non seulement de canaux d&#39;influence politique &mdash;qu&#39;il a totalement perdus depuis longtemps&mdash;, mais aussi et simplement de tout moyen de contact avec la soci&eacute;t&eacute;. Durant les derniers jours de l&#39;ancien r&eacute;gime, les ministres s&#39;adressaient aux Tunisiens &agrave; travers <a href=\"http:\/\/www.slateafrique.com\/61\/en-tunisie-le-regne-sans-partage-dal-jazeera\" target=\"_blank\">Al Jazeera<\/a>, dont l&#39;audience s&#39;explique essentiellement par la faillite de la t&eacute;l&eacute;vision nationale.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLe paradoxe est singulier: en monopolisant la t&eacute;l&eacute;vision, parce que croyant en sa toute puissance, le pouvoir a d&eacute;sactiv&eacute; son potentiel en tant que dispositif d&#39;influence et d&#39;information. Pire encore, la t&eacute;l&eacute;vision nationale est devenue un facteur d&#39;exasp&eacute;ration politique pour les citoyens. Dot&eacute;s de ce qu&#39;appelle le sociologue britannique John Fiske un &laquo;pouvoir s&eacute;miotique&raquo;, les t&eacute;l&eacute;spectateurs sabotent la structure des discours dominants par r&eacute;interpr&eacute;tation. La t&eacute;l&eacute;vision devient ainsi la sc&egrave;ne d&#39;un pouvoir arrogant, dominateur et hautain. Plut&ocirc;t que d&#39;assurer la loyaut&eacute;, la t&eacute;l&eacute;vision autoritaire engendre une r&eacute;sistance silencieuse immunisant le citoyen-t&eacute;l&eacute;spectateur contre la manipulation. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t\t<strong>L&#39;invisibilisation de la soci&eacute;t&eacute; <\/strong><\/h3>\n<p>\n\t\t\tPlus que censurer, le totalitarisme, comme l&#39;explique Hannah Arendt, fait dispara&icirc;tre de l&#39;espace public les hommes et leurs mondes. L&#39;invisibilisation de pans entiers de la soci&eacute;t&eacute; tunisienne r&eacute;duit &agrave; l&#39;ombre des pratiques sociales et culturelles suppos&eacute;es subversives. L&#39;Internet, espace alternatif, est transform&eacute; alors en ce que nous avons appel&eacute; &laquo;la visibilit&eacute; g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e de la soci&eacute;t&eacute; tunisienne&raquo;. C&#39;est ainsi que les Tunisiens ont d&eacute;couvert le &laquo;G&eacute;n&eacute;ral&raquo; un rappeur jusque l&agrave; inconnu, auteur d&#39;une chanson extr&ecirc;mement critique, et faisant parti d&#39;un mouvement musical alternatif form&eacute; aux marges et d&eacute;ployant toute sa force sur la Toile.<\/p>\n<p>\n\t\t\t<object height=\"475\" width=\"600\"><embed allowfullscreen=\"true\" allowscriptaccess=\"always\" height=\"475\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/v\/XQ4B5GuMjA8?fs=1&amp;hl=fr_FR\" type=\"application\/x-shockwave-flash\" width=\"600\"><\/embed><\/object><\/p>\n<p>\n\t\t\tCette invisibilisation a elle aussi des effets boomerang d&eacute;vastateurs, car elle emp&ecirc;che le pouvoir d&#39;observer la soci&eacute;t&eacute; et d&#39;interpr&eacute;ter ses mouvements. La tyrannie est aussi une forme d&#39;isolement du pouvoir de la soci&eacute;t&eacute;. L&#39;invisibilisation, qui est aux antipodes de la <a href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Panoptique\" target=\"_blank\">Panoptique<\/a> comme technique propre aux soci&eacute;t&eacute;s disciplinaires modernes selon Michel Foucault, a ainsi pour effet retour un aveuglement du pouvoir. La r&eacute;volution tunisienne peut ainsi s&#39;analyser comme une &eacute;mergence de ce qui a &eacute;t&eacute; dissimul&eacute;, une apparition soudaine et rayonnante de ce qui a &eacute;t&eacute; longtemps soustrait m&eacute;thodiquement &agrave; la visibilit&eacute; publique.<\/p>\n<h3>\n\t\t\t<strong>Le r&eacute;enchantement d&#39;Internet<\/strong><\/h3>\n<p>\n\t\t\tLe pouvoir a fait de l&#39;Internet une preuve intangible de sa modernit&eacute;. Les nouvelles technologies &eacute;taient cens&eacute;es moderniser l&#39;&eacute;ducation, l&#39;&eacute;conomie ou l&#39;administration &mdash;cette vision utilitariste, coupl&eacute;e &agrave; un dispositif disciplinaire, tentait de d&eacute;pouiller les nouveaux m&eacute;dias de leur potentiel social. Mais les usages ne sont pas programmables, et les nouveaux m&eacute;dias n&#39;apportent pas uniquement de nouvelles fonctionnalit&eacute;s, mais favorisent aussi de nouvelles formes de sociabilit&eacute;. Progressivement, la g&eacute;n&eacute;ralisation de l&#39;Internet haut-d&eacute;bit a permis &agrave; deux millions de tunisiens de se cr&eacute;er un espace public virtuel accueillant des formes d&#39;expression personnelles et intimes, culturelles et artistiques, politiques et id&eacute;ologiques, et favorisent une multitude de collectifs alternatifs. Nous voil&agrave; en face d&#39;un autre paradoxe. La g&eacute;n&eacute;ralisation de l&#39;Internet se r&eacute;v&egrave;le alors une dynamique sociale et culturelle sapant &agrave; long terme et en profondeur les m&eacute;canismes de la gestion autoritaire de la sph&egrave;re publique. &nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t\t<strong>Une r&eacute;volution r&eacute;solument incarn&eacute;e <\/strong><\/h3>\n<p>\n\t\t\tLa r&eacute;volution tunisienne est pr&eacute;sent&eacute;e aussi comme une r&eacute;volution high-tech, usant du potentiel subversif des r&eacute;seaux sociaux. Les r&eacute;volutionnaires seraient ainsi des geeks arm&eacute;s d&#39;ordinateurs portables, de t&eacute;l&eacute;phones mobiles et de cam&eacute;ras digitales. Cette repr&eacute;sentation d&#39;une r&eacute;volution virtuelle est d&#39;abord technologiquement d&eacute;terministe et simplificatrice. Car elle suppose que les technologies ont une essence r&eacute;volutionnaire. Les soci&eacute;t&eacute;s arabes technologiquement prosp&egrave;res, celles du Golfe par exemple, sont-elles pour autant virtuellement des soci&eacute;t&eacute;s r&eacute;volutionnaires? La relation de cause &agrave; effet entre technologie et changement social n&#39;est pas aussi simple. Car pour faire la r&eacute;volution, il faut abandonner les machines et envahir la rue. La r&eacute;volution est un &eacute;v&eacute;nement physique, &eacute;minemment physique, o&ugrave; s&#39;entrem&ecirc;lent, s&#39;opposent, se bousculent les corps enthousiastes. Le symbole de la r&eacute;volution tunisienne ne s&#39;incarne donc pas principalement dans la virtualit&eacute; des pixels d&#39;&eacute;crans scintillants, mais dans un corps r&eacute;el, concret &mdash;celui de Mohammed Bouazizi, corps devenu &eacute;nergie.<\/p>\n<p>\n\t\t\tLa r&eacute;volution tunisienne est donc le fruit du combat d&#39;abord des exclus de la modernit&eacute; &agrave; Sidi Bouzid, &agrave; Kasserine et &agrave; Thala &mdash;h&eacute;ros de l&#39;acte inaugurant. La r&eacute;volution est l&#39;&oelig;uvre d&#39;hommes qui mobilisent pour la r&eacute;aliser une multitude de moyens. Internet et ses applications rec&egrave;lent des potentiels de coordination sociale, de sociabilit&eacute; et d&#39;expression. Ces potentiels sont r&eacute;activ&eacute;s ou d&eacute;sactiv&eacute;s par des contextes politiques ou sociaux.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t\t<strong>Une r&eacute;volution sans interface <\/strong><\/h3>\n<p>\n\t\t\tA l&#39;&egrave;re de la prolif&eacute;ration des m&eacute;diations, des m&eacute;diateurs et des interfaces de toutes sortes, la r&eacute;volution tunisienne s&#39;est faite par ceux qu&#39;elle lib&egrave;re. Elle n&#39;est organis&eacute;e par aucune &eacute;lite politique ou intellectuelle. Certes, des intellectuels valeureux ont r&eacute;sist&eacute; tout au long de ces 23 ans au pouvoir. Marginalis&eacute;s, opprim&eacute;s, exclus, ces intellectuels &eacute;taient sans moyens d&#39;acc&eacute;der &agrave; la soci&eacute;t&eacute;. Les jeunes r&eacute;volt&eacute;s dans les rues ne suivaient aucun leader, et aucun intellectuel engag&eacute; ou organique ne parlait en leur nom. De ce point de vue, la r&eacute;volution tunisienne est la cons&eacute;quence d&#39;un processus de d&eacute;sinterm&eacute;diation, engag&eacute; par le pouvoir lui-m&ecirc;me.<\/p>\n<p>\n\t\t\tL&#39;affaiblissement de la soci&eacute;t&eacute; civile et l&#39;instrumentalisation de l&#39;&eacute;lite, o&ugrave; son &eacute;touffement a eu pour cons&eacute;quence de saper le proc&egrave;s de repr&eacute;sentation. Le pouvoir se retrouve ainsi dans une sorte de face-&agrave;-face avec la soci&eacute;t&eacute;, sans m&eacute;diateurs ni interpr&egrave;te ou porte parole. La n&eacute;gociation c&egrave;de la place &agrave; l&#39;opposition. C&#39;est peut &ecirc;tre l&agrave; l&#39;une des difficult&eacute;s majeures rencontr&eacute;es par le pouvoir durant ses derniers jours, &agrave; la recherche d&#39;un improbable interlocuteur capable de parler au nom de la soci&eacute;t&eacute;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n<h3>\n\t\t\t<strong>Une r&eacute;volution moderne<\/strong><\/h3>\n<p>\n\t\t\t<strong>&nbsp;<\/strong>Au moment o&ugrave; on a souvent annonc&eacute; le p&eacute;ril int&eacute;griste et l&#39;improbabilit&eacute;, dans le monde arabe, d&#39;une d&eacute;mocratie aux normes universelles, la r&eacute;volution tunisienne s&#39;est faite au nom d&#39;une valeur universelle essentielle, la libert&eacute; &mdash;et d&#39;autres valeurs non moins fondamentales: la citoyennet&eacute;, la dignit&eacute;, l&#39;&eacute;galit&eacute;, la participation, la transparence.<\/p>\n<p>\n\t\t\tParce qu&#39;elle n&#39;est port&eacute;e par aucun mouvement id&eacute;ologique ou politique, la r&eacute;volution tunisienne porte en elle la promesse d&#39;une soci&eacute;t&eacute; ouverte et d&eacute;mocratique, plurielle et respectueuse des libert&eacute;s individuelles et collectives. Plus encore, la r&eacute;volution ouvre pour la soci&eacute;t&eacute; tunisienne la perspective tant r&ecirc;v&eacute;e &mdash;et souvent mise en doute&mdash; d&#39;un contrat social n&eacute;goci&eacute; en dehors de toute transcendance contraignante.<\/p>\n<p>\n\t\t\tEn ce sens, la r&eacute;volution tunisienne n&#39;est pas un accident de l&#39;histoire, car elle est l&#39;&oelig;uvre d&#39;une soci&eacute;t&eacute; &eacute;duqu&eacute;e et instruite, pacifiste et ambitieuse, vivace et ouverte sur le monde et insensible aux syst&egrave;mes id&eacute;ologiques.&nbsp; &nbsp;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\tL&#39;espace public est sans doute l&#39;un des enjeux cruciaux de l&#39;&eacute;tape actuelle de la r&eacute;volution tunisienne. Car c&#39;est dans cet espace que se jouera l&#39;&eacute;mergence de ce nouveau contrat social. La soci&eacute;t&eacute; tunisienne, longtemps priv&eacute;e d&#39;espace de d&eacute;bat, affrontera l&#39;enjeu de la d&eacute;lib&eacute;ration. Celui-ci est de taille: serons nous capables d&#39;instaurer ce d&eacute;bat fondateur et inaugurant de la nouvelle soci&eacute;t&eacute;? Serons-nous capables de transformer la multitude d&#39;espaces publics form&eacute;s &agrave; l&#39;ombre de la coercition en une sph&egrave;re publique o&ugrave; la violence symbolique, l&#39;exclusion et la d&eacute;fiance c&egrave;dent la place &agrave; l&#39;argumentation, &agrave; la confrontation d&#39;id&eacute;es et &agrave; la d&eacute;lib&eacute;ration collective et ouverte par laquelle nous inventons la nouvelle soci&eacute;t&eacute; tunisienne?<\/p>\n<p>\n\t\t\t<strong><em>Sadok Hammami<\/em><\/strong><\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Les m&eacute;dias au c&oelig;ur de la r&eacute;volution La gestion autoritaire des m&eacute;dias a pr&eacute;cipit&eacute; la formation d&rsquo;une sph&egrave;re publique parall&egrave;le sur Internet, ouvrant la voie &agrave; une r&eacute;volution moderne et un nouveau contrat social. &nbsp; Sadok Hammami &nbsp; En quoi la gestion autoritaire des m&eacute;dias a-t-elle pr&eacute;cipit&eacute; l&#39;effondrement du r&eacute;gime? 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