{"id":9125,"date":"2014-08-11T23:46:25","date_gmt":"2014-08-11T23:46:25","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=9125"},"modified":"2014-08-11T23:46:25","modified_gmt":"2014-08-11T23:46:25","slug":"boualem-sansal-pourquoi-lislam-cede-la-place-a-lislamisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/boualem-sansal-pourquoi-lislam-cede-la-place-a-lislamisme\/","title":{"rendered":"Boualem Sansal : \u00ab\u00a0Pourquoi l&rsquo;islam a c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 l&rsquo;islamisme\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div>\n<p>\n\t\tBoualem Sansal : &quot;Pourquoi l&#39;islam a c&eacute;d&eacute; la place &agrave; l&#39;islamisme&quot;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t<span style=\"font-size: 11.818181991577148px; line-height: normal;\">Propos recueillis par Renaud de Rochebrune<\/span><\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"texte\" itemprop=\"articleBody\">\n<p>\n\t\tDans son dernier essai, l&#39;&eacute;crivain alg&eacute;rien Boualem Sansal d&eacute;nonce sans retenue la pouss&eacute;e du fondamentalisme religieux dans le monde arabe. Et dresse un &eacute;tat des lieux alarmant.<\/p>\n<p>\n\t\tChaleureux et souriant, plein d&#39;humour, volontiers ironique, il est incontestablement le plus radical des &eacute;crivains alg&eacute;riens, voire maghr&eacute;bins. Et le plus d&eacute;termin&eacute; &agrave; d&eacute;noncer toutes les tares des pays arabes et de leurs r&eacute;gimes, en particulier celles de l&#39;Alg&eacute;rie. Ce qu&#39;il a fait avec talent dans ses six romans, autant de succ&egrave;s, depuis&nbsp;Le Serment des barbares, en 1999, jusqu&#39;&agrave;&nbsp;Rue Darwin, en 2011. Aujourd&#39;hui, c&#39;est &agrave; travers un essai &#8211; &agrave; l&#39;origine une commande d&#39;une fondation allemande, la K&ouml;rber-Stiftung, qui l&#39;aura fait intervenir &agrave; plusieurs reprises face &agrave; des auditoires choisis, notamment des hauts fonctionnaires&nbsp;&#8211; qu&#39;il a pris la plume pour s&#39;inqui&eacute;ter et inqui&eacute;ter son lecteur devant les cons&eacute;quences de l&#39;islamisation dans le monde arabe.<\/p>\n<p>\n\t\tGouverner au nom d&#39;Allah&nbsp;n&#39;est cependant ni un livre savant ni un pamphlet, mais un ouvrage accessible &agrave; tous qui dresse un large panorama de l&#39;islam contemporain et de ses rapports avec les pouvoirs. Un travail d&#39;&eacute;crivain, avant tout, qui conduit l&#39;auteur &agrave; d&eacute;noncer sans retenue les dangers que, selon lui, font courir aux populations l&#39;islamisme et ses propagateurs conscients ou inconscients.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Jeune Afrique : Comment expliquez-vous ce &quot;silence assourdissant des intellectuels&quot; dans le monde musulman &agrave; propos de l&#39;islamisme ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Boualem Sansal<\/strong>&nbsp;: La peur, sans doute. Mais il y a des raisons plus profondes. Dans le monde arabo-musulman, organis&eacute; historiquement autour de structures f&eacute;odales, il n&#39;y a jamais eu que des intellectuels de cour. Il en allait certes de m&ecirc;me au Moyen &Acirc;ge, en Europe, o&ugrave; les livres &eacute;taient d&eacute;di&eacute;s &agrave; quelque altesse et o&ugrave; il fallait obtenir l&#39;imprimatur du roi et craindre l&#39;&Eacute;glise. Mais, petit &agrave; petit, ces intellectuels se sont &eacute;mancip&eacute;s.<\/p>\n<p>\n\t\tApr&egrave;s&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.jeuneafrique.com\/Article\/ARTJAWEB20111005162313\/\" target=\"_blank\">Rue Darwin<\/a>, vous aviez annonc&eacute; la prochaine parution d&#39;un essai, peut-&ecirc;tre autour d&#39;un voyage en Kabylie. Que s&#39;est-il pass&eacute; ?<\/p>\n<p>\n\t\tJe n&#39;avais pas pr&eacute;vu en effet d&#39;&eacute;crire ce livre. Il est le fruit d&#39;une commande, avec un cahier des charges, d&#39;une v&eacute;n&eacute;rable fondation allemande, la K&ouml;rber-Stiftung, qui travaille sur les faits de soci&eacute;t&eacute; et sert de think tank pour les administrations. Elle m&#39;invite depuis plusieurs ann&eacute;es &agrave; participer &agrave; des d&eacute;bats et me demande parfois de faire des conf&eacute;rences, soit pour le grand public, soit pour un auditoire sp&eacute;cifique, voire un personnel officiel. J&#39;ai donc donn&eacute; un jour une conf&eacute;rence sur l&#39;islamisme et le terrorisme en Alg&eacute;rie en pr&eacute;sence de hauts fonctionnaires du minist&egrave;re des Affaires &eacute;trang&egrave;res, de g&eacute;n&eacute;raux, de membres des services secrets. On m&#39;avait ensuite recontact&eacute; pour me dire : tout ce que vous avez dit l&agrave;, il serait int&eacute;ressant de le ramasser, de le d&eacute;velopper &agrave; l&#39;intention de citoyens lambda. Donc je l&#39;ai &eacute;crit pour eux. Le cahier des charges pr&eacute;voyait que je remette un synopsis dans les quinze jours. Une fois celui-ci avalis&eacute;, je me suis mis au travail et j&#39;ai livr&eacute; le texte quatre mois plus tard, en mars-avril derniers. Il n&#39;&eacute;tait pas du tout pr&eacute;vu que ce travail entre dans le circuit d&#39;&eacute;dition habituel. C&#39;est mon &eacute;diteur, Jean-Marie Laclavetine, qui, apr&egrave;s l&#39;avoir lu, a estim&eacute; qu&#39;il fallait le publier.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>L&#39;essai est-il un exercice plus facile que le roman ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t&Eacute;crire un roman est plus difficile. On cr&eacute;e un univers, on se place sur plusieurs plans. Et on raconte d&#39;abord une histoire. Dans le m&ecirc;me temps, il y a en arri&egrave;re-plan des id&eacute;es, des messages, une r&eacute;interpr&eacute;tation des choses.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Mais pourquoi est-ce vraiment plus fort dans un roman ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tParce qu&#39;il y a beaucoup de choses dans un roman. Il y a d&#39;abord l&#39;histoire, une belle histoire, qui attire le lecteur, le fascine, en tout cas le fait entrer dans le livre. Il y a aussi une &eacute;criture, qui est diff&eacute;rente, sp&eacute;cifique, qui doit s&eacute;duire. Puis on essaie de cr&eacute;er une atmosph&egrave;re qui fait que l&#39;on est en contact avec la situation. Alors que l&#39;essai est forc&eacute;ment plut&ocirc;t froid. On ne peut pas prendre les m&ecirc;mes libert&eacute;s. Dans un roman, on peut se l&acirc;cher, faire des digressions, raconter une blague. Un essai doit &ecirc;tre concis, pr&eacute;cis. Il a certes un public, mais le roman a un lectorat plus large. En librairie, un tel essai n&#39;attirera que ceux qui s&#39;int&eacute;ressent vraiment &agrave; la question de l&#39;islamisme et veulent avoir l&#39;avis de Boualem Sansal. Il faut donc conna&icirc;tre Boualem Sansal et &ecirc;tre int&eacute;ress&eacute; par le sujet pour ne pas passer &agrave; c&ocirc;t&eacute; du livre sans m&ecirc;me le regarder.<\/p>\n<p>\n\t\t&Agrave; vous lire, un premier paradoxe frappe : l&#39;univers de l&#39;islam, qui rassemble d&eacute;sormais un quart de la population mondiale, plus que les catholiques, peut sembler triomphant, et pourtant, il n&#39;a jamais autant &eacute;t&eacute; remis en question, aussi bien &agrave; l&#39;int&eacute;rieur qu&#39;&agrave; l&#39;ext&eacute;rieur&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\tC&#39;est tout &agrave; fait vrai, en tout cas pour les pays arabes. Voil&agrave; en effet une soci&eacute;t&eacute; avec ses structures archa&iuml;ques qui a &eacute;t&eacute; plong&eacute;e au XXe&nbsp;si&egrave;cle, comme le monde entier, dans l&#39;univers de la modernit&eacute;. Mais alors que les pays et les peuples les plus traditionnels, comme les Japonais et les Indiens, voire les Inuits, mais aussi les Chinois et m&ecirc;me beaucoup d&#39;Africains, ont accept&eacute; cette modernit&eacute; tout en exer&ccedil;ant un droit d&#39;inventaire, le monde arabe n&#39;a pas r&eacute;gl&eacute; la question. Il est rest&eacute; dans l&#39;ambigu&iuml;t&eacute;. On tient un discours sur la d&eacute;mocratie&#8230; et puis on rentre &agrave; la maison et on enferme sa femme et sa fille. On a peur de ce qui pourrait d&eacute;truire les structures patriarcales. Pas &eacute;tonnant que nos soci&eacute;t&eacute;s soient cliv&eacute;es. Ce n&#39;est pourtant pas une fatalit&eacute;. Rien ne devrait emp&ecirc;cher les &eacute;volutions. Je me souviens encore de d&eacute;bats, il y a une cinquantaine d&#39;ann&eacute;es, avec des &eacute;tudiants en &eacute;conomie sur le pr&ecirc;t &agrave; int&eacute;r&ecirc;ts, le profit et leur interdiction par le Coran. Tu me pr&ecirc;tes 100, je te rends 100, et c&#39;est tout, affirmaient-ils. De fait, d&#39;un bout &agrave; l&#39;autre de la plan&egrave;te, presque tous les musulmans avaient fini par accepter le principe des int&eacute;r&ecirc;ts, m&ecirc;me quand ils &eacute;taient usuraires : on empruntait &agrave; plus de 20&nbsp;% et on pr&ecirc;tait aussi &agrave; plus de 30&nbsp;%. Quand on veut changer les choses, on le peut. Seulement voil&agrave;, sous l&#39;impulsion des islamistes, notamment de l&#39;Arabie saoudite, on est revenu l&agrave;-dessus et on a invent&eacute; le concept de finance islamique. Qui ne trompe personne, puisqu&#39;il ne s&#39;agit que d&#39;un habillage qui permet des op&eacute;rations pires que le pr&ecirc;t &agrave; int&eacute;r&ecirc;ts.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>L&#39;essor de l&#39;<a href=\"http:\/\/www.jeuneafrique.com\/tags\/347\/\" target=\"_blank\">islamisme<\/a>&nbsp;dans le monde arabo-musulman &eacute;tait-il in&eacute;luctable ? Et sera-t-il durable ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tJ&#39;ai la conviction, m&ecirc;me si c&#39;est difficile &agrave; d&eacute;montrer comme tout ce qui est intuitif, que nous sommes entr&eacute;s dans un processus o&ugrave; l&#39;islam est progressivement remplac&eacute; par l&#39;islamisme. Une nouvelle religion avec ses proph&egrave;tes et ses compagnons &#8211;&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.jeuneafrique.com\/tags\/495\/\" target=\"_blank\">Ben Laden<\/a>&nbsp;et les autres. Ce nouvel islam prosp&egrave;re d&#39;autant plus que l&#39;islam d&#39;avant est plus ou moins mort depuis l&#39;effondrement des grands califats. &Agrave; l&#39;exception, quand l&#39;empire ottoman &eacute;tait encore vivace, du califat qu&#39;il abritait, lequel, menac&eacute; par l&#39;Europe, a disparu &agrave; son tour. Pour assurer sa survie, le monde ottoman a d&ucirc; se convertir au nouveau monde et, fait extraordinaire, a lui-m&ecirc;me supprim&eacute; le califat. C&#39;est comme si les catholiques supprimaient le Vatican ! De la religion n&#39;est plus alors rest&eacute;e que la tradition. Jusqu&#39;&agrave; l&#39;irruption de l&#39;islamisme, certes encore balbutiant, mais qui invente des th&eacute;ories &#8211; quitte &agrave; les contredire parfois &#8211; et qui ne part pas de rien : il y a les travaux de Hassan al-Banna, fondateur des&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.jeuneafrique.com\/tags\/2445\/\" target=\"_blank\">Fr&egrave;res musulmans<\/a>, et ceux d&#39;autres penseurs avant lui. Il a &eacute;largi le spectre de ce qui concernait l&#39;islam, proposant une r&eacute;flexion non seulement sur la finance internationale, mais aussi dans d&#39;autres domaines, &agrave; commencer bien s&ucirc;r par celui de la politique avec l&#39;id&eacute;e de R&eacute;publique islamique. Il ne manque aux islamistes pour l&#39;instant, pour v&eacute;ritablement rayonner, pour pouvoir cr&eacute;er des universit&eacute;s, etc., qu&#39;une exp&eacute;rience concluante dans un pays.<\/p>\n<p>\n\t\tPri&egrave;re collective lors du p&egrave;lerinage &agrave; La mecque. l&#39;islam rassemble aujourd&#39;hui&nbsp;<br \/>\n\t\tun quart de la population mondiale. &copy;&nbsp;Mahmud Hams\/AFP<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>La&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.jeuneafrique.com\/tags\/755\/\" target=\"_blank\">Turquie<\/a>&nbsp;ne constitue-t-elle pas un mod&egrave;le &agrave; suivre ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tOui pour certains, ceux qui sont sur la voie de la n&eacute;gociation avec le reste du monde. Mais pas pour ceux qui ont choisi la voie de la violence, qu&#39;ils justifient par une certaine lecture de l&#39;Histoire, en particulier du colonialisme, fournissant des raisons de se venger et m&ecirc;me de tuer. Pour ceux-l&agrave;, pas de renaissance de l&#39;islam sans douleur ni violence : pour que naisse un nouveau r&eacute;gime, il faut n&eacute;cessairement tuer, comme on a guillotin&eacute; le roi en France au d&eacute;but de la R&eacute;volution.<\/p>\n<p>\n\t\tEn Turquie, cela dit, les islamistes ne contr&ocirc;lent pas la totalit&eacute; du pouvoir. Il y a encore des lignes jaunes qu&#39;ils ne peuvent franchir. &Agrave; cause de l&#39;arm&eacute;e, gardienne de la la&iuml;cit&eacute;, et de la soci&eacute;t&eacute;, laquelle a un pied dans la modernit&eacute; et ne saurait accepter une trop grande r&eacute;gression de la libert&eacute;. Les islamistes purs et durs, hostiles &agrave; la prise du pouvoir par les &eacute;lections, le disent : la d&eacute;mocratie est trop contraignante et on est amen&eacute; &agrave; trahir l&#39;islam. De fait, les islamistes turcs sont effectivement oblig&eacute;s d&#39;avancer en crabe, de faire attention &agrave; ce qu&#39;ils font et &agrave; l&#39;image qu&#39;ils donnent d&#39;eux-m&ecirc;mes.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Une mani&egrave;re de dire que vous &ecirc;tes tr&egrave;s r&eacute;serv&eacute; vis-&agrave;-vis d&#39;un &eacute;ventuel mod&egrave;le turc d&#39;islamisme mod&eacute;r&eacute; ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tAbsolument. Cela ne m&#39;emballe pas du tout. On pourrait dire qu&#39;ils cherchent &agrave; d&eacute;montrer que modernit&eacute; et islam sont compatibles. Mais je n&#39;y crois pas. &Agrave; partir du moment o&ugrave; la v&eacute;rit&eacute; n&#39;est d&eacute;termin&eacute;e que par Dieu et o&ugrave; la vie humaine ne consiste qu&#39;&agrave; appliquer les dires d&#39;Allah, l&#39;homme libre n&#39;existe plus, il n&#39;y a plus rien &agrave; d&eacute;battre. On id&eacute;alise ce qui se passe en Turquie pour les besoins de la cause islamiste.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Les dirigeants islamistes qui se disent mod&eacute;r&eacute;s, en Turquie comme en Tunisie ou ailleurs, seraient donc tous n&eacute;cessairement hypocrites ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tOn ne saura pas ce qui se serait pass&eacute; si l&#39;Europe avait accept&eacute; rapidement la Turquie en son sein. Peut-&ecirc;tre cela aurait-il permis &agrave; des islamistes d&#39;&ecirc;tre vraiment mod&eacute;r&eacute;s. Mais on voit bien qu&#39;on d&eacute;rive toujours vers une islamisation de toute la soci&eacute;t&eacute;. En Turquie, m&ecirc;me si on fait attention &agrave; ne pas aller trop vite, comme ailleurs.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Autre fait pas assez soulign&eacute; que vous relevez : les musulmans, islamistes ou non, sont plus nombreux ailleurs que dans les pays arabes. En quoi est-ce un probl&egrave;me ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tLes divisions au sein de l&#39;islam sont innombrables en effet, mais pas seulement entre sunnites et chiites, etc. N&eacute; dans le monde arabe, l&#39;islam a &eacute;chapp&eacute; aux Arabes pour devenir, depuis longtemps, en majorit&eacute; asiatique. C&#39;est v&eacute;cu comme une grande perte, une humiliation m&ecirc;me. Qu&#39;on utilise des langues autres que la langue sacr&eacute;e, l&#39;arabe, pour assurer la transmission de l&#39;islam, quel sacril&egrave;ge ! Et on a remarqu&eacute; que les Asiatiques, les Indon&eacute;siens par exemple, qui habitent le pays musulman le plus peupl&eacute; de la plan&egrave;te, n&#39;&eacute;taient pas les plus assidus pour aller &agrave; La&nbsp;Mecque, car ce lieu est surtout li&eacute; &agrave; l&#39;histoire des Arabes. Il y a donc une volont&eacute; permanente de rapatrier le centre de gravit&eacute; de l&#39;islam dans le monde arabe. Mais c&#39;est probl&eacute;matique : les Maghr&eacute;bins, par exemple, n&#39;ont jamais bien v&eacute;cu l&#39;appropriation de l&#39;islam par une monarchie du Golfe qui s&#39;est autoproclam&eacute;e gardienne des lieux saints. Mais, au-del&agrave; du cas de l&#39;Asie, il y a aussi un islam en Europe qui pourrait bien devenir un islam d&#39;Europe, avec ses sp&eacute;cificit&eacute;s, ce que l&#39;Alg&eacute;rie ou le Maroc ne voient pas d&#39;un bon oeil.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Vous dites &agrave; ce propos que vous ne croyez pas, ou plus, &agrave; l&#39;int&eacute;gration des musulmans en Europe&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tOn est m&ecirc;me plut&ocirc;t d&eacute;j&agrave; dans un processus de d&eacute;sint&eacute;gration. L&#39;int&eacute;gration des immigr&eacute;s s&#39;&eacute;tait faite par couches successives, chacune d&#39;entre elles &eacute;tant mieux int&eacute;gr&eacute;e que la pr&eacute;c&eacute;dente. M&ecirc;me dans les cit&eacute;s, l&#39;int&eacute;gration n&#39;&eacute;tait pas un vrai probl&egrave;me dans les ann&eacute;es 1970, voire 1980. L&#39;Alg&eacute;rie s&#39;en est d&#39;ailleurs inqui&eacute;t&eacute;e et c&#39;est &agrave; ce moment-l&agrave; qu&#39;a pris toute son importance, par exemple, l&#39;Amicale des Alg&eacute;riens en Europe. Ce qui signifiait bien que ces derniers, pour Alger, n&#39;avaient pas vocation &agrave; s&#39;int&eacute;grer mais &agrave; revenir au pays. L&#39;int&eacute;gration &eacute;tait vue comme une sorte de poursuite du colonialisme, &agrave; laquelle il fallait r&eacute;sister en organisant des cours de langue, en envoyant des imams. Les autres pays maghr&eacute;bins ont agi de m&ecirc;me. Et cela a favoris&eacute;, peut-&ecirc;tre pas la d&eacute;sint&eacute;gration de ceux qui &eacute;taient l&agrave; depuis longtemps, mais, paradoxalement, celle de leurs enfants n&eacute;s en Europe. D&#39;autant que ces derniers, quand ils d&eacute;couvrent que leur mode de vie est tr&egrave;s critiqu&eacute; dans leurs pays d&#39;origine, sont culpabilis&eacute;s. Et ils se culpabilisent mutuellement. De plus, tous ces jeunes, souvent au ch&ocirc;mage ou en rupture sociale, sont des proies r&ecirc;v&eacute;es pour les islamistes. Comme ce fut le cas avec le FLN pendant la guerre, les premiers recrut&eacute;s en am&egrave;nent d&#39;autres, et cela cr&eacute;e une dynamique. Ces jeunes qui ont perdu leur identit&eacute; peuvent m&ecirc;me se prendre pour des Che Guevara de l&#39;islam. Ils se voient offrir des r&ecirc;ves extraordinaires, des r&ecirc;ves de paradis. Ils trouvent des fr&egrave;res en islam, voire des compagnons d&#39;armes. C&#39;est exaltant.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Les islamistes, dites-vous, sont r&eacute;tifs &agrave; la modernit&eacute;, mais ils aiment mettre en avant des scientifiques dans leurs rangs et ils utilisent volontiers pour leur propagande les technologies modernes&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tIls pensent que ce qu&#39;on appelle la modernit&eacute; a &eacute;t&eacute; inocul&eacute; de force aux peuples par les colonisateurs, par l&#39;Occident et par des r&eacute;gimes impies. Mais ils mettent toujours en avant la science, avec la fiert&eacute; de ceux qui se souviennent de l&#39;&eacute;poque de la grandeur de l&#39;islam, quand il y avait tant de grands inventeurs arabes. Seulement il faut savoir de quoi on parle. Le Coran ne se r&eacute;f&egrave;re pas &agrave; proprement parler &agrave; la science, mais &agrave; la connaissance, ce qui n&#39;est pas du tout la m&ecirc;me chose. La science, c&#39;est tr&egrave;s dangereux pour eux. D&#39;ailleurs, ils disent que si on poss&eacute;dait ce qu&#39;ils consid&egrave;rent comme la vraie science, on rejetterait la modernit&eacute;. Et toutes ces attitudes n&eacute;es de la corruption de toute chose qu&#39;elle entra&icirc;ne.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Que le&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.jeuneafrique.com\/tags\/50108\/\" target=\"_blank\">Printemps arabe<\/a>, qu&#39;ils n&#39;ont pas initi&eacute;, ait tant profit&eacute; finalement aux islamistes vous a-t-il surpris ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tBeaucoup de gens se souviennent, heureusement, que, d&egrave;s le d&eacute;but, je n&#39;ai gu&egrave;re cru &agrave; l&#39;avenir de ces mouvements. On me trouvait pessimiste, beaucoup trop n&eacute;gatif. S&#39;il y a eu de la col&egrave;re et une r&eacute;volte, cela n&#39;avait rien de surprenant, car tout allait mal dans les pays arabes. Il y avait partout comme une cocotte-minute pr&ecirc;te &agrave; sauter. Il suffisait d&#39;une &eacute;tincelle. Mais apr&egrave;s ? Je peux me r&eacute;f&eacute;rer &agrave; l&#39;exp&eacute;rience alg&eacute;rienne, car on a v&eacute;cu une sorte de Printemps arabe en 1988. Comme il n&#39;y avait pas de relais pour encadrer cette r&eacute;volte, cela n&#39;a pas dur&eacute;. D&#39;autant que les islamistes alg&eacute;riens ne songeaient au d&eacute;but qu&#39;&agrave; r&eacute;islamiser la soci&eacute;t&eacute;, pas &agrave; prendre le pouvoir. Mais il y a alors eu des manipulations &agrave; tous les niveaux &#8211;&nbsp;les opposants &agrave; la politique de lib&eacute;ralisation de Chadli, les services secrets, les diff&eacute;rents clans, etc.&nbsp;-, et personne, car ils &eacute;taient tous incomp&eacute;tents, n&#39;a ma&icirc;tris&eacute; la situation. D&#39;o&ugrave; la victoire, lors des &eacute;lections municipales, puis au premier tour des l&eacute;gislatives, faute d&#39;une autre solution, de la seule force un peu organis&eacute;e, &agrave; savoir les islamistes. Quand tout va mal, quand il y a une crise grave, on ne va pas voter, ou alors on donne sa voix aux extr&ecirc;mes. Il n&#39;est donc pas surprenant que le Printemps arabe ait conduit au succ&egrave;s &eacute;lectoral des islamistes. Qui, comme en Alg&eacute;rie, l&agrave;, du fait de l&#39;arm&eacute;e, &agrave; laquelle revient toujours le dernier mot, ont d&eacute;montr&eacute; qu&#39;ils ont du mal &agrave; &eacute;viter l&#39;&eacute;chec quand ils approchent du pouvoir ou l&#39;exercent.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Est-ce &agrave; dire que vous approuvez la d&eacute;position de&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.jeuneafrique.com\/tags\/90712\/\" target=\"_blank\">Mohamed Morsi<\/a>&nbsp;par l&#39;arm&eacute;e &eacute;gyptienne ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tNon, pas du tout. La situation n&#39;&eacute;tait d&#39;ailleurs pas la m&ecirc;me qu&#39;en Alg&eacute;rie, o&ugrave; l&#39;arm&eacute;e, au lieu d&#39;attendre, alors qu&#39;il y avait encore un pr&eacute;sident qui aurait pu agir en cas de d&eacute;rapage, notamment par la dissolution de l&#39;Assembl&eacute;e, a interrompu le processus l&eacute;gislatif en cours. Probablement une erreur colossale, dont on a d&#39;ailleurs vu les cons&eacute;quences. Mais en &Eacute;gypte, apr&egrave;s avoir manipul&eacute; la population m&eacute;contente, on a carr&eacute;ment renvers&eacute; un pr&eacute;sident &eacute;lu et install&eacute; ! Je crois n&eacute;anmoins que les militaires &eacute;gyptiens ont fait un calcul pervers qui a &eacute;chou&eacute;. Ne pouvant plus d&eacute;fendre le r&eacute;gime de Moubarak, ils ont cru qu&#39;ils pouvaient laisser les islamistes arriver au pouvoir. Puis qu&#39;ils pourraient ensuite, d&#39;autant qu&#39;ils leur mettraient des b&acirc;tons dans les roues, s&#39;en d&eacute;barrasser une fois qu&#39;ils auraient &eacute;t&eacute; rejet&eacute;s par la population &#8211; qu&#39;au besoin on encouragerait dans ce sens. Mais ils n&#39;avaient pas pr&eacute;vu que Morsi irait jusqu&#39;&agrave; les d&eacute;fier, notamment en d&eacute;mettant des g&eacute;n&eacute;raux, puis le chef de l&#39;arm&eacute;e, et en voulant modifier de fa&ccedil;on autoritaire la Constitution. Double erreur : celle des g&eacute;n&eacute;raux, qui ont vu leur plan contrecarr&eacute;, et celle de Morsi, qui est all&eacute; trop vite. Et la situation pourrait bien d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer un peu plus, m&ecirc;me s&#39;il ne s&#39;agira sans doute pas d&#39;une r&eacute;p&eacute;tition &agrave; l&#39;identique du sc&eacute;nario alg&eacute;rien. Tout comme en Tunisie, si un accord entre toutes les parties n&#39;est pas trouv&eacute; rapidement.<\/p>\n<p>\n\t\t<strong>Rien &agrave; mettre &agrave; l&#39;actif du Printemps arabe ? Aucune raison d&#39;&ecirc;tre un tant soit peu optimiste quant &agrave; l&#39;avenir des pays arabes ?<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\tOn peut noter que le Printemps arabe a acc&eacute;l&eacute;r&eacute; le processus de d&eacute;sint&eacute;gration de cette abstraction, cette fausse barbe, qu&#39;est la nation arabe, l&#39;identit&eacute; arabe. Si cela pouvait conduire les gens &agrave; retrouver leur identit&eacute;, qu&#39;elle soit berb&egrave;re, kurde, etc., voil&agrave; qui serait bien. Mais au final, il faut bien reconna&icirc;tre que tout ce qui s&#39;est pass&eacute; &agrave; ce jour dans les pays du Printemps arabe pousse au pessimisme. M&ecirc;me si des petites choses peuvent le relativiser. Notamment quelques signes d&#39;&eacute;mancipation des jeunes et des femmes. Ainsi que le repositionnement international de certains pays occidentaux qui ont trop longtemps cru que la realpolitik leur imposait d&#39;accepter les islamistes et toutes leurs pratiques. Mais comment ne pas &ecirc;tre tr&egrave;s inquiet quand on voit que m&ecirc;me les musulmans qui ne sont que musulmans, cette majorit&eacute; de pratiquants mod&eacute;r&eacute;s, font aussi le lit de l&#39;islamisme. Il suffit de les entendre parler pour voir que, pour eux, l&#39;islam est au-dessus de tout, qu&#39;on peut tout critiquer, m&ecirc;me les choses les plus sacr&eacute;es, mais pas l&#39;islam. Impossible de les convaincre d&#39;assouplir leur position. Il n&#39;y a donc pas d&#39;autre solution que de s&#39;appuyer sur un cadre l&eacute;gal pour dire ce qui est permis, ce qui est tol&eacute;r&eacute; et ce qui est interdit. Il faut &eacute;laborer des r&egrave;gles du vivre-ensemble, claires pour tout le monde, et les imposer.<\/p>\n<\/div>\n<p>\tLire l&#39;article sur Jeuneafrique.com :&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.jeuneafrique.com\/Article\/JA2761p0047-051.xml0\/#ixzz3A86mLPzi\">Islamisme | Boualem Sansal : &quot;Pourquoi l&#39;islam a c&eacute;d&eacute; la place &agrave; l&#39;islamisme&quot; |&nbsp;<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Boualem Sansal : &quot;Pourquoi l&#39;islam a c&eacute;d&eacute; la place &agrave; l&#39;islamisme&quot; &nbsp; Propos recueillis par Renaud de Rochebrune &nbsp; Dans son dernier essai, l&#39;&eacute;crivain alg&eacute;rien Boualem Sansal d&eacute;nonce sans retenue la pouss&eacute;e du fondamentalisme religieux dans le monde arabe. Et dresse un &eacute;tat des lieux alarmant. 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