{"id":929,"date":"2016-03-30T23:57:53","date_gmt":"2016-03-30T23:57:53","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=929"},"modified":"2016-03-31T23:08:26","modified_gmt":"2016-03-31T23:08:26","slug":"la-cuisine-judeo-arabe-de-tunisie-par-guy-chemla","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/la-cuisine-judeo-arabe-de-tunisie-par-guy-chemla\/","title":{"rendered":"La cuisine jud\u00e9o-arabe de Tunisie, par Guy CHEMLA"},"content":{"rendered":"<p>\n\t<strong>La cuisine jud&eacute;o-arabe de Tunisie<\/strong> &#8211; Guy CHEMLA *<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div class=\"PhorumStdBlock\">\n<p>\n\t\t<br \/>\n\t\tPast&egrave;ques gorg&eacute;es de soleil, bricks &agrave; l&rsquo;oeuf et au thon, poulet au citron arros&eacute; de boukha&hellip; Autant de bonheurs quotidiens qui font de la cuisine tunisienne une f&ecirc;te des sens.<\/p>\n<p>\t\tIl est des moments dans la vie o&ugrave;, profitant d&rsquo;une pause, on se retourne un instant pour esquisser un bilan des ann&eacute;es &eacute;coul&eacute;es. Ressurgissent alors, p&ecirc;le-m&ecirc;le, une foule d&rsquo;images, de lieux, de sensations, d&rsquo;odeurs de ma Tunisie natale, qui fut pour moi une terre d&rsquo;&eacute;veil, et des rues de Tunis. Comme pour tous les enfants d&rsquo;Afrique du Nord, la rue &eacute;tait mon terrain de jeu. J&rsquo;y ai appris la vie. J&rsquo;aimais, la peur au ventre, en compagnie de deux garnements de mon &acirc;ge, m&rsquo;aventurer dans les souks et me perdre dans leurs d&eacute;dales de ruelles.<\/p>\n<p>\t\tParmi les souvenirs les plus agr&eacute;ables, il y a celui du grand march&eacute; de Tunis, le dimanche dans la fra&icirc;cheur du petit matin. D&egrave;s sept heures et demie, j&rsquo;accompagnais mon p&egrave;re dans les courses hebdomadaires. Pour rien au monde je n&rsquo;aurais manqu&eacute; ce moment ! Nous commencions par faire un tour du march&eacute; afin d&rsquo;avoir une id&eacute;e de l&rsquo;offre et des prix. Tous les sens en &eacute;veil, je marchais lentement derri&egrave;re lui entre les &eacute;tals d&eacute;bordants de fruits et de l&eacute;gumes d&rsquo;une fra&icirc;cheur irr&eacute;prochable. L&rsquo;air r&eacute;sonnait des cris des marchands et embaumait du parfum lourd des melons m&ucirc;rs, des vapeurs anis&eacute;es et enivrantes du fenouil, des &eacute;pices &ndash; carvi, coriandre, harissa fra&icirc;che &ndash; qui donnent tant de personnalit&eacute; &agrave; la cuisine d&rsquo;Afrique du Nord. Devant chaque &eacute;talage, nous &eacute;tions syst&eacute;matiquement interpell&eacute;s, arr&ecirc;t&eacute;s pour louer la qualit&eacute; et la fra&icirc;cheur des produits vendus. Joignant le geste &agrave; la parole, les marchands saisissaient une tomate, une p&ecirc;che ou du raisin pour nous les faire go&ucirc;ter&#8230; Certains allaient m&ecirc;me jusqu&rsquo;&agrave; entailler un melon ou &agrave; fendre en deux une past&egrave;que dont la peau &eacute;paisse craquait sous la lame du couteau.<\/p>\n<p>\t\tJe revois les pouces de leurs mains plonger au coeur d&rsquo;un abricot, en d&eacute;chirer la chair &eacute;paisse et le tendre, gorg&eacute; de soleil, en deux oreillettes pour nous l&rsquo;offrir. &ldquo;Ndouk, ndouk-! (goutes, goutes !) insistaient-ils. C&rsquo;est pr&eacute;cis&eacute;ment ce moment que j&rsquo;attendais-: celui de pouvoir mordre &agrave; pleines dents dans un de ces produits d&rsquo;une qualit&eacute; exceptionnelle.<br \/>\n\t\tLa jubilation se poursuivait au retour du march&eacute;, au moment de ranger les courses. L&agrave;, le contact physique avec les produits me procurait un plaisir intense, sensuel, pr&eacute;lude &agrave; un long moment de magie-: celui de faire la cuisine avec ma m&egrave;re. Me serais-je int&eacute;ress&eacute; avec autant de curiosit&eacute; &agrave; la cuisine s&rsquo;il n&rsquo;y avait eu, en cette terre de rencontres, depuis ma plus tendre enfance, son travail de sensibilisation au go&ucirc;t et aux produits ? Fran&ccedil;aise juive pied-noir d&rsquo;origine italienne, la cuisine &eacute;tait son domaine. Ouverte &agrave; tous les go&ucirc;ts, elle excellait dans la pr&eacute;paration de plats simples dans lesquels se m&ecirc;laient harmonieusement des influences franco-italo-jud&eacute;o-arabes. Malgr&eacute; une &quot;bonne&rdquo; (comme on disait &agrave; l&rsquo;&eacute;poque) &agrave; demeure, nourrir sa famille relevait de la seule responsabilit&eacute; de ma m&egrave;re, c&rsquo;&eacute;tait une de ses missions les plus nobles, au m&ecirc;me titre que l&rsquo;&eacute;ducation, et elle souhaitait nous transmettre ce savoir-faire. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;ai appris &agrave; cuisiner-: naturellement, comme elle-m&ecirc;me l&rsquo;avait appris, en regardant faire, en aidant &ndash; et perp&eacute;tuant en cela la tradition orale, car la cuisine &ldquo;&ccedil;a se dit et &ccedil;a se fait avec les mains&rdquo;. Avec les mains, mais aussi avec l&rsquo;oeil pour mesurer et m&eacute;moriser la consistance ou l&rsquo;&eacute;lasticit&eacute; d&rsquo;une p&acirc;te, la couleur d&rsquo;un m&eacute;lange d&rsquo;&eacute;pices&hellip; Ce savoir-faire ne s&rsquo;acquiert qu&rsquo;au bout d&rsquo;un long apprentissage, d&rsquo;une longue impr&eacute;gnation quotidienne, et rel&egrave;ve parfois un peu du rituel. Jamais de v&eacute;ritables mesures<br \/>\n\t\t&ndash; une poign&eacute;e, deux verres, trois cuill&eacute;r&eacute;es avec ch&eacute;chia, un peu de sucre&hellip;<br \/>\n\t\tAutant d&rsquo;impr&eacute;cisions qui rendaient encore plus improbable, voire inaccessible l&#39;imitation et la reussite de la recette.<\/p>\n<p>\t\tIl est d&rsquo;autant plus difficile de fixer cette cuisine s&eacute;farade tunisienne en des recettes pr&eacute;cises que, outre l&rsquo;illettrisme du d&eacute;part, elle porte en elle les habitudes alimentaires des pays par lesquels la communaut&eacute; juive a migr&eacute; (Italie, Espagne, Turquie&hellip;) et refl&egrave;te les influences des nombreuses cultures (tunisienne, fran&ccedil;aise, italienne, maltaise, sicilienne&hellip;) qui cohabitaient harmonieusement dans le pays.<\/p>\n<p>\t\tLa dominante m&eacute;diterran&eacute;enne de ces cuisines leur donnait &ndash; tant en raison des contraintes du climat que des productions agricoles &ndash; de nombreux points communs et de multiples occasions de se f&eacute;conder. Il &eacute;tait ainsi frappant de voir chez ces diff&eacute;rents groupes tout &agrave; la fois la similitude et la diversit&eacute; des plats obtenus en m&eacute;langeant, suivant les cas, des tomates, des oignons, des courgettes et des aubergines. Ratatouille, piperade, basquaise, caponate ( Recette sicilienne faite d&rsquo;oignons,d&rsquo;aubergines frites, de c&eacute;leri et de tomates auxquels on ajoute du vinaigre et des c&acirc;pres.), roba in acetto ( M&eacute;lange de courgettes et de poivrons frits dans une sauce tomate.), chakchouka ( Oignons, poivrons, tomates et pommes de terre cuits ensemble et sur lesquels on casse g&eacute;n&eacute;ralement des oeufs et on ajoute des merguez.), makbouba ( Les tomates et les poivrons sont cuits avec des gousses d&rsquo;ail, &agrave; l&rsquo;&eacute;touff&eacute;e, jusqu&rsquo;&agrave; &ecirc;tre confits. )&hellip;<br \/>\n\t\ttous ces plats d&rsquo;origines diff&eacute;rentes &eacute;taient de consommation courante chez nous.<\/p>\n<p>\t\tCes cuisines sont &eacute;galement toujours longues &agrave; pr&eacute;parer car tout y est fait &agrave; la main. La cuisine tunisienne comporte ainsi beaucoup de nettoyage d&rsquo;herbes, d&rsquo;&eacute;pluchage de crudit&eacute;s et de l&eacute;gumes, de d&eacute;coupes m&eacute;ticuleuses et sp&eacute;cifiques &agrave; chaque pr&eacute;paration (b&acirc;tonnets, cubes plus ou moins gros&hellip;), jusqu&rsquo;au hachage &agrave; deux couteaux de certaines farces ou salades, comme la slata mechouia (Salade de tomates et de poivrons grill&eacute;s sur les braises du canoun et simplement assaisonn&eacute;s d&rsquo;ail,de sel, d&rsquo;huile d&rsquo;olive et de citron. Elle est la fois tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;rement am&egrave;re (grill&eacute;e) et acide (citron), mais aussi tr&egrave;s moelleuse (l&eacute;gumes confits et huile d&rsquo;olive), avec un caract&egrave;re affirm&eacute; (ail),ce qui la rend go&ucirc;teuse et rafra&icirc;chissante.), pour laquelle l&rsquo;onctuosit&eacute; et le m&eacute;lange des saveurs ne s&rsquo;obtiennent qu&rsquo;avec cette technique archa&iuml;que.<\/p>\n<p>\t\tLes cuissons, elles aussi, sont longues, souvent &agrave; base de fritures astreignantes, si bien qu&rsquo;&agrave; peine le d&eacute;jeuner termin&eacute;, la m&egrave;re de famille pense d&eacute;j&agrave; au d&icirc;ner du soir qui, souvent, mijote d&egrave;s le matin ou le d&eacute;but de l&rsquo;apr&egrave;s-midi sur le coin du fourneau. C&rsquo;est cette perp&eacute;tuelle activit&eacute; qui fait de la cuisine la pi&egrave;ce centrale de la maison, celle o&ugrave; il se passe toujours quelque chose, par laquelle le d&eacute;tour est oblig&eacute; pour soulever discr&egrave;tement le couvercle du fait-tout et se r&eacute;jouir par avance du repas &agrave; venir. C&rsquo;est aussi pourquoi flotte en permanence, &agrave; l&rsquo;int&eacute;rieur des maisons d&rsquo;Afrique du Nord, une douce et chaleureuse odeur de cuisine qui embaume l&rsquo;air au point que, de l&rsquo;ext&eacute;rieur, avant m&ecirc;me de rentrer &agrave; la maison, je m&rsquo;amusais &agrave; deviner ce qu&rsquo;il y aurait &agrave; d&icirc;ner.<\/p>\n<p>\t\tCette cuisine juive tunisienne est &eacute;galement faite d&rsquo;interdictions (&#8230;.. &ldquo;Tu ne cuiras pas le chevreau [pas plus que le veau] dans le lait de sa m&egrave;re&rdquo; (Deut., XIV, 21) ),&#8230;.<\/p>\n<p>\t\tmsoki de la P&acirc;que ( C&rsquo;est, par excellence, le plat de la P&acirc;que juive s&eacute;farade qui c&eacute;l&egrave;bre le renouveau du printemps : en m&eacute;langeant &agrave; de la viande d&rsquo;agneau tous les l&eacute;gumes nouveaux ajout&eacute;s au fur et &agrave; mesure, suivant leurs besoins de cuisson : carottes, petits pois, f&egrave;ves, artichauts, navets&hellip; . Juste avant de servir, on y laisse gonfler les matsot, galettes de pain azyme (sans levure) pour comm&eacute;morer la sortie d&rsquo;Egypte. On sert &eacute;galement, avec le msoki, de l&rsquo;osb&egrave;ne, une saucisse de tripes m&eacute;lang&eacute;es &agrave; des &eacute;pinards et du riz et tr&egrave;s parfum&eacute;e (ail, oignon persil, menthe, coriandre).<\/p>\n<p>\t\tEn Tunisie, la nourriture &eacute;tait partout. Chaque moment de la journ&eacute;e &eacute;tait pr&eacute;texte au plaisir alimentaire. Comment r&eacute;sister, lors de la collation de dix heures, &agrave; du pain frott&eacute; &agrave; l&rsquo;ail, arros&eacute; d&rsquo;huile d&rsquo;olive et recouvert de tomate &ndash; et, &agrave; plus forte raison, &agrave; un sandwich tunisien ( Sorte de pain bagnat, garni de slata jida, une salade de crudit&eacute;s avec des olives, du thon &eacute;miett&eacute;,des oeufs durs et de petits morceaux de pommes de terre.-? Comment r&eacute;sister &agrave; un morceau de boutargue ( Il s&rsquo;agit de la laitance du poisson mulet femelle qui est sal&eacute;e, s&eacute;ch&eacute;e et conserv&eacute;e dans une enveloppe de paraffine.) avec du pain ou &agrave; un bomboloni ( Beignet de p&acirc;te lev&eacute;e frite roul&eacute; dans du sucre.), dont le sucre craque sous la dent) -? M&ecirc;me se d&eacute;salt&eacute;rer d&rsquo;une vraie citronnade ou d&rsquo;un verre de v&eacute;ritable sirop d&rsquo;orgeat fournissait toujours l&rsquo;occasion d&rsquo;y tremper des croquants ( P&acirc;tisseries d&eacute;riv&eacute;es du boulou, un pain de farine aux amandes et aux noisettes grill&eacute;es.), des caques ( Petits g&acirc;teaux secs circulaires faits d&rsquo;un m&eacute;lange de semoule fine et de farine.) ou un morceau de biscuit (pain de G&ecirc;nes ou pain d&rsquo;Espagne).<\/p>\n<p>\t\tC&rsquo;est le repas du soir qui concentrait toutes les attentions&#8230;&#8230; La soupe &eacute;tait relativement fr&eacute;quente-: &agrave; base de l&eacute;gumes vari&eacute;s comme en France, un minestrone italien ou encore une soupe plus typ&eacute;e, comme une bissara (soupe de f&eacute;vettes ou de pois cass&eacute;s) ou un lablabe (soupe de pois chiches au cumin). Souvent, il s&rsquo;agissait d&rsquo;un simple bouillon de poulet dans lequel on jetait quelques p&acirc;tes &agrave; la semoule (nikitouche, hlailem) ou &agrave; la farine (reuchta).<br \/>\n\t\tElle &eacute;tait parfois suivie d&rsquo;un makoud ( Pain d&rsquo;oeufs qui permet d&rsquo;utiliser les restes de poulet ou de viande.) ou de bricks, sp&eacute;cialit&eacute;s tunisiennes par excellence. Ces feuilles diaphanes pli&eacute;es en deux (brick &agrave; l&rsquo;oeuf) ou en triangle (brick &agrave; la pomme de terre et au thon) prenaient, une fois frites, un tel croquant qu&rsquo;il n&rsquo;y en avait jamais assez.<br \/>\n\t\tQuant au plat principal, il d&eacute;clinait soir apr&egrave;s soir tous les classiques<br \/>\n\t\t&ndash; suivant la saison, le march&eacute;, les grandes f&ecirc;tes religieuses et l&rsquo;humeur de ma m&egrave;re. Les plats revenaient au fil de l&rsquo;ann&eacute;e, sans lasser, tant leur vari&eacute;t&eacute; &eacute;tait grande&#8230;. Mais ce qui revenait le plus souvent, pour notre plus grand plaisir, c&rsquo;&eacute;taient les sp&eacute;cialit&eacute;s tunisiennes-:<br \/>\n\t\ttajine d&rsquo;artichauts cardons et pommes de terre, foie au cumin et &agrave; la harissa, poisson hra&iuml;mi ( Ce qui signifie poisson &ldquo;malin&rdquo;. Il cuit dans une sauce tomate.), keftas (boulettes de poisson), poulet au citron msir (confit) et mille autres plats.<br \/>\n\t\tJ&rsquo;avais une pr&eacute;f&eacute;rence pour certains tajines, comme le ganaouia ( Rago&ucirc;t de gombos (petits l&eacute;gumes verts et pointus), que l&rsquo;on fait cuire dans une sauce tomate et dont le gluant donne du liant &agrave; la sauce.), la pka&iuml;la (Rago&ucirc;t d&rsquo;&eacute;pinards frits et de haricots blancs. A la viande de boeuf on ajoute de la peau de veau &agrave; la consistance tr&egrave;s g&eacute;latineuse et de l&rsquo;osb&egrave;ne. On d&eacute;guste souvent le pka&iuml;la avec de la graine de couscous. ), le psall ou loubia ( Sorte de cassoulet tunisien-: il s&rsquo;agit d&rsquo;un rago&ucirc;t d&rsquo;oignons (psall) et de haricots blancs (loubia). ), et une tendresse toute particuli&egrave;re pour la melohia ( La melohia est faite avec des feuilles de corette r&eacute;duites en poudre.). De couleur vert fonc&eacute; presque noire &ndash; et d&rsquo;un aspect souvent repoussant pour les personnes qui n&rsquo;y sont pas habitu&eacute;es-&ndash;, ce plat &eacute;pais surprend par son go&ucirc;t tr&egrave;s particulier et abondamment parfum&eacute; (ail, harissa, coriandre). On le mange, comme tous les tajines, avec du pain &ndash; beaucoup de pain &ndash; que l&rsquo;on roule &agrave; plaisir dans la sauce. Pour cette fonction, le pain italien &agrave; la mie dense fait admirablement l&rsquo;affaire.<\/p>\n<p>\t\tEt puis, il y avait le couscous du vendredi soir-: le vrai couscous de l&eacute;gumes avec boulettes et osb&egrave;ne (saucisse de tripes m&eacute;lang&eacute;es &agrave; des &eacute;pinards et du riz et tr&egrave;s parfum&eacute;e), accompagn&eacute; d&rsquo;une ronde de salades (ajlouke de courgettes, carottes bouillies &agrave; l&rsquo;ail et au cumin, navets &agrave; la harissa&hellip;) qui parfumaient merveilleusement la graine et accentuait le moelleux du plat. Il revenait toutes les semaines et personne ne s&rsquo;en plaignait. Chacun avait ses habitudes pour m&eacute;langer (ou ne pas m&eacute;langer) les diff&eacute;rents ingr&eacute;dients dans son assiette creuse, mouiller plus ou moins la graine de bouillon&hellip; C&rsquo;&eacute;tait toujours aussi bon-!<\/p>\n<p>\t\tUne orange maltaise, une salade de fruits de saison ou encore des dattes et des noix terminaient le repas. Cependant, malgr&eacute; des plats roboratifs et des repas copieux, il y avait plusieurs fois par semaine un dessert &ldquo;surprise&rdquo;.<br \/>\n\t\tComment r&eacute;sister &agrave; une tarte, &agrave; des &eacute;clairs au chocolat, une boca di dama (financier), une brioche avec un sabayon et plus encore &agrave; des makrouds ( Petits rouleaux de p&acirc;te &agrave; base de semoule, farcis de dattes, que l&rsquo;on frit avant de les enrober d&rsquo;un sirop au miel. ), des manicottis ( Fines bandes de p&acirc;te (farine) que l&rsquo;on frit en les roulant progressivement autour d&rsquo;une fourchette pour leur donner la forme d&rsquo;une rose et que l&rsquo;on passe ensuite dans un sirop au miel. ) ou des yoyos ( Boudins de p&acirc;te form&eacute;s en rond qui sont frits et roul&eacute;s dans un sirop au miel ) ? Et puis il y avait la farka ! De la graine de couscous cuite et sucr&eacute;e par un sirop, l&eacute;g&egrave;rement parfum&eacute;e d&rsquo;un peu de cannelle et m&eacute;lang&eacute;e &agrave; une pur&eacute;e de dattes, des amandes et des cerneaux de noix concass&eacute;s-! Tass&eacute;e dans des assiettes creuses, cette merveille se d&eacute;coupe en parts et se d&eacute;guste quelle que soit l&rsquo;heure de la journ&eacute;e-!<\/p>\n<p>\t\tLes dimanches de printemps &eacute;taient souvent l&rsquo;occasion de sortir un peu de Tunis, soit pour visiter le pays, soit pour passer la journ&eacute;e au bord de la mer quand le temps le permettait, sur une des vastes plages, encore d&eacute;sertes &agrave; l&rsquo;&eacute;poque, qui ourlent le littoral tunisien. C&rsquo;&eacute;tait toujours une exp&eacute;dition avec tente, couffins et glaci&egrave;res en vue du pique-nique &ndash; car, c&rsquo;est bien connu, la plage ouvre l&rsquo;app&eacute;tit et il ne fallait surtout pas manquer. Poissons p&ecirc;ch&eacute;s sur place que nous faisions griller comme des Robinsons, timbale de p&acirc;tes &agrave; la sauce, poulet r&ocirc;ti, salade de riz au thon accompagn&eacute;e des in&eacute;vitables oeufs durs&hellip; Rien ne manquait. Mais ce qui faisait surtout mon bonheur, c&rsquo;&eacute;taient les fricass&eacute;s-: de merveilleux petits sandwichs moelleux de p&acirc;te lev&eacute;e, frite puis fendue en deux et remplie de mechouia, de thon, d&rsquo;oeufs durs et d&rsquo;olives. Un r&eacute;gal, malgr&eacute; quelques grains de sable r&eacute;calcitrants qui crissaient parfois sous la dent.<\/p>\n<p>\t\tL&rsquo;&eacute;t&eacute; nous passions les mois de juillet et d&rsquo;ao&ucirc;t au bord de la mer, &agrave; Kherredine. Le soir, quand l&rsquo;air chaud commen&ccedil;ait &agrave; &ecirc;tre brass&eacute; par une douce brise marine, c&rsquo;&eacute;tait l&rsquo;heure de la promenade ap&eacute;ritive, sur la jet&eacute;e de La Goulette ou dans une des villes environnantes. O&ugrave; que l&rsquo;on f&ucirc;t, l&rsquo;air se chargeait progressivement d&rsquo;une odeur de braise de charbon, tr&egrave;s vite relay&eacute;e par celle, plus app&eacute;tissante, des grillades-: l&rsquo;heure &eacute;tait venue de choisir une terrasse pour d&icirc;ner. A peine &eacute;tions-nous install&eacute;s qu&rsquo;un gar&ccedil;on apportait des kakis (une sorte de gressin, nature ou au s&eacute;same) et, dans de petites soucoupes de tasse &agrave; caf&eacute;, une s&eacute;rie d&rsquo;amuse-gueules (pistaches et amandes sal&eacute;es, olives&hellip;), que mes parents accompagnaient d&rsquo;un peu de boukha (alcool de figue) ou de vin. Tr&egrave;s vite, cela &eacute;tait suivi d&rsquo;une dizaine d&rsquo;autres petites assiettes de crudit&eacute;s (concombre, radis, fenouil, artichauts crus&hellip;) et de salades vari&eacute;es, froides ou ti&egrave;des &ndash; ajlouke (pur&eacute;e) de courgettes ou d&rsquo;aubergines, carottes &agrave; l&rsquo;ail et au cumin, pommes de terre ou f&egrave;ves au cumin, pois chiches&hellip; &ndash;, toutes copieusement arros&eacute;es d&rsquo;huile d&rsquo;olive et de citron (que l&rsquo;on presse surtout en Tunisie). Venaient ensuite une assiette tunisienne ( Plat complet avec thon &agrave; l&rsquo;huile,anchois, oeufs durs et diff&eacute;rentes salades crues et cuites. ), un poisson complet ( Tranches &eacute;paisses de poisson frit (du mulet le plus souvent),accompagn&eacute;es d&rsquo;un oeuf sur le plat,de chips et, surtout, de la tastira, un m&eacute;lange de poivrons frits pel&eacute;s et hach&eacute;s avec une sauce tomate.), des grillades ou des merguez (toujours servies avec un m&eacute;lange d&rsquo;oignons et de persil hach&eacute;s, des demi-citrons et, dans un petit ramequin, de la harissa dilu&eacute;e dans un peu d&rsquo;eau) accompagn&eacute;es de grosses frites &eacute;paisses coup&eacute;es au couteau.<\/p>\n<p>\t\tQuant au dessert, il venait plus tard, et il n&rsquo;en &eacute;tait que meilleur, car cela prolongeait la soir&eacute;e. C&rsquo;&eacute;tait le plus souvent, prise chez un glacier italien, une granit&eacute; fraise-citron servie dans un pot en carton que nous d&eacute;gustions en marchant. L&agrave;, c&rsquo;&eacute;tait le &ldquo;kif&rdquo;, un plaisir un peu &eacute;go&iuml;ste, intense et jubilatoire. Nous rentrions &agrave; pied, lentement, dans la nuit &eacute;toil&eacute;e, emplie du parfum douce&acirc;tre et d&eacute;licieusement enivrant qui se d&eacute;gageait du bouquet ou du collier de jasmin que nous portions, suivant le cas, &agrave; l&rsquo;oreille ou autour du cou.<\/p>\n<p>\t\tC&rsquo;est ainsi que s&rsquo;&eacute;coulait notre vie, de fa&ccedil;on un peu insouciante. Elle &eacute;tait faite de petits bonheurs quotidiens simples, parmi lesquels la table occupait une grande place, tant par les plaisirs gustatifs que par la convivialit&eacute; qu&rsquo;elle offrait. Ces plats, puis&eacute;s &agrave; toutes les cultures, nous procuraient &agrave; tous autant de plaisir, et ils font aujourd&rsquo;hui partie de mon panth&eacute;on gourmand.<br \/>\n\t\t&#8230;.Notre tradition familiale&#8230;.fait pleinement partie de la culture populaire et du patrimoine culinaire de cette petite communaut&eacute; des Juifs de Tunisie.<br \/>\n\t\tTout comme notre langue &eacute;tait faite de nombreux emprunts et m&eacute;langeait all&egrave;grement le fran&ccedil;ais avec des mots et des expressions arabes, italiens&hellip;, cette g&eacute;n&eacute;reuse et go&ucirc;teuse cuisine jud&eacute;o-arabe tunisienne, qui r&eacute;sulte d&rsquo;influences multiples &ndash; le simple nom des plats &eacute;voqu&eacute;s plus haut en t&eacute;moigne-&ndash;, est une belle expression du m&eacute;tissage des traditions culinaires m&eacute;diterran&eacute;ennes et m&ecirc;le d&eacute;licieusement parfums d&rsquo;Orient et saveurs d&rsquo;Occident. Siciliens, Italiens, Arabes tunisiens, Fran&ccedil;ais, pieds-noirs, ou encore juifs, musulmans, catholiques, nous vivions ensemble, mangions, dormions les uns chez les autres, participions tous aux f&ecirc;tes des autres. C&rsquo;&eacute;tait un &eacute;veil, une sensibilisation quotidienne &agrave; la diff&eacute;rence.<\/p>\n<p>\t\tDe quelle meilleure &eacute;cole du respect peut-on r&ecirc;ver-?<\/p>\n<p>\t\t* Guy Chemla est professeur de g&eacute;ographie et d&rsquo;am&eacute;nagement du territoire &agrave; l&rsquo;universit&eacute; Paris IV-Sorbonne.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La cuisine jud&eacute;o-arabe de Tunisie &#8211; Guy CHEMLA * &nbsp; Past&egrave;ques gorg&eacute;es de soleil, bricks &agrave; l&rsquo;oeuf et au thon, poulet au citron arros&eacute; de boukha&hellip; Autant de bonheurs quotidiens qui font de la cuisine tunisienne une f&ecirc;te des sens. 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