{"id":9079,"date":"2014-08-03T18:27:30","date_gmt":"2014-08-03T18:27:30","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=9079"},"modified":"2014-08-03T18:27:30","modified_gmt":"2014-08-03T18:27:30","slug":"devarim-le-diner-de-ponts-par-le-rabbin-delphine-horvilleur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/devarim-le-diner-de-ponts-par-le-rabbin-delphine-horvilleur\/","title":{"rendered":"DEVARIM \u2013 LE D\u00ceNER DE PONTS, par le rabbin Delphine Horvilleur"},"content":{"rendered":"<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tIl y a quelques jours, dans le journal isra&eacute;lien Haaretz, le tr&egrave;s populaire auteur arabe-isra&eacute;lien Sayed Kashua a &eacute;crit une tribune remarqu&eacute;e, et largement reprise dans la presse internationale.<\/p>\n<p>\n\tIl y expliquait pourquoi il part, pourquoi il quitte Isra&euml;l et a cess&eacute; de croire en la possibilit&eacute; d&rsquo;une coexistence. Sayed Kashua ne croit plus &agrave; ce combat pour la cohabitation jud&eacute;o-arabe en Isra&euml;l, dont il a pourtant &eacute;t&eacute; longtemps un des piliers et des mod&egrave;les.<\/p>\n<p>\n\tDe nombreuses personnalit&eacute;s ont r&eacute;agi. Parmi elles, la chanteuse arabe-isra&eacute;lienne Mira Awad. Elle lui a adress&eacute;, dans les m&ecirc;mes colonnes du journal Haaretz, un message &agrave; la fois bienveillant et empathique qui expliquait pourquoi elle a choisi, elle, de rester. Dans sa tribune, elle affirme vouloir poursuivre, selon ses mots, ce travail de &laquo;&nbsp;pont entre les cultures et entre les peuples&nbsp;&raquo; qu&rsquo;elle a engag&eacute; aux c&ocirc;t&eacute;s de beaucoup d&rsquo;autres, juifs et arabes, ces derni&egrave;res ann&eacute;es.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\n\t\tLE PONT EST TOUJOURS LA PREMI&Egrave;RE CIBLE<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\n\tMira Awad affirme l&agrave;, me semble-t-il, quelque chose d&rsquo;essentiel, tant d&rsquo;un point de vue politique qu&rsquo;architectural. Elle &eacute;crit (je cite) qu&rsquo;&laquo;&nbsp;&ecirc;tre un pont est une chose complexe&nbsp;: le poids vous &eacute;crase et le monde n&rsquo;a pour vous aucune reconnaissance. Au contraire, le pont est toujours la premi&egrave;re cible en temps de guerre et ce, alors m&ecirc;me qu&rsquo;un pont ne veut qu&rsquo;une chose&nbsp;: permettre aux gens d&rsquo;atteindre l&rsquo;autre rive, pour y faire peut-&ecirc;tre un pique-nique ou simplement y d&eacute;couvrir la vue qui s&rsquo;offre &agrave; eux de l&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute; &nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\tDepuis que j&rsquo;ai lu ce texte, je pense &agrave; la force de cette image. En r&eacute;alit&eacute;, nous vivons tous, au Proche- Orient comme en Europe, un temps o&ugrave; des ponts s&rsquo;effondrent. Il suffit d&rsquo;observer, ici et l&agrave;, le repli de certains vers les &laquo;&nbsp;combats de son camp&nbsp;&raquo;, vers des empathies s&eacute;lectives ou unilat&eacute;rales. Il suffit de constater en France l&rsquo;&eacute;clipse d&rsquo;un liant national ou r&eacute;publicain, au profit de propos insulaires et souvent insultants &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de l&rsquo;autre rive, de l&rsquo;au-del&agrave; de soi.<\/p>\n<p>\n\tCette insularisation est &agrave; l&rsquo;&oelig;uvre au sein m&ecirc;me de chaque groupe, de chaque &laquo;&nbsp;communaut&eacute;&nbsp;&raquo; o&ugrave; l&rsquo;on peine &agrave; accepter la divergence de point de vue ou d&rsquo;analyse tant elle devient douloureuse. Il devient difficile d&rsquo;entendre la dissonance sans accuser l&rsquo;autre d&rsquo;&ecirc;tre un tra&icirc;tre &agrave; sa culture ou de ha&iuml;r ses origines, sans le qualifier assez vite au choix de dangereux na&iuml;f, utopiste et niais, ou de fascistes, extr&eacute;mistes, belliqueux et inhumain. Les r&eacute;seaux sociaux se font le miroir grossissant de ces replis, de ces effondrements de nos alliances avec l&rsquo;autre au profit du m&ecirc;me. Lentement, nous ne sommes plus amis qu&rsquo;avec les membres de notre groupe ou de notre tribu&hellip; et, m&ecirc;me l&agrave;, pas avec tous, et surtout pas avec ceux que ces derni&egrave;res semaines, il nous a fallu &laquo;&nbsp;unfriender&nbsp;&raquo; sur Facebook, pour cause de discours naus&eacute;abond.<\/p>\n<p>\n\tEn un mot, en ces temps douloureux, bien des ponts ont &eacute;t&eacute; pilonn&eacute;s. Et rien ne sert de les reconstruire de force. Car, admettons-le, certains ponts ne m&egrave;nent nulle part. Tous les propos et toutes les prises de position ne se valent pas. Et sans aucun doute, il existe des id&eacute;ologies avec lesquelles personne, dans notre pays, ne devrait accepter de &laquo;&nbsp;pique-niquer&nbsp;&raquo;&hellip;<\/p>\n<p>\n\tC&rsquo;est justement pour cela, qu&rsquo;il est essentiel de pr&eacute;server et de consolider, dans notre R&eacute;publique, les ponts d&rsquo;un vivre-ensemble malmen&eacute; et branlant. Ceux qui relient nos identit&eacute;s partag&eacute;es.<\/p>\n<blockquote>\n<p>\n\t\tDEVARIM : UN SEUL MOT POUR &laquo;&nbsp;LES PAROLES&nbsp;&raquo; ET &laquo;&nbsp;LES ACTES&nbsp;&raquo;<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\n\tPermettez-moi un d&eacute;tour par un mot h&eacute;bra&iuml;que cher &agrave; l&rsquo;identit&eacute; juive. Je veux parler du mot h&eacute;breu qui d&eacute;finit le peuple &laquo;&nbsp;h&eacute;breu&nbsp;&raquo;,&nbsp;IVRI.<\/p>\n<p>\n\tLitt&eacute;ralement, &ecirc;tre un &laquo;&nbsp;h&eacute;breu&nbsp;&raquo; est &ecirc;tre un &laquo;&nbsp;passeur&nbsp;&raquo; ou plus exactement un &laquo;&nbsp;&ecirc;tre de travers&eacute;e&nbsp;&raquo;. Un&nbsp;IVRI, h&eacute;ritier d&rsquo;Abraham &ndash; le tout premier d&rsquo;entre eux, est celui qui, selon nos textes, traverse le fleuve pour aller d&rsquo;une rive &agrave; l&rsquo;autre. En clair, l&rsquo;h&eacute;breu nous dit en h&eacute;breu que notre identit&eacute; a quelque chose &agrave; voir avec notre capacit&eacute; &agrave; construire des ponts.<\/p>\n<p>\n\tCette identit&eacute; a &eacute;t&eacute; bien souvent celle des juifs &agrave; travers l&rsquo;histoire, de ces hommes et de ces femmes qui ont &eacute;tabli un passage entre le lieu d&rsquo;o&ugrave; ils venaient et celui qui les accueillait, entre leur culture textuelle et le narratif de leurs pays d&rsquo;accueil, entre les richesses qu&rsquo;ils portaient dans leurs bagages et celles qu&rsquo;ils croisaient en route. Y a-t-il de meilleurs illustrations de cela que les langues juives (yiddish, ladino et bien d&rsquo;autres&hellip;), que les coutumes diff&eacute;rentes de nos synagogues ou m&ecirc;me que les recettes juives qui ressemblent autant &agrave; des livres d&rsquo;histoire que de g&eacute;ographie, et qui sont &agrave; leur mani&egrave;re des ponts construits dans notre histoire.<\/p>\n<p>\n\tDe mille mani&egrave;res, l&rsquo;histoire juive a fait ouvrage d&rsquo;art ou, plus exactement, a demand&eacute; &agrave; des juifs d&rsquo;&ecirc;tre eux-m&ecirc;mes ces ponts, ces agents de liaison.<\/p>\n<p>\n\tD&egrave;s lors, en temps de crise, l&rsquo;histoire est la m&ecirc;me. Comme le dit Mira Awad, les ponts sont toujours les premiers torpill&eacute;s ou, pour le dire autrement, en reprenant une d&eacute;claration r&eacute;cente de l&rsquo;historien &Eacute;lie Barnavi,&nbsp;&laquo;&nbsp;le sort des juifs a toujours &eacute;t&eacute; le test infaillible de la sant&eacute; morale d&rsquo;une nation&nbsp;&raquo;.<\/p>\n<p>\n\tNotre vuln&eacute;rabilit&eacute; est celle de la R&eacute;publique, celle de ses socles, de ses structures et de ses infrastructures. O&ugrave; sont aujourd&rsquo;hui les ing&eacute;nieurs des ponts et chauss&eacute;s qui trouveront les mots et les moyens pour consolider ces voix de passage et de rencontre qui feront notre force&nbsp;?<\/p>\n<p>\n\tSaurons-nous penser de nouveaux lieux de retrouvailles et, peut-&ecirc;tre (pourquoi pas&nbsp;?), sous la forme d&rsquo;un grand pique-nique de l&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute; d&rsquo;un pont. On pourrait appeler cela (si vous me permettez le jeu de mot) un grand &laquo;&nbsp;d&icirc;ner de ponts&nbsp;&raquo;. Vous vous souvenez sans doute de ce film populaire qui consistait &agrave; inviter quelqu&rsquo;un dont on pourrait ridiculiser l&rsquo;&eacute;tranget&eacute;, une pr&eacute;tendue hospitalit&eacute; qui servait juste &agrave; d&eacute;molir un autre.<\/p>\n<p>\n\tJe ne sais pas quels mots auraient pu convaincre Sayed Kashua de rester et de croire encore, peut-&ecirc;tre, que l&rsquo;heure n&rsquo;est plus aux mots mais aux actions&nbsp;: c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs le nom de la&nbsp;parasha&nbsp;que nous lisons ce shabbat dans toutes les synagogues du monde&nbsp;:&nbsp;DEVARIM, les paroles&hellip;mais aussi les actes. Un seul et m&ecirc;me mot pour dire et faire. Mo&iuml;se, au pied de la terre promise, dit &agrave; son peuple: avancez et n&rsquo;ayez pas peur. Quelque chose vous attend de l&rsquo;autre c&ocirc;t&eacute;. Sorte d&rsquo;&eacute;cho biblique &agrave; un c&eacute;l&egrave;bre proverbe hassidique&nbsp;:<\/p>\n<p>\n\tKol haolam koulo gesher tzar meod, vehaikar lo lefakhed klal&nbsp;: &laquo;&nbsp;Le monde entier est un pont &eacute;troit. L&rsquo;essentiel est de ne pas avoir peur.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\tShabbat shalom<\/p>\n<p>\n\tCe texte a &eacute;t&eacute; &eacute;crit par le rabbin Delphine Horvilleur pour &ecirc;tre prononc&eacute; comme un&nbsp;dvar Torah&nbsp;pour les offices du shabbat&nbsp;Devarim<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; Il y a quelques jours, dans le journal isra&eacute;lien Haaretz, le tr&egrave;s populaire auteur arabe-isra&eacute;lien Sayed Kashua a &eacute;crit une tribune remarqu&eacute;e, et largement reprise dans la presse internationale. Il y expliquait pourquoi il part, pourquoi il quitte Isra&euml;l et a cess&eacute; de croire en la possibilit&eacute; d&rsquo;une coexistence. 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