{"id":8879,"date":"2014-06-12T00:07:05","date_gmt":"2014-06-12T00:07:05","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=8879"},"modified":"2014-06-12T00:10:14","modified_gmt":"2014-06-12T00:10:14","slug":"un-sentier-peu-frequente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/un-sentier-peu-frequente\/","title":{"rendered":"Un sentier peu fr\u00e9quent\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>\n\tUn sentier peu&nbsp;fr&eacute;quent&eacute;<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tOriginaire du sud de la Corse par ma m&egrave;re j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; moine b&eacute;n&eacute;dictin pendant dix ans avant de quitter les ordres et me marier. Un long chemin intellectuel et spirituel m&rsquo;a amen&eacute; au juda&iuml;sme traditionnel s&eacute;pharade.<\/p>\n<p>\n\t\tAussi loin que je me souvienne, j&rsquo;ai vu ma grand-m&egrave;re prier. Elle &eacute;tait venue du sud de la Corse &agrave; Bastia avec sa m&egrave;re, rue du Castagno o&ugrave; se tient la synagogue rabbi M&eacute;&iuml;r, l&rsquo;unique synagogue de Corse. Je la vois encore allumer une veilleuse dans&nbsp; un verre d&rsquo;huile quand arrivait l&rsquo;orage, pratiquer le rite des gouttes d&rsquo;eau dans l&rsquo;huile, l&rsquo;ocjhu, pour chasser le &laquo;&nbsp;mauvais &oelig;il&nbsp;&raquo;, &nbsp;et donner ce qu&rsquo;elle avait aux pauvres du quartier&hellip; Tr&egrave;s t&ocirc;t veuve de guerre elle vivait dans 35m2 avec ses deux filles et sa m&egrave;re qui ne parlait que le corse. Ma m&egrave;re portait le nom de son grand-p&egrave;re Simon Valli d&rsquo;un village de bergeries dans la montagne pr&egrave;s de L&eacute;vie en Corse du Sud. Tous se pensaient chr&eacute;tiens&hellip; corses d&rsquo;abord.<\/p>\n<p>\n\t\tDu cot&eacute; de mon p&egrave;re, le seul souvenir &eacute;tait une photo d&rsquo;avant-guerre de l&rsquo;&nbsp;&laquo; Orchestre Long&nbsp;&raquo; (c&rsquo;est marqu&eacute; sur la batterie&nbsp;!), avec, au milieu, mon grand-p&egrave;re paternel, serrurier et clarinettiste &agrave; ses heures &agrave; Ollioules (Var)&nbsp;; que la Gestapo &eacute;tait venu le chercher en janvier 43. Heureusement pour lui&hellip; il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mort depuis 3 semaines, d&rsquo;une pneumonie.<\/p>\n<p>\n\t\tCette ascendance d&rsquo;orphelins de p&egrave;re a fait tr&egrave;s t&ocirc;t de moi un marginal&hellip; et un gros consommateur de paternit&eacute;s de substitution.<\/p>\n<p>\n\t\tNe faisant rien &agrave; l&rsquo;&eacute;cole, voyou sur les bords, ma &laquo;&nbsp;brillante carri&egrave;re&nbsp;&raquo; a donc commenc&eacute; &agrave; 15 ans, comme ouvrier chez Michelin &agrave; Clermont Ferrand. Un traitement de choc qui m&rsquo;a amen&eacute; &agrave; faire deux tentatives de suicide. Un homme, Yves, m&rsquo;a alors aid&eacute;. Paysan du Jura, 120 kilos, agr&eacute;g&eacute; de philosophie &agrave; l&rsquo;universit&eacute; de Clermont-Ferrand, il &eacute;levait ses ch&egrave;vres dans une ferme retap&eacute;e dans la neige au pied du Sancy. Il m&rsquo;&eacute;coutait et quand je lui parlais il allumait une bougie. J&rsquo;ai imm&eacute;diatement reconnu la veilleuse des cas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s de ma grand-m&egrave;re&hellip;<\/p>\n<p>\n\t\tIl lisait aussi la Bible, citait Isa&iuml;e et les Proph&egrave;tes. J&rsquo;ai alors lu ce livre myst&eacute;rieux et les histoires d&rsquo;Abraham, du pauvre Job, les psaumes, m&rsquo;ont sembl&eacute; le meilleur mode d&rsquo;emploi de l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>\n\t\tJe priais D.ieu, qui, myst&eacute;rieusement veillait sur mon existence comme un ami. Et puisque j&rsquo;&eacute;tais vivant, il me semblait que la moindre des choses &eacute;tait de mettre mon existence &agrave; son service. Comme je ne faisais pas les choses &agrave; moiti&eacute;, sans &eacute;ducation religieuse,&hellip; je suis devenu moine &agrave; 20 ans.<\/p>\n<p>\n\t\tLe monast&egrave;re est un lieu secret, ferm&eacute;, vivant en autarcie en silence de la pri&egrave;re et de son travail. Le temps y est rythm&eacute; par la cloche qui appelle la communaut&eacute; sept fois, nuit et jour (&agrave; 2h du matin&nbsp;!) pour un office de psaumes, (les&nbsp;tehillim&nbsp;!), en fran&ccedil;ais. Une centaine de fr&egrave;res vivaient &agrave; l&rsquo;&eacute;poque &agrave; la Pierre-Qui-Vire, je m&rsquo;appelais fr&egrave;re Marc. Quinze degr&eacute; dans les cellules, pas d&rsquo;eau courante, pas de viande, pas de vin, une vie &agrave; l&rsquo;&eacute;coute de la Parole de Dieu. D.ieu.<\/p>\n<p>\n\t\tMon Ma&icirc;tre des &eacute;tudes, fr&egrave;re Matthieu, bibliste, avait v&eacute;cu en Isra&euml;l, c&rsquo;&eacute;tait un amoureux des &eacute;tudes juives, du Talmud. Son meilleur ami, un fr&egrave;re de Sion avait &eacute;t&eacute; disciple pendant 25 ans d&rsquo;Ephra&iuml;m Urbach &agrave; l&rsquo;Universit&eacute; h&eacute;bra&iuml;que, il devint mon mentor pour dix ans d&rsquo;&eacute;tudes universitaires. Tout en &eacute;tant chr&eacute;tien, il enseignait que la Torah &eacute;tait centrale et que les &eacute;vangiles &eacute;taient des&nbsp;midrashim&nbsp;grecs. Il fallait donc se mettre &agrave; l&rsquo;&eacute;cole de la tradition vivante d&rsquo;Isra&euml;l et de ses ma&icirc;tres contemporains si l&rsquo;on voulait comprendre le christianisme.<\/p>\n<p>\n\t\tAu bout de dix ans j&rsquo;&eacute;tais devenu un moine adulte, quand le P&egrave;re Abb&eacute; m&rsquo;a demand&eacute; de recevoir une journaliste de France 2 qui d&eacute;sirait faire un reportage pour le JT&hellip; je tombais imm&eacute;diatement amoureux d&rsquo;elle. Ce ne pouvait &ecirc;tre que Dieu qui me l&rsquo;envoyait&nbsp;! J&rsquo;ai donc rompu mes v&oelig;ux et suis rentr&eacute; &laquo;&nbsp;dans le monde&nbsp;&raquo;. Et elle est devenue la femme de ma vie. C&rsquo;&eacute;tait en 1995. J&rsquo;avais 30 ans.<\/p>\n<p>\n\t\tPendant 15 ans nous avons &eacute;lev&eacute; ses deux enfants et en avons con&ccedil;u deux autres. Je suis devenu directeur de production pour une Bible en CD Rom puis j&rsquo;ai cr&eacute;&eacute;&nbsp;fnac.com&nbsp;et 01Net. Ensuite je suis devenu consultant e-business chez McKinsey, le leader am&eacute;ricain du conseil en strat&eacute;gie&nbsp;; puis, il y a 11 ans j&rsquo;ai cr&eacute;&eacute; mon propre cabinet de conseil en strat&eacute;gie e-business qui accompagne les pr&eacute;sidents de grands groupes sur leur strat&eacute;gie e-business.<\/p>\n<p>\n\t\tAyant quitt&eacute; l&rsquo;&eacute;glise, j&rsquo;ai alors essay&eacute; de comprendre d&rsquo;o&ugrave; venait le christianisme. Pour une raison que je ne m&rsquo;expliquais pas les origines juives du christianisme m&rsquo;attiraient comme un aimant depuis toujours. J&rsquo;ai donc &eacute;crit des livres, une dizaine, sur mes nuits. De s&eacute;jours eneretz Isra&euml;l&nbsp;en recherches historiques et talmudiques se dessinait pour moi le visage d&rsquo;un tout autre homme&nbsp;pour J&eacute;sus : un simple ma&icirc;tre juif pharisien de Galil&eacute;e &agrave; l&rsquo;aube de notre &egrave;re,shomer shabbat, assassin&eacute; comme tant d&rsquo;autres par le pouvoir romain, pour le simple crime qu&rsquo;il &eacute;tait juif. Un &laquo;&nbsp;J&eacute;sus cacher&nbsp;&raquo; humain assez &eacute;loign&eacute; de ce que croient les chr&eacute;tiens mais pas trop de ce que m&rsquo;avait appris le monast&egrave;re dont les psaumes sont toujours rest&eacute;s mon pain quotidien. En une quinzaine d&rsquo;ann&eacute;es, une &eacute;vidence &eacute;tait mont&eacute;e en moi&nbsp; &laquo;&nbsp;J&eacute;sus &eacute;tais juif, tu es juif&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\t\tEt un soir, c&rsquo;&eacute;tait le 1er janvier 2010. Il y a eu comme un coup de tonnerre dans ma vie. Mon meilleur ami, Jean-Louis, quatre enfants lui aussi, a &eacute;t&eacute; emport&eacute; avec deux de ses compagnons dans une avalanche, aux Arcs.<\/p>\n<p>\n\t\tJ&rsquo;ai pris ma voiture, fonc&eacute; l&agrave;-bas, reconnu le corps de celui que j&rsquo;aimais comme mon fr&egrave;re et organis&eacute; son enterrement, chr&eacute;tien. J&rsquo;ai enterr&eacute; une trentaine de moines, la mort ne me fais pas peur. J&rsquo;ai dit l&rsquo;hom&eacute;lie dans l&rsquo;&eacute;glise devant un millier de personnes en parlant de Mo&iuml;se, d&rsquo;Elie, de ces proph&egrave;tes passionn&eacute;s de Dieu sur la montagne, le Sina&iuml;, l&rsquo;Horeb. Et au moment o&ugrave; on l&rsquo;a mis en terre j&rsquo;ai commenc&eacute; &agrave; r&eacute;citer les psaumes comme on fait au monast&egrave;re. Et l&agrave;, les mots me sont venus dans leur langue originaire, l&rsquo;h&eacute;breu. La langue que j&rsquo;avais apprise et qui m&rsquo;appelait, comme une m&egrave;re qui console.<\/p>\n<p>\n\t\tJ&rsquo;avais d&eacute;j&agrave; commenc&eacute; &agrave; prier en h&eacute;breu, j&rsquo;avais achet&eacute; un sidour, un&nbsp;talit&nbsp;et une kippa, &ccedil;a me semblait naturel, je me sentais juif &agrave; ma mani&egrave;re. Seul mais juif. Fin 2010, une amie dont la m&egrave;re est rescap&eacute;e du ghetto de Varsovie m&rsquo;a invit&eacute; &agrave; Kippour &agrave; la synagogue de la rue Montevideo. Je me suis mis dans un coin avec mon&nbsp;talit&nbsp;et j&rsquo;ai alors compris qu&rsquo;Isra&euml;l vivait, continuait son chemin et que moi j&rsquo;en faisais partie. C&rsquo;&eacute;tait &eacute;trange.<\/p>\n<p>\n\t\tUn Shabbat, j&rsquo;ai &eacute;t&eacute;&hellip; au bout de ma rue&nbsp;&agrave; Vaucresson et j&rsquo;ai pouss&eacute; la porte de la petite synagogue s&eacute;farade. La dizaine d&rsquo;hommes qui &eacute;taient l&agrave; &eacute;taient surpris mais ils m&rsquo;ont accueilli. J&rsquo;ai demand&eacute; &agrave; prier avec eux en leur racontant sinc&egrave;rement mon chemin. Le Rav Ha&iuml;m Harboun, Gaston, Fabrice, C&eacute;dric et Alexis Madar, Jacob Ouanounou, Rony, Nathana&euml;l et Rapha&euml;l Hardy, Michel et Ethan Isra&euml;l, Samuel Amar&hellip; d&rsquo;abord tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;s m&rsquo;ont accept&eacute; et parfois accompagn&eacute; de leur amiti&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\tDepuis quatre ans je prie chaque Shabbat avec eux et fait une petite s&eacute;ouda l&rsquo;apr&egrave;s-midi avec le rabbin Ha&iuml;m Harboun, puis nous parlons &agrave; perte de vue de l&rsquo;Eternel et de la vie&hellip; Nous c&eacute;l&eacute;brions d&eacute;j&agrave; le Shabbat en famille en allumant les bougies mais peu &agrave; peu nous avons commenc&eacute; &agrave; manger casher, &agrave; c&eacute;l&eacute;brer les f&ecirc;tes avec nos amis G&eacute;rard et Antonietta Haddad, j&rsquo;ai achet&eacute; des Teffilin. Notre plus petite va au Talmud Torah et dit le Shema en s&rsquo;endormant. Nous marchons vers une conversion plus formelle. Nous parcourons le chemin qui va du christianisme au juda&iuml;sme, un sentier peu fr&eacute;quent&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\tVous ne savez pas qui est le Rav Harboun&nbsp;? C&rsquo;est un personnage extraordinaire directement sorti d&rsquo;un conte juif. N&eacute; dans le Mellah de Marrakech un 9 av des ann&eacute;es 30 (!), plusieurs fois docteur des universit&eacute;s en France, dipl&ocirc;m&eacute; de linguistique h&eacute;bra&iuml;que de l&rsquo;Universit&eacute; H&eacute;bra&iuml;que, parall&egrave;lement rabbin depuis 58 ans &agrave; Boulogne, Versailles, Aix et Vaucresson&hellip; cet homme &agrave; l&rsquo;itin&eacute;raire improbable m&rsquo;a aid&eacute; avec affection &agrave; faire le point dans ce d&eacute;sert intellectuel et spirituel o&ugrave; je m&rsquo;&eacute;tais hasard&eacute;. Parall&egrave;lement, je me suis mis &agrave; chercher mes origines et celles de ma femme.<\/p>\n<p>\n\t\tLes co&iuml;ncidences de la vie ont alors fait que j&rsquo;ai d&eacute;couvert les lointaines origines juives alsaciennes de la famille de ma femme, exil&eacute;e d&rsquo;Alsace en 1870 (Engel, Kentzinger, Beck&hellip;) vers Sidi Bel Abb&egrave;s (Alg&eacute;rie) et mes probables origines marranes de Corse, Valli est peut-&ecirc;tre l&rsquo;anagramme de Livia, Bali est un nom courant chez les juifs de Turquie. Je suis parti sur les traces des juifs de Turquie, de New York ou d&rsquo;Amsterdam. Livourne, le &laquo;&nbsp;port de triage&nbsp;&raquo; des s&eacute;pharades vers la Tunisie, la Turquie, la Gr&egrave;ce, Amsterdam&hellip;apr&egrave;s 1492 n&rsquo;est qu&rsquo;&agrave; une encablure de Bastia. Nous avons &eacute;t&eacute; &agrave; J&eacute;rusalem, Tel Aviv. Marie-Pierre et moi, aid&eacute;s du Rav Ha&iuml;m et de la pr&eacute;cieuse amiti&eacute; de G&eacute;rard et Antonietta avons fait un parcours intellectuel et spirituel. Nous nous sommes mis en route vers nos racines, vers qui nous &eacute;tions sans le savoir.<\/p>\n<p>\n\t\tUn jour, un de mes amis, le grand rabbin Ha&iuml;m Korsia, m&rsquo;a dit &laquo;&nbsp;Tu es une &acirc;me juive dans un corps de chr&eacute;tien&nbsp;&raquo;. Nous sommes simplement des juifs en train de retrouver leur juda&iuml;sme comme des amn&eacute;siques qui, geste apr&egrave;s geste, mitsvah apr&egrave;s mitsvah sanctifions l&rsquo;&Eacute;ternel et &nbsp;retrouvons notre m&eacute;moire.<\/p>\n<p>\n\t\tA Pessah 2014, le Rav Ha&iuml;m Harboun, mon p&egrave;re dans le juda&iuml;sme&nbsp;! est all&eacute; en Corse dire l&rsquo;office &agrave; la synagogue de la rue du Castagno &agrave; Bastia. La Beith Knesset Rabbi Me&iuml;r est install&eacute;e sur le port au bord de l&rsquo;eau dans une ancienne banque g&eacute;noise. La boucle &eacute;tait boucl&eacute;e&nbsp;!<\/p>\n<p>\n\t\tDidier Long<\/p>\n<p>\n\t\tArticle paru dans Information Juive (revue du Consistoire) ce mois-ci<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un sentier peu&nbsp;fr&eacute;quent&eacute; &nbsp; &nbsp; Originaire du sud de la Corse par ma m&egrave;re j&rsquo;ai &eacute;t&eacute; moine b&eacute;n&eacute;dictin pendant dix ans avant de quitter les ordres et me marier. Un long chemin intellectuel et spirituel m&rsquo;a amen&eacute; au juda&iuml;sme traditionnel s&eacute;pharade. Aussi loin que je me souvienne, j&rsquo;ai vu ma grand-m&egrave;re prier. 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