{"id":9319,"date":"2016-10-18T23:47:11","date_gmt":"2016-10-18T23:47:11","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=9319"},"modified":"2016-10-18T23:39:27","modified_gmt":"2016-10-18T23:39:27","slug":"albert-memmi-grand-ecrivain-tune","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/albert-memmi-grand-ecrivain-tune\/","title":{"rendered":"ALBERT MEMMI, grand ecrivain Tune"},"content":{"rendered":"<p>\n\tALBERT MEMMI, grand ecrivain Tune<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tpar Afifa Marzouki<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>\n\tALBERT MEMMI, grand ecrivain Tune<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tpar Afifa Marzouki<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tN&eacute; &agrave; Tunis le 15 d&eacute;cembre 1920 dans le quartier juif, &quot;la hara&quot;, Albert Memmi fr&eacute;quente le lyc&eacute;e fran&ccedil;ais de Tunis o&ugrave; il est &eacute;l&egrave;ve de Jean Amrouche et &eacute;tudie la philosophie &agrave; l&#39;universit&eacute; d&#39;Alger. En 1943, il conna&icirc;t les camps de travail forc&eacute; en Tunisie. Il pr&eacute;pare l&#39;agr&eacute;gation de philosophie en Sorbonne et se marie &agrave; une Fran&ccedil;aise. De retour &agrave; Tunis, il anime un laboratoire de psycho-sociologie, enseigne la philosophie et dirige la page litt&eacute;raire de&nbsp;L&#39;Action&nbsp;(hebdomadaire tunisien). Apr&egrave;s l&#39;ind&eacute;pendance de la Tunisie, il se fixe &agrave; Paris (Septembre 1956) o&ugrave; il est professeur de psychiatrie sociale &agrave; l&#39;Ecole Pratique des Hautes Etudes, attach&eacute; de recherches au C.N.R.S, membre de l&#39;Acad&eacute;mie des Sciences d&#39;Outre-mer et o&ugrave; il dirige chez Masp&eacute;ro le collection &quot;Domaine maghr&eacute;bin&quot;. En 1973, il adopte la nationalit&eacute; fran&ccedil;aise. Il est titulaire du prix de Carthage (Tunis,1953), du prix F&eacute;n&eacute;on (Paris, 1954) et du prix Simba (Rome).<\/p>\n<h2>\n\tNotices sur les oeuvres<\/h2>\n<h3>\n\tLa Statue de Sel, 1953<\/h3>\n<p>\n\tCe roman, pr&eacute;fac&eacute; par Camus, est consid&eacute;r&eacute; comme un classique de la litt&eacute;rature maghr&eacute;bine. Son &eacute;criture, sobre, limpide, est d&eacute;monstrative et presque didactique. Ses th&egrave;mes sont l&#39;interrogation sur l&#39;identit&eacute; et les rapports du moi avec sa communaut&eacute; et les autres groupes qui cohabitent &agrave; Tunis avant et pendant la seconde guerre mondiale. Sa structure est celle du roman autobiographique : le h&eacute;ros, Alexandre Mordekha&iuml; Benillouche, Juif tunisois pauvre, d&eacute;couvre tour &agrave; tour l&#39;&eacute;cole, la sexualit&eacute;, la peur, la solidarit&eacute;. Apparent&eacute; &agrave; un roman &agrave; th&egrave;se, ce livre s&#39;ouvre sur l&#39;impasse Tarfoune, la&nbsp;hara, le quartier juif et finit par l&#39;exil volontaire et presque fortuit. Entre les deux, le h&eacute;ros n&#39;arrive &agrave; s&#39;ancrer ni dans sa famille et sa communaut&eacute;, trop d&eacute;valoris&eacute;es par r&eacute;f&eacute;rence au fascinant rationalisme occidental appris &agrave; l&#39;&eacute;cole fran&ccedil;aise, ni dans ce rationalisme m&ecirc;me, mis &agrave; rude &eacute;preuve par les int&eacute;r&ecirc;ts sordides et les compromissions historiques de l&#39;Occident qui n&#39;est id&eacute;al que dans les livres, ni enfin &agrave; la jeune nation en devenir qu&#39;est cette Tunisie dont il se sent l&#39;enfant et &agrave; laquelle il sait intuitivement qu&#39;il ne pourra pas s&#39;int&eacute;grer.<\/p>\n<h3>\n\tAgar, 1955<\/h3>\n<p>\n\tAgar est le nom de l&#39;&eacute;pouse &eacute;trang&egrave;re d&#39;Abraham, celle qu&#39;il prit, d&eacute;sesp&eacute;rant d&#39;avoir une prog&eacute;niture issue de sa cousine et premi&egrave;re &eacute;pouse Sarah. Agar, c&#39;est Marie, jeune &eacute;tudiante alsacienne qui a &eacute;pous&eacute; en France le narrateur du roman, m&eacute;decin juif tunisien qui, rentrant au pays pour s&#39;y installer, la ram&egrave;ne avec lui, partag&eacute; entre l&#39; espoir et la crainte. Le roman raconte la d&eacute;gradation constante des rapports de ces deux &ecirc;tres, confront&eacute;s quotidiennement &agrave; ce qui les s&eacute;pare et que la vie parisienne occultait. Peu &agrave; peu la g&ecirc;ne se transmue en haine et en m&eacute;pris et l&#39;amour qui survit par bribes ne fait qu&#39;accentuer le d&eacute;chirement.&nbsp;Agar&nbsp;est donc le roman d&#39;un &eacute;chec et cet &eacute;chec, au del&agrave; de celui du couple, dit celui du dialogue probl&eacute;matique entre l&#39;Orient et l&#39;Occident. Telle est du moins l&#39;impression que laisse la lecture du livre, en d&eacute;pit des d&eacute;clarations de l&#39;auteur pour qui&nbsp;Agar&nbsp;d&eacute;finit les obstacles externes et internes qui se dressent devant la communication entre individus et entre peuples, c&#39;est-&agrave;-dire les conditions d&#39;un dialogue qui r&eacute;ussirait.<\/p>\n<h3>\n\tLe Scorpion, 1969<\/h3>\n<p>\n\tMarcel, ophtalmologue, tente d&#39;ordonner les papiers abandonn&eacute;s par son fr&egrave;re &eacute;crivain, Emile, dans un tiroir. Au d&eacute;sordre des documents correspond celui des multiples r&eacute;cits, leur ind&eacute;termination, leurs h&eacute;sitations entre plusieurs espaces fictionnels,d&eacute;sordre qui brouille la narration et fait &eacute;clater les formes. Ce roman de l&#39;arbitraire, de la multiplicit&eacute; des possibles et des versions, &eacute;volue dans les reprises, les imbrications, la circularit&eacute; de la structure th&eacute;matique. Cette &quot;confession imaginaire&quot; est un &quot;puzzle&quot; (Scorpion, p. 18), &quot;un espace ludique de s&eacute;miotisations multiples&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.limag.refer.org\/Textes\/Manuref\/Memmi.htm#_ftn1\" name=\"_ftnref1\" title=\"\">[1]<\/a>. Marcel juxtapose les r&eacute;cits pr&eacute;tendument trouv&eacute;s et les siens propres, les commentaires qu&#39;il ajoute de son propre chef, &quot;probl&eacute;matisant ainsi une strat&eacute;gie narrative dans laquelle les limites du texte, de l&#39;intertexte, et du m&eacute;tatexte sont compl&egrave;tement brouill&eacute;es&quot; (pp. 91 &#8211; 92).<\/p>\n<p>\n\tPour distinguer les textes d&#39;Emile, ceux du narrateur et les citations ou po&egrave;mes, l&#39;auteur a recours &agrave; des caract&egrave;res typographiques diff&eacute;rents. Le titre, all&eacute;gorique, renvoie aux r&eacute;cits du m&ecirc;me nom qui ouvrent et ferment le roman. Ces r&eacute;cits repr&eacute;sentent les trois versions d&#39;une m&ecirc;me histoire, toutes aussi vraisemblables les unes que les autres. &quot;C&#39;est pu&eacute;ril, cette mani&egrave;re de donner au moindre fait un &eacute;cho, un retentissement, moins clair que le fait lui-m&ecirc;me [&#8230;] mais c&#39;est peut-&ecirc;tre cela la lit-t&eacute;-ra-tu-re ?&quot; (Le Scorpion, p. 13.) Tour &agrave; tour, nous voyons le scorpion se suicider, se tuer malencontreusement et feindre de mourir. &quot;Le dernier texte corrige le premier : non, le scorpion ne meurt pas ; sa mort est une com&eacute;die, on le r&eacute;serve pour d&#39;autres exhibitions: l&agrave; encore, la litt&eacute;rature d&eacute;nonce son ambigu&iuml;t&eacute;&quot;, &eacute;crit J. Arnaud&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.limag.refer.org\/Textes\/Manuref\/Memmi.htm#_ftn2\" name=\"_ftnref2\" title=\"\">[2]<\/a>&nbsp;qui pr&eacute;sente ce roman comme le roman de l&#39;exclusion o&ugrave; celui qui se sent traqu&eacute;, comme le scorpion, finit par &quot;agir contre lui -m&ecirc;me&quot; selon l&#39;expression du&nbsp;Portrait d&#39;un Juif(p.198).<\/p>\n<h3>\n\tLe D&eacute;sert, 1977<\/h3>\n<p>\n\tCe roman raconte l&#39;histoire d&#39;un prince, Juba&iuml;r Ouali El-Mammi qui va &agrave; la recherche et &agrave; la reconqu&ecirc;te de son royaume perdu, usurp&eacute; par les siens, et qui rencontre, au cours de ses multiples p&eacute;r&eacute;grinations &agrave; travers l&#39;Afrique du Nord, obstacles et malheurs. Au bout de son errance, le prince ne reconquiert que &quot;le Royaume du Dedans&quot;. C&#39;est ainsi que le roman se rattache par le r&eacute;cit &agrave; celui qui le pr&eacute;c&egrave;de, il en constitue un fragment, une continuation, un approfondissement. Par son itin&eacute;raire, son h&eacute;ros rappelle &agrave; s&#39;y m&eacute;prendre le grand philosophe et savant tunisien du 14&egrave; si&egrave;cle, Ibn Khaldoun.<\/p>\n<p>\n\tDe ce roman d&#39;apprentissage &eacute;mane un appel &agrave; l&#39;ouverture et &agrave; la reconnaissance mutuelle, une le&ccedil;on de relativit&eacute; et de sagesse devant la vie et la mort. Il reste cependant dans ses profondeurs, l&#39;expression am&egrave;re d&#39;une certaine solitude et &quot;une r&eacute;clamation v&eacute;h&eacute;mente de reconnaissance&quot;&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.limag.refer.org\/Textes\/Manuref\/Memmi.htm#_ftn3\" name=\"_ftnref3\" title=\"\">[3]<\/a>&nbsp;On lit dans les premi&egrave;res pages du livre : &quot;Ainsi j&#39;avais tout &agrave; Tunis, l&#39;amiti&eacute;, le loisir et la s&eacute;curit&eacute; : pourtant, je n&#39;y &eacute;tais pas heureux. J&#39;&eacute;tais &agrave; l&#39; &acirc;ge on l&#39;on veut donner toute sa mesure, que l&#39;on croit grande(&#8230;) Or ; pendant des semaines, on ne faisait m&ecirc;me pas appel &agrave; moi. Etait-ce pour cette inaction que je m&#39;&eacute;tais tant pr&eacute;par&eacute; au d&eacute;sert?.&quot; (p. 31) et le roman s&#39;ach&egrave;ve sur la phrase. &quot;Notre h&eacute;ros a fini par tout obtenir parce qu&#39;il ne r&eacute;clamait plus rien&quot; (p. 243).<\/p>\n<p>\n\tMais &quot;(&#8230;) le seul triomphe d&eacute;finitif [&eacute;tant] celui de la mort&quot; (p. 240), un dernier voeu accapare l&#39;&acirc;me du narrateur,&nbsp;&nbsp;voeu dont il se demande s&#39;il est signe de maturit&eacute; ou nouvelle ombre, r&ecirc;ve chim&eacute;rique et trompeur : &quot;Derni&egrave;re sagesse ou supr&egrave;me illusion, je n&#39;avais plus qu&#39;un seul d&eacute;sir : &ecirc;tre enfoui dans ma terre natale.&quot; (p. 225).<\/p>\n<h3>\n\tLe Pharaon, 1989.<\/h3>\n<p>\n\tArmand Gozlan, dit le pharaon, autre avatar d&#39;Alexandre Benillouche (qu&#39;on retrouve d&#39;ailleurs malicieusement &eacute;voqu&eacute; comme &quot;le seul &eacute;crivain convenable du pays &quot;(p. 57) vit &agrave; Tunis les ann&eacute;es agit&eacute;es qui pr&eacute;c&egrave;dent l&#39;ind&eacute;pendance du pays. Outre la passion ravageuse qu&#39;il &eacute;prouve pour Carlotta, une de ses &eacute;tudiantes, passion qui met en p&eacute;ril son &eacute;quilibre, sa stabilit&eacute; et son couple, cet arch&eacute;ologue, par le biais du journalisme, se fait chroniqueur de ces ann&eacute;es de violence et de n&eacute;gociations, ce qui donne au livre l&#39;allure d&#39;un roman historique o&ugrave; surgissent des personnages c&eacute;l&egrave;bres, sous leur vrai nom (Habib Bourguiba, Pierre Mend&egrave;s-France, Louis Perillier) ou sous des noms d&#39;emprunt (Bouzid est sans doute B&eacute;chir Ben Yahmed, Seukkar est le peintre Hatem El Mekki).<\/p>\n<p>\n\tPeut-&ecirc;tre l&#39;objectif essentiel de ce livre est-il de justifier le d&eacute;part en France. Les derni&egrave;res pages pr&eacute;sentent en effet, &agrave; peine transpos&eacute;e, l&#39;existence parisienne d&#39;Albert Memmi, &eacute;voquant les bouff&eacute;es de nostalgie qui l&#39;y saisissent au souvenir du pays. L&#39;&eacute;criture claire, ma&icirc;tris&eacute;e, retrouve, apr&egrave;s les recherches du&nbsp;Scorpion&nbsp;et du&nbsp;D&eacute;sert, le classicisme de&nbsp;La Statue de Sel&nbsp;et d&#39;Agar.<\/p>\n<h3>\n\tLe Mirliton du Ciel,&nbsp;1990<\/h3>\n<p>\n\tCe premier recueil de po&eacute;sie, recueil de la maturit&eacute;, est une oeuvre lyrique de r&eacute;conciliation avec la terre natale. Elle fr&eacute;mit de sa sensualit&eacute;, odeurs, saveurs, moiteurs, et se fait l&#39;&eacute;cho de sa chaleur familiale et de sa langoureuse vitalit&eacute;. Avec&nbsp;Le&nbsp;Mirliton du ciel, l&#39;oeuvre ne dit plus le drame et l&#39;exil mais la f&ecirc;te et les retrouvailles. La po&eacute;sie est chant de joie, hymne nostalgique o&ugrave; le fran&ccedil;ais et l&#39;arabe font bon m&eacute;nage et ne constituent plus cet &quot;inf&acirc;me m&eacute;lange&quot; qu&#39;Alexandre Benillouche dans&nbsp;La Statue de Sel, avouait honnir. Les vers, &agrave; de rares exceptions pr&egrave;s, comme le dernier po&egrave;me, qui est en prose et qui est un bel hommage &agrave; la Tunisie, sont syllab&eacute;s mais non rim&eacute;s, ce qui conf&egrave;re &agrave; ces textes une allure mi-prosa&iuml;que mi-po&eacute;tique qui est celle des textes des sages ou, en moins solennel et plus souriant, celle des Ecritures.<\/p>\n<h2>\n\tL&#39;oeuvre litt&eacute;raire d&#39;Albert Memmi : constantes et &eacute;volution<\/h2>\n<h3>\n\tDe l&#39;&eacute;criture comme mise en ordre<\/h3>\n<p>\n\tCertains romans de Memmi, comme&nbsp;Le Scorpion&nbsp;ou&nbsp;Le D&eacute;sert, frappent par leur aspect m&ecirc;l&eacute;, hybride, en perp&eacute;tuelle mue, leur mosa&iuml;que interne qui fait qu&#39;&agrave; l&#39;int&eacute;rieur d&#39;un m&ecirc;me texte et d&#39;une m&ecirc;me page les genres varient et se fondent, les styles fusionnent et la plume se diversifie au gr&eacute; des situations et des messages. L&#39;&eacute;crivain, faisant &agrave; la fois oeuvre de narrateur et de po&egrave;te, voire d&#39;essayiste et de philosophe, semble, comme l&#39;un de ses h&eacute;ros, avoir caress&eacute; le projet d&#39;une &quot;&eacute;criture color&eacute;e&quot;&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.limag.refer.org\/Textes\/Manuref\/Memmi.htm#_ftn4\" name=\"_ftnref4\" title=\"\">[4]<\/a>&nbsp;qui permettrait de classer les textes et de les distinguer, une &eacute;criture o&ugrave; chaque teinte correspondrait &agrave; un type de discours, o&ugrave; le bariolage des mots et des paragraphes correspondrait aux ondulations de la vision, aux va-et-vient du coeur et de l&#39;esprit, aux fluctuations des r&eacute;cits et des commentaires. Tout se passe comme si ce vague projet de colorer les mots proc&eacute;dait de la volont&eacute; de mettre de l&#39;ordre dans le&quot;fouillis&quot;&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.limag.refer.org\/Textes\/Manuref\/Memmi.htm#_ftn5\" name=\"_ftnref5\" title=\"\">[5]<\/a>&nbsp;de l&#39;oeuvre, de telle sorte que le lecteur puisse mieux se rep&eacute;rer dans cet ondoiement du texte dont l&#39;artiste po&egrave;te et l&#39;analyste-essayiste se disputent sans cesse la paternit&eacute;.<\/p>\n<p>\n\tLes romans de Memmi, par leur perp&eacute;tuel effort d&#39;inventaire et par leur construction syncop&eacute;e et labyrinthique qui fait alterner sans transition le fait vrai ou historique et le commentaire ou la r&ecirc;verie, semblent s&#39;organiser autour d&#39;un ensemble de &quot;fiches&quot; que l&#39;&eacute;crivain tente de d&eacute;poussi&eacute;rer et de disposer dans l&#39;ordre qu&#39;il a choisi. Aussi l&#39;oeuvre d&#39;Albert Memmi pr&eacute;sente-t-elle souvent l&#39;acte d&#39;&eacute;crire comme une op&eacute;ration de nettoyage et de clarification de tout ce qui, dans la conscience et la m&eacute;moire, demeure brouill&eacute; et trouble. Dans&nbsp;La&nbsp;Terre int&eacute;rieure, l&#39;auteur, &eacute;voquant le caract&egrave;re autobiographique d&#39;Agar, parle du &quot;d&eacute;sordre qui &eacute;tait en [lui]&quot;. (p. 148) et, partout dans son oeuvre, se manifeste avec urgence le d&eacute;sir d&#39;une vision claire.<\/p>\n<p>\n\tMarcel, dans&nbsp;Le Scorpion, s&#39;interroge &agrave; propos de l&#39;&eacute;crivain Emile: &quot;Pourquoi ne pas supposer qu&#39;il a gagn&eacute; un autre pays o&ugrave;, all&eacute;g&eacute; de nos probl&egrave;mes, il met de l&#39;ordre lentement dans les siens?&quot; (p. 255). C&#39;est en fait par le moyen privil&eacute;gi&eacute; de l&#39;oeuvre, de l&#39;&eacute;criture, que Memmi tente de mettre en ordre ses id&eacute;es, ses sentiments, ses sensations, qu&#39;il essaye de &quot;se d&eacute;crasser l&#39;&acirc;me&quot; (p. 255).C&#39;est ce qui justifie, d&#39;une oeuvre &agrave; l&#39;autre, les reprises de th&egrave;mes, de questions et m&ecirc;me de phrases, parfois textuellement, le retour de certains personnages, de certaines sc&egrave;nes, l&#39;annonce, dans certains textes, de d&eacute;veloppements ult&eacute;rieurs, l&#39;auto-citation ou le commentaire d&eacute;cal&eacute;&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.limag.refer.org\/Textes\/Manuref\/Memmi.htm#_ftn6\" name=\"_ftnref6\" title=\"\">[6]<\/a>.<\/p>\n<h3>\n\tL&#39;introspection, entre c&eacute;cit&eacute; et lucidit&eacute;<\/h3>\n<p>\n\tC&#39;est ainsi que le pacte de l&#39;&eacute;crit appara&icirc;t d&#39;abord comme un pacte autobiographique o&ugrave; le texte est un miroir qui tant&ocirc;t nous renvoie le pass&eacute; vrai, dans sa nudit&eacute; objective, tant&ocirc;t nous refl&egrave;te les contradictions internes de celui qui se scrute de l&#39;int&eacute;rieur et diss&egrave;que l&#39;&eacute;v&eacute;nement, en proie &agrave; la nostalgie ou soumis &agrave; la sentence de la raison. Cette probl&eacute;matique du miroir impliquant d&#39;abord&nbsp;&nbsp;le regard, le d&eacute;sir de voir, se manifeste dans l&#39;oeuvre memmienne sous la forme de l&#39;obsession des yeux, de la vue. Dans ses romans, en effet, il est souvent question de maladies des yeux et d&#39;ophtalmologie. C&#39;est, par exemple, parce que son p&egrave;re est atteint de glaucome que Marcel, dans&nbsp;Le Scorpion, choisit de se sp&eacute;cialiser en ophtalmologie (p. 162). Outre le r&eacute;alisme du d&eacute;tail dans un contexte g&eacute;ographique de chaleur, de lumi&egrave;re et de vent o&ugrave; l&#39;int&eacute;grit&eacute; des yeux &eacute;tait d&#39;autant plus menac&eacute;e que les rem&egrave;des &eacute;taient rares (cf.&nbsp;Le Scorpion, p. 63) et outre la r&eacute;f&eacute;rence autobiographique &agrave; la myopie de l&#39;auteur, on peut noter dans l&#39;oeuvre un int&eacute;r&ecirc;t tr&egrave;s vif accord&eacute; &agrave; la facult&eacute; de voir, de bien voir, c&#39;est-&agrave;-dire de comprendre. Si la peur de la c&eacute;cit&eacute; physique n&#39;est pas n&eacute;gligeable, l&#39;angoisse de la c&eacute;cit&eacute; spirituelle est fondamentale dans l&#39;oeuvre de celui dont chaque &eacute;crit signe une nouvelle tentative, un nouvel essai de bien voir : &quot;Toute son oeuvre &eacute;tait un effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour mieux voir : il s&#39;y ab&icirc;ma les yeux.&quot; (Le Scorpion, p. 246). A force de fixer son objectif en effet, il arrive que la vue se brouille et d&#39;interrogations en interrogations, de remise en cause en remise en cause, perde son essence m&ecirc;me, la facult&eacute; de voir. Mais, comme chez les devins de l&#39;antiquit&eacute;, cette perte est compens&eacute;e par une acuit&eacute; sup&eacute;rieure de l&#39;esprit. L&#39;oncle Makhlouf, dans&nbsp;Le Scorpion, vit dans l&#39;obscurit&eacute; d&#39;une pi&egrave;ce o&ugrave; il tisse ses fils de soie, il ne voit presque rien mais il per&ccedil;oit l&#39;essentiel, enferm&eacute; dans son &quot;royaume du Dedans&quot;. Sa c&eacute;cit&eacute; est une condition n&eacute;cessaire &agrave; ses m&eacute;ditations. Son regard est int&eacute;rieur, sa myopie, &eacute;crit J. Arnaud, est une &quot;m&eacute;taphore de la sagesse&quot;.<\/p>\n<p>\n\tBelalouna, le navigateur des&nbsp;Chroniques du Royaume du&nbsp;Dedans, est aussi aveugle mais il a perdu la vue &agrave; la suite d&#39;un effort pour voir clair. Il s&#39;est br&ucirc;l&eacute; les yeux en fixant du regard les falaises de sel (L&#39;Oeil rouge). Cela nous ram&egrave;ne quelques ann&eacute;es en arri&egrave;re, &agrave;&nbsp;la Statue de Sel&nbsp;: &quot;Je meurs pour m&#39;&ecirc;tre retourn&eacute; sur moi-m&ecirc;me. Il est interdit de se voir et j&#39;ai fini de me conna&icirc;tre. Comme la femme de Loth, que Dieu changea en statue de sel, puis-je encore vivre au del&agrave; de mon regard?&quot; (p. 368)&nbsp;&nbsp;Bien voir, dans l&#39;oeuvre de Memmi, c&#39;est en fait &quot;avoir la conscience la plus aigu&euml; de soi-m&ecirc;me (&#8230;)&quot; (Le Scorpion&nbsp;p. 215) : le regard est essentiellement un regard introspectif, int&eacute;rieur.<\/p>\n<h3>\n\tCrise d&#39;identit&eacute; et auto-justification<\/h3>\n<p>\n\tRejoignant les autres romans maghr&eacute;bins dans ce sens l&agrave;, l&#39;oeuvre autobiographique de Memmi est essentiellement celle de la crise identitaire. L&#39;&quot;&eacute;tranger&quot; &agrave; l&#39;univers (Le Scorpion,&nbsp;p.43), l&#39;homme hybride sans cesse &quot;arrach&eacute; &agrave; [lui-] m&ecirc;me&quot; (Agar, p. 22) de&nbsp;La Statue de Sel&nbsp;au&nbsp;Pharaon, &quot;n&#39;a pas r&eacute;solu ce probl&egrave;me fondamental : comment &ecirc;tre d&#39;un peuple et de tous?&quot; (Le&nbsp;Pharaon, p. 372) et s&#39; interroge en permanence : qui suis-je?. A cette grande question, les r&eacute;ponses sont parcellaires, fragment&eacute;es comme l&#39;oeuvre et son auteur qui confie &agrave; l&#39;entreprise romanesque la t&acirc;che de &quot;recoller [ses] morceaux&quot; (Le&nbsp;Scorpion, p. 207), de s&#39;adonner &agrave; une &quot;constante r&eacute;adaptation de soi&quot; (La Statue de Sel, p. 44). Ce souci de se conna&icirc;tre qui caract&eacute;rise les &eacute;crits de &quot;ceux qui vivent dans l&#39;&eacute;parpillement, le doute et la d&eacute;tresse historique&quot; (Le Scorpion, p. 150) ne se dissocie pas de la peur de l&#39;incompr&eacute;hension des autres. Le d&eacute;sir de bien voir draine dans son sillage la crainte d&#39;&ecirc;tre mal vu et par cons&eacute;quent le souci du r&eacute;tablissement d&#39;une certaine &eacute;quit&eacute;. Ecrire prend alors la douloureuse allure d&#39;une volont&eacute; de ne pas d&eacute;choir &agrave; ses propres yeux et aux yeux des autres et de dissiper l&#39;incompr&eacute;hension et le malentendu, ce lourd malentendu qui p&egrave;se entre celui qui a choisi le d&eacute;part et ses compagnons de route rest&eacute;s au pays natal. &quot;On finit par le laisser partir, &agrave; regret, et soup&ccedil;onn&eacute; par tout le monde.<\/p>\n<p>\n\t&#8211; C&#39;est tout &agrave; fait &ccedil;a ; c&#39;est exactement cela qui m&#39;arrive&quot;. (Le Scorpion, p. 250). Voir et revoir les choses proc&egrave;de de cette entreprise, consciente ou inconsciente, chez l&#39;auteur, de dissiper les soup&ccedil;ons, d&#39;expliquer directement ou indirectement, avec ou sans artifices po&eacute;tiques, avec ou sans &quot;jeu&quot;, le refus de &quot;la vieille accusation de tra&icirc;trise&quot; (Le D&eacute;sert, p. 236) et de l&#39;identification de son d&eacute;part &agrave; la fugue du &quot;voleur&quot; (Le Scorpion, p. 250): &quot;Ah si j&#39;avais du talent, le seul livre que j&#39;aurais &eacute;crit avec joie, je l&#39;aurais intitul&eacute; &quot;personne n&#39;est coupable&quot;(Le Scorpion, p. 240). Peu importe qui parle ici ou l&agrave;, le caract&egrave;re r&eacute;current de certaines interrogations est lourd de sens et symptomatique d&#39;une inqui&eacute;tude, r&eacute;elle, enfouie, qui fait surface au hasard des personnages et des sc&egrave;nes et qui est souvent confirm&eacute;e par les &eacute;crits th&eacute;oriques&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.limag.refer.org\/Textes\/Manuref\/Memmi.htm#_ftn7\" name=\"_ftnref7\" title=\"\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p>\n\t&quot;Alors quoi? Trop chaud au soleil, vite froid &agrave; l&#39;ombre. Et si malgr&eacute; tout, je m&#39;&eacute;tais tromp&eacute;, si j&#39;avais eu tort de partir? Si l&#39;oncle avait raison? Allons, arr&ecirc;tons-l&agrave; cette &quot;balance&quot;(Le Scorpion, p.266). Cette &quot;balance&quot;, cette &quot;danse&quot;, &quot;un pas en avant \/ deux pas en arri&egrave;re&quot; (Le Mirliton, p. 47),entre l&#39;attachement sentimental &agrave; la spiritualit&eacute; de la tribu et la fascination qu&#39;exerce un universalisme rationaliste, rigoureux mais, somme toute, cassant et froid, cette oscillation entre l&#39;Orient et l&#39;Occident si dominante dans&nbsp;La Statue de Sel&nbsp;et qui r&eacute;appara&icirc;t encore dans&nbsp;Le&nbsp;Pharaon, c&#39;est ce qui fonde toute l&#39;oeuvre de Memmi et lui conf&egrave;re ce sens de l&#39;exigence toujours renouvel&eacute; et toujours plus lucide, plus perspicace, plus juste.<\/p>\n<h3>\n\tUne oeuvre maghr&eacute;bine<\/h3>\n<p>\n\tDans cette oeuvre qui oscille entre deux p&ocirc;les et o&ugrave; l&#39;&eacute;crivain-narrateur se conduit en parfait &quot;&eacute;quilibriste&quot; (Agar, p. 127), il est &agrave; remarquer cependant que, souvent, la balance penche d&#39;un c&ocirc;t&eacute; plut&ocirc;t que de l&#39;autre, conf&eacute;rant aux textes leur cachet local, maghr&eacute;bin, oriental. Dans cette oeuvre pour l&#39;essentiel &eacute;crite en France, on constate que l&#39;action se passe toujours au pays natal ou dans un pays qui lui ressemble, que la majorit&eacute; des personnages sont juifs et arabes et apparaissent dans leur propre univers, avec leurs noms si po&eacute;tiques et si vrais : Ma&iuml;ssa, Katoussa, Manana, Faloussa, Ghozala etc&#8230; et leurs sp&eacute;cificit&eacute;s. La langue fran&ccedil;aise m&ecirc;me, dans laquelle s&#39;exprime l&#39;oeuvre, est largement agr&eacute;ment&eacute;e d&#39;arabismes, de ce dialecte tunisois et sa variante juive qui, de&nbsp;La Statue de Sel&nbsp;au&nbsp;Mirliton du Ciel&nbsp;conf&egrave;rent &agrave; l&#39;&eacute;criture tout son piment et toute sa po&eacute;sie. Vivant, &eacute;crivant et publiant &agrave; Paris, l&#39;auteur semble toujours diriger ses yeux vers la terre natale, son Orient, de m&ecirc;me que les Musulmans du monde entier dirigent leurs pri&egrave;res vers la Mecque. Sorti de&quot; l&#39;impasse&quot;, l&#39;&eacute;crivain n&#39;a fait qu&#39;y revenir sans cesse par l&#39;&eacute;criture, &agrave; d&eacute;faut d&#39;y revenir physiquement. De&nbsp;La Statue de Sel&nbsp;au&nbsp;Mirliton du Ciel, la m&ecirc;me phrase se r&eacute;p&egrave;te et se charge de r&eacute;sorber les contradictions, de r&eacute;tablir les liens et les ponts coup&eacute;s: &quot;Mes matins d&#39;espoir doivent embaumer le caf&eacute; maure&quot;. (La Statue de Sel,p. 18).&quot;Mes matins d&#39;espoir embaument le caf&eacute; maure &quot;(Le Mirliton, p. 13). M&ecirc;me quand les oeuvres sont de fiction, leur cadre temporel n&#39;est jamais le pr&eacute;sent mais un pass&eacute; proche ou lointain et leur cadre spatial n&#39;est jamais Paris ou les grandes cit&eacute;s urbaines d&#39;Occident. &quot;Les pieds ici, les yeux ailleurs&quot;, Memmi a choisi de situer tous ses romans dans son Orient de chaleur et de lumi&egrave;re, un Orient qu&#39;il a quitt&eacute; mais dont il ne peut se d&eacute;partir : toute son oeuvre en dit les drames et les espoirs.<\/p>\n<h3>\n\tLe temps retrouv&eacute;<\/h3>\n<p>\n\tSi les romans de Memmi sont en effet autobiographiques, c&#39;est que l&#39;auteur s&#39;y est fix&eacute; pour t&acirc;che obs&eacute;dante d&#39;&eacute;crire le pass&eacute;, de revenir sur les traces comme dans&nbsp;Le D&eacute;sert&nbsp;ou&nbsp;Le Pharaon. Si dans ce roman, Gozlan caresse l&#39;id&eacute;e d&#39;&eacute;crire la biographie du chef (p. 336), de Bourguiba, c&#39;est aussi du parcours du Pharaon qu&#39;il pourrait s&#39;agir, de son propre parcours. Dans Le&nbsp;D&eacute;sert&nbsp;aussi, l&#39;&eacute;criture se confond avec la &quot;reconqu&ecirc;te du royaume&quot;, le retour sur soi : &quot;Ai-je tent&eacute; s&eacute;rieusement de reprendre le royaume de mon p&egrave;re ? N&#39;ai-je pas agi, plut&ocirc;t, comme si le seul royaume &agrave; conqu&eacute;rir &eacute;tait celui de soi-m&ecirc;me?&quot; (&nbsp;Le D&eacute;sert, p. 235).<\/p>\n<p>\n\tSi l&#39;image de la cave est une image-clef dans l&#39;oeuvre de Memmi&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.limag.refer.org\/Textes\/Manuref\/Memmi.htm#_ftn8\" name=\"_ftnref8\" title=\"\">[8]<\/a>, c&#39;est qu&#39;elle &eacute;voque le lieu retranch&eacute; o&ugrave; on stocke et laisse m&ucirc;rir et se d&eacute;canter les choses, le pass&eacute; o&ugrave; on les abandonne aussi, pour mieux les retrouver au hasard des rencontres. Rappelant que pour Mircea Eliade, &quot;les caves sont le symbole mystique du retour &agrave; la terre-m&egrave;re&quot;, Robert Elbaz souligne que, chez Memmi, &quot;l&#39;histoire de la cave devient la sienne propre, puis-celle de la tribu, et enfin, l&#39;histoire de l&#39;humanit&eacute;&quot; car, continue t-il, &quot;retracer son pass&eacute;,&nbsp;&nbsp;c&#39;est vouloir d&eacute;finir les origines de la civilisation. La descente en soi est la descente vers le mod&egrave;le originel&quot;&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.limag.refer.org\/Textes\/Manuref\/Memmi.htm#_ftn9\" name=\"_ftnref9\" title=\"\">[9]<\/a>&nbsp;Image de l&#39;ombre, du cocon matriciel et de l&#39;ensourcement, la cave est un lieu de co&iuml;ncidence &eacute;mue avec les objets d&#39;autrefois, sur lesquels on jette un regard neuf et qui nous ouvrent les portes du pass&eacute;. L&#39;importance que l&#39;&eacute;crivain accorde &agrave; l&#39;image de la cave est celle-l&agrave; m&ecirc;me qu&#39;il accorde &agrave; son pass&eacute; qu&#39;il se pla&icirc;t &agrave; convoquer et &agrave; l&#39;impasse Tarfoune par exemple, qui traverse l&#39;oeuvre et qui constitue le double et la continuit&eacute; de cette image de l&#39;int&eacute;riorit&eacute;, du retranchement et de l&#39;intimit&eacute;. Partir, voyager, s&#39;exiler, s&#39;absenter sont autant de figures d&#39;une m&ecirc;me r&eacute;alit&eacute;, d&#39;une m&ecirc;me obsession. Les voyages entrepris, r&ecirc;v&eacute;s, r&eacute;alis&eacute;s ou pas mais en tout cas jamais d&eacute;crits( qu&#39;il s&#39;agisse de celui de Benillouche, de celui de Marcel ou de celui d&#39;Emile) renvoient &agrave; la m&ecirc;me angoisse, &agrave; l&#39;angoisse du m&ecirc;me d&eacute;part, le d&eacute;part r&eacute;el du pays d&#39;origine vers un ailleurs et de nouveau de cet ailleurs vers le pays quitt&eacute;, vers le pass&eacute;. Deux voyages se superposent donc, l&#39;un, concret renvoie au d&eacute;part r&eacute;el vers la France et l&#39;autre, onirique, sentimental, sensuel et int&eacute;rioris&eacute;, est celui du retour auquel on aspire. Ce voyage-l&agrave; est celui que la litt&eacute;rature permet et il est le seul qu&#39;elle d&eacute;crit et qui la constitue, celui qui fait d&#39;elle &quot;le livre n&eacute;cessaire&quot; dont r&ecirc;ve Emile dans&nbsp;Le Scorpion&nbsp;(p. 237).<\/p>\n<p>\n\tLe voyage, m&ecirc;me s&#39;il est souvent question des voyages au pluriel dans l&#39;oeuvre de Memmi (&quot;Peut-&ecirc;tre a-t-il simplement entrepris un de ces longs voyages dont il est coutumier&#8230; &quot;Le Scorpion, p. 255) prend l&#39;allure d&#39;une figure circulaire, d&#39;un aller-retour o&ugrave; l&#39;aller se confond toujours avec le retour, o&ugrave; le retour dispute &agrave; l&#39;aller son existence m&ecirc;me, sa r&eacute;alit&eacute;. Ce d&eacute;part qui permet toujours paradoxalement de se munir de sa &quot;petite patrie portative&quot; (Le Scorpion, p. 254) n&#39;en est pas un en fait, c&#39;est un simulacre, un leurre, un subterfuge car le voyageur n&#39;y fait que &quot;tourner autour du pot&quot; (Ibid, p. 238).<\/p>\n<p>\n\tEn outre, vivre en France pourrait &ecirc;tre le meilleur moyen de garder intacte l&#39;image du pass&eacute; lointain, du pays de l&#39;enfance. La nostalgie op&eacute;rant, c&#39;est loin de la terre natale qu&#39;on appr&eacute;cie le mieux son image. C&#39;est en vivant dans le tourbillon de l&#39;Occident qu&#39;on apprend le mieux &agrave; prendre ses distances &agrave; son &eacute;gard pour se r&eacute;fugier dans le paradis de l&#39;enfance. Paradoxalement, c&#39;est &agrave; l&#39;&eacute;tranger qu&#39;on peut vivre le plus intens&eacute;ment son pays d&#39;origine, parce qu&#39;on en pr&eacute;serve sans la mettre tous les jours &agrave; l&#39;&eacute;preuve, une image inalt&eacute;r&eacute;e, intacte.<\/p>\n<h3>\n\tCommentaire et livre unique<\/h3>\n<p>\n\tQu&#39;il y ait eu d&eacute;part ou pas, scission ou pas, le son de cloche est toujours le m&ecirc;me, l&#39;oeuvre r&eacute;percute le m&ecirc;me &eacute;cho, ce m&ecirc;me &quot;attachement visc&eacute;ral&quot; &agrave; la patrie d&#39;origine qu&#39;&eacute;voque&nbsp;Le Scorpion&nbsp;(p. 95). &quot;Il s&#39;agit en somme d&#39;une longue entreprise, d&#39;un seul livre constitu&eacute; par un embo&icirc;tement de livres l&#39;un dans l&#39;autre. J&#39;aime assez cette fa&ccedil;on de mettre une oeuvre dans une autre et une troisi&egrave;me dans une seconde&#8230; Ce n&#39;est pas l&agrave; un artifice, je crois au contraire que c&#39;est l&#39;expression m&ecirc;me de la r&eacute;alit&eacute; qui va se creusant, se d&eacute;couvrant de plus en plus profonde&quot;. (Pr&eacute;face au&nbsp;Portrait d&#39;un juif, p. 21).<\/p>\n<p>\n\tTous les romans memmiens interf&egrave;rent, se recoupent ici et l&agrave;, reconduisent les m&ecirc;mes personnages, retentissent des m&ecirc;mes interrogations, des m&ecirc;mes phrases, ils repr&eacute;sentent une oeuvre ouverte, en suspens, toujours &agrave; compl&eacute;ter, toujours en qu&ecirc;te d&#39;une r&eacute;ponse et d&#39;une autre version, toujours sous-tendue par le doute et le d&eacute;sir de mieux se conna&icirc;tre, de mieux voir en soi : &quot;J&#39;entrevois maintenant seulement que toute mon oeuvre publi&eacute;e n&#39;est que l&#39;incessant commentaire d&#39;une oeuvre &agrave; venir, avec l&#39;espoir insens&eacute; que ce commentaire puisse finir par constituer lui-m&ecirc;me cette oeuvre&quot;. (Le&nbsp;Scorpion,&nbsp;p. 238). L&#39;oeuvre est ainsi d&eacute;finie comme prenant racine dans la redite, elle est tautologique et tout en elle est &quot;d&eacute;veloppement d&#39;un m&ecirc;me texte&quot; (Le Scorpion, p. 127) toujours plus approfondi, corrig&eacute;, remani&eacute; c&#39;est ainsi que &quot;de commentaire en commentaire&quot; (ibid), l&#39;oeuvre, par sa forme aussi, concr&eacute;tisera cette tendance &agrave; &quot;l&#39;exploration des limites&quot; (ibid, p.236) tant recherch&eacute;e par A. Memmi.<\/p>\n<p>\n\tC&#39;est dans ce sens-l&agrave; que l&#39;orientalisme de Memmi, sa jud&eacute;&iuml;t&eacute;, sa tunisianit&eacute; ne constituent jamais dans son oeuvre le signe d&#39;un parti-pris d&eacute;finitif, la manifestation d&#39;un enfermement limitatif et d&#39;un d&eacute;sir d&#39;exclusion, ils sont aussi l&#39;aboutissement d&#39;une exploration des limites, celles de l&#39;universalisme. C&#39;est en se fondant totalement dans l&#39;universel que l&#39;&eacute;crivain red&eacute;couvre ses racines et les raffermit. C&#39;est au nom des valeurs universelles qu&#39;il commence par se r&eacute;volter contre les &quot;obscures croyances&quot; des &quot;continents primitifs &quot;(La Statue de Sel, pp. 180-181), les &quot;manques et [les] retards&quot; (Agar, p. 177), l&#39;irrationnel, et c&#39;est aussi au nom de ces valeurs qu&#39;il aboutit &agrave; repenser son pass&eacute;, qu&#39;il finit par revendiquer sa diff&eacute;rence. Ses multiples &quot;voyages&quot;, son nomadisme intellectuel sont tiss&eacute;s d&#39;un universalisme t&ecirc;tu qui s&#39;obstine &agrave; dire qu&#39;on peut adh&eacute;rer &agrave; l&#39;universel et &ecirc;tre profond&eacute;ment ancr&eacute; dans son propre terroir.<\/p>\n<h3>\n\tEtre d&#39;un peuple et de tous<\/h3>\n<p>\n\tProduit d&#39;une triple culture, Memmi est en effet &eacute;pris d&#39;humanisme et son oeuvre, &agrave; travers ses divers personnages, ne cesse de r&ecirc;ver &agrave; une conciliation possible entre l&#39;ancrage culturel et les pr&eacute;occupations et valeurs universelles. La d&eacute;dicace du&nbsp;Mirliton du Ciel, &quot;A Jean Amrouche qui m&#39;a fait d&eacute;couvrir El Ghazali, Rimbaud, Milosz et Sa&acirc;di&quot; (p.7) constitue en ce sens la parfaite illustration de ce voeu. Memmi revendique l&#39;hybridit&eacute; intellectuelle, cette richesse qui le fait fondre dans l&#39;universel. Le narrateur d&#39;Agar&nbsp;professe une identit&eacute; qui fait fi de toutes les limites ethniques au profit d&#39;une &eacute;thique du m&eacute;tissage selon laquelle le meilleur de l&#39;&ecirc;tre composite qu&#39;il est est &quot;le plus libre, le plus universel&quot; (p. 169). Ce n&#39;est pas par hasard que l&#39;on retrouve &agrave; travers l&#39;oeuvre de Memmi ce r&ecirc;ve d&#39;&eacute;crire une &quot;Bible des temps modernes&quot; (Le Pharaon, p.14), une &quot;Bible nouvelle&quot; (ibid, p. 372), un livre dont la seule sacralit&eacute; serait le m&eacute;rite de r&eacute;unir pieusement les sagesses appartenant aux divers peuples, de pr&eacute;senter en un ouvrage unique &quot;le quintessence&quot; de l&#39;esprit humain &agrave; travers les si&egrave;cles.<\/p>\n<p>\n\tLa la&iuml;cit&eacute;, par exemple, une des id&eacute;es- forces de l&#39;oeuvre de Memmi, n&#39;est-elle pas d&#39;ailleurs un pendant de l&#39;universalit&eacute;, une de ses voies royales? Le refus d&#39;une des plus illusoires des sp&eacute;cificit&eacute;s, la sp&eacute;cificit&eacute; religieuse, s&#39;inscrit dans le cadre de cet humanisme universel: &quot;Nous s&eacute;parerons le religieux et le la&iuml;que, nous d&eacute;masquerons cette confusion, nous imposerons&#8230;&quot; (Agar, p. 160). C&#39;est par le refus du poids de la religion, de ses avanc&eacute;es insidieuses et rampantes, ses glissements et les &eacute;garements qu&#39;elle ne peut manquer de susciter que s&#39;explique peut-&ecirc;tre aussi son d&eacute;part en France. La France qui avait cet attrait du pays la&iuml;c, &quot;de libert&eacute; et de d&eacute;mocratie, dont parlent avec emphase les manuels scolaires de la troisi&egrave;me r&eacute;publique&quot; (Le Pharaon, p. 374), devait normalement garantir la libert&eacute; du verbe et de la diff&eacute;rence.<\/p>\n<p>\n\tC&#39;est dans son douloureux effort d&#39;universalisme, de connaissance du monde et des horizons autres, que l&#39;&eacute;crivain voit le mieux l&#39;impossibilit&eacute; de rompre les amarres avec son pass&eacute;, de rester indiff&eacute;rent &agrave; ses attaches. Se heurtant aux limites de l&#39;humanisme universaliste, il d&eacute;couvre l&#39;impossibilit&eacute; de la neutralit&eacute; et, curieusement, l&#39;exp&eacute;rience de l&#39;ouverture totale le ram&egrave;ne droit &agrave; ses origines : dans la tradition familiale et dans le terroir de ses racines, il retrouve une sorte de s&eacute;curit&eacute;, une sagesse pas aussi r&eacute;trograde qu&#39;il l&#39;avait pens&eacute; auparavent :&quot;Gardant les yeux fix&eacute;s sur l&#39;horizon des autres, il avait v&eacute;cu en absent chez lui, et s&#39;&eacute;tait ainsi ignor&eacute; lui-m&ecirc;me. Fallait-il qu&#39;il e&ucirc;t atteint son &acirc;ge pour se d&eacute;cider enfin &agrave; se demander qui il &eacute;tait, qui &eacute;taient les siens et quelle &eacute;tait sa place parmi eux&quot; (Le&nbsp;Pharaon, p. 17). Vingt ans auparavant, c&#39;est autre chose qu&#39;on lisait dans&nbsp;Le Scorpion&nbsp;o&ugrave; il s&#39;agissait d&#39;&quot;(&#8230;) avoir la conscience la plus aig&uuml;e de soi-m&ecirc;me et de sa place dans le monde.&quot; (p. 215). En deux d&eacute;cades d&#39;exil, l&#39;inqui&eacute;tude sur la place de l&#39;individu dans l&#39;ordre de l&#39;universel se transmue en inqui&eacute;tude sur ses rapports &agrave; ses racines. Tout se passe comme si plus on se fondait dans l&#39;universel, plus on s&#39;attachait &agrave; son &quot;royaume du dedans&quot;. Dans&nbsp;Le Scorpion&nbsp;d&eacute;j&agrave;, le r&ocirc;le central jou&eacute; dans le r&eacute;cit par l&#39;oncle Makhlouf n&#39;&eacute;tait pas sans rapport avec l&#39;obsession du rapport &agrave; la culture d&#39;origine et aux siens : il est le doyen, le sage qui incarne la perspicacit&eacute; et l&#39;&eacute;quilibre par son enracinement dans sa propre culture et sa jud&eacute;&iuml;t&eacute;. Dans&nbsp;Le D&eacute;sert&nbsp;et &agrave; travers le prince El Mammi &agrave; la recherche de son royaume perdu, Memmi affirme, selon l&#39;expression de J. Arnaud, son &quot; arabo-berb&eacute;rit&eacute;&quot; et son attachement &agrave; l&#39;image d&#39;un autre prince, prince de la culture arabe et qui est le philosophe, sociologue et savant tunisien le plus universellement reconnu : Ibn Khaldoun. M&ecirc;me dans&nbsp;La Statue de Sel, roman des grandes r&eacute;voltes et des grandes exigences de rationalit&eacute; et d&#39;universalit&eacute;, les penchants profonds et les nostalgies des fins de parcours se dessinent et s&#39;annoncent clairement : &quot;Ai-je vraiment &eacute;chapp&eacute;, arriverai-je jamais &agrave; &eacute;chapper &agrave; ces tumultes, &agrave; ces rythmes qui vivent au fond de moi, qui ma&icirc;trisent aussit&ocirc;t la cadence de mon sang? Apr&egrave;s quinze ans de culture occidentale, dix ans de refus conscient de l&#39;Afrique, peut-&ecirc;tre faut-il que j&#39;accepte cette &eacute;vidence : ces vieilles mesures monocordes me bouleversent davantage que les grandes musiques de l&#39;Europe&quot; (p. 184).<\/p>\n<h3>\n\tLa mort, &quot;derni&egrave;re sagesse ou supr&ecirc;me illusion&quot;<\/h3>\n<p>\n\tL&#39;oeuvre, miroir de l&#39;individu, de ses h&eacute;sitations, de ses nostalgies et de ses fantasmes, est travers&eacute;e par l&#39;id&eacute;e et l&#39;image de la mort de bout en bout. Incarnant le caract&egrave;re fatal qui est au coeur de toute entreprise humaine, celle-ci ne semble pas int&eacute;resser Memmi en tant que n&eacute;gation de l&#39;&ecirc;tre mais en tant que concr&eacute;tisation de l&#39;aboutissement des choses et moment supr&ecirc;me d&#39;un parcours. Dans le r&eacute;cit autobiographique, la mort appara&icirc;t comme le point extr&ecirc;me d&#39;une ascension avant la chute ; si elle fascine, c&#39;est parce qu&#39;elle correspond &agrave; l&#39; &quot;exploration des limites&quot;, puisqu&#39;elle est l&#39;ultime &eacute;tape de tout itin&eacute;raire. Dans&nbsp;La Statue de Sel&nbsp;d&eacute;j&agrave;, la mort est une asc&egrave;se, la p&eacute;trification dans un moment de connaissance supr&ecirc;me. Elle pr&eacute;side &agrave; l&#39;oeuvre, l&#39;introduit, la coiffe comme un signe distinctif. Le d&eacute;sert de Memmi n&#39;est autre que cette image paradoxale de la coexistence de la capitulation et de l&#39;espoir, de l&#39;exil et de l&#39;acomplissement,de la mort et de la vie que l&#39;incarnation de leur t&eacute;lescopage, de leur interf&eacute;rence, car dans ses st&eacute;riles &eacute;tendues, son retranchement silencieux, il incarne l&#39;ardeur souterraine, le bouillonnement cach&eacute; de la vie, la lib&eacute;ration des &ecirc;tres. Dans les textes de Memmi, &quot;la mort est toujours l&agrave;&quot; (Le D&eacute;sert, p. 224), elle arrache sa place, s&#39;impose dans le r&eacute;cit et les images. Elle est ce p&ocirc;le vers lequel le narrateur glisse fatalement : &quot;Voil&agrave; que je parle de la mort et je vois bien quelle place je lui aurai faite dans ce r&eacute;cit&quot;. (Le D&eacute;sert, p. 224).<\/p>\n<p>\n\t&quot;La mort est dans l&#39;homme comme le ver dans le fruit&quot;, nous enseigne&nbsp;Le Scorpion&nbsp;(p. 213), ce roman o&ugrave; le lecteur se voit cern&eacute; par les diff&eacute;rents r&eacute;cits de la mort, feinte ou av&eacute;r&eacute;e, d&#39;un scorpion en proie aux flammes.&nbsp;Le D&eacute;sert&nbsp;met l&#39;accent sur cette spirale des grandeurs et d&eacute;clins des nations m&eacute;morables, sur cette fatalit&eacute; de la mort qui frappe au coeur m&ecirc;me du vertige de la vie : &quot;Les peuples croient voler de triomphe en triomphe, alors qu&#39;il vont d&#39;&eacute;tape en &eacute;tape jusqu&#39;au n&eacute;ant. Et c&#39;est au moment o&ugrave; ils atteignent le sommet de la gloire qu&#39;ils commencent leur descente au tombeau. De sorte que, comme au spectacle, on peut toujours se demander &agrave; qui le tour maintenant de croire triompher ? &agrave; qui le tour de commencer &agrave; mourir? car le seul triomphe d&eacute;finitif est celui de la mort&quot;(p. 188).<\/p>\n<p>\n\tMort et vie se confondent et forment une seule et unique obsession. La mort, moment de contraction unique de l&#39;absolu, fait cesser brutalement la vie et d&eacute;nonce ce qu&#39;elle a de relatif et d&#39;inaccompli. Embrasement de l&#39;&ecirc;tre, figement supr&ecirc;me, la seule perfection possible serait-elle inh&eacute;rente au non-&ecirc;tre? &quot;L&#39;homme parfait est comme mort&quot;, nous apprend&nbsp;Le Scorpion&nbsp;(p. 68). Le personnage m&ecirc;me du pharaon dans sa glorieuse grandeur est celui qui n&#39;est plus parmi les hommes sans cesser de se manifester par le monument qu&#39;il a &eacute;lev&eacute;, c&#39;est la mort et l&#39;absence confront&eacute;es &agrave; la force titanesque de l&#39;homme, c &#39;est l&#39;absent toujours pr&eacute;sent, qui continue &agrave; faire partie d&#39;un monde qu&#39;il a d&eacute;j&agrave; quitt&eacute;. Une des figures de l&#39;obsession du retour, le pharaon est l&#39;image de la momie et du mort-vivant, mais aussi celle du pass&eacute; lointain qui vient s&#39;incarner dans la sagesse des vieillards &agrave; qui la vie et l&#39;approche de la mort ont r&eacute;v&eacute;l&eacute; bien des v&eacute;rit&eacute;s : entre autres que l&#39;apprentissage de la vie est aussi un apprentissage de la mort, une mani&egrave;re de la pr&eacute;parer, de l&#39;attendre et,qui sait ?, de la d&eacute;passer, de la vaincre. Le narrateur du&nbsp;D&eacute;sert&nbsp;ne s&#39;interroge t-il pas, perplexe. &quot;O Younous, (&#8230;) m&#39;as-tu appris &agrave; vivre ou m&#39;as-tu pr&eacute;par&eacute; &agrave; mourir? Est-ce l&agrave; ton secret?&quot; (p. 225). Se pr&eacute;parer &agrave; mourir, n&#39;est-ce pas prendre aussi de plus en plus conscience de la relativit&eacute; des choses, de leur vanit&eacute; m&ecirc;me. N&#39;est-ce pas de cette &quot;sagesse&quot; de fin de parcours que rel&egrave;ve cette mod&eacute;ration tant remarqu&eacute;e dans l&#39;oeuvre tardive de Memmi?<\/p>\n<p>\n\tDe&nbsp;La Statue de Sel&nbsp;au&nbsp;Pharaon,&nbsp;on observe nettement que Memmi passe du cri au chuchotement, de l&#39;imp&eacute;tuosit&eacute; volcanique &agrave; la sagesse tranquille, de l&#39;ironie mordante &agrave; l&#39;humour tendre, de la r&eacute;volte au lyrisme, &agrave; la r&ecirc;verie douce. De m&ecirc;me, dans les derniers romans, la col&egrave;re s&#39;estompe et la r&eacute;volte s&#39;att&eacute;nue, le style se d&eacute;pouille, devient plus sobre, moins tranchant. L&#39;expression y devient plus allusive, plus condens&eacute;e car plus all&eacute;gorique et plus distanci&eacute;e, plus fantaisiste et moins aigre en m&ecirc;me temps. Avec la maturit&eacute; et l&#39;approche de la vieillesse, l&#39;&eacute;crivain mesure les exc&egrave;s et les injustices de certaines r&eacute;voltes et le caract&egrave;re pernicieux de bien des enthousiasmes. De la griserie aux d&eacute;senchantements, la voie est d&eacute;sormais libre pour les sages concessions et les g&eacute;n&eacute;reuses lucidit&eacute;s : le petit Marcel c&egrave;de la place &agrave; l&#39;oncle Makhlouf, l&#39;imp&eacute;tueux Mordekha&iuml; &agrave; l&#39;imperturbable &#8211; et pourtant perturb&eacute;-Pharaon.<\/p>\n<p>\n\t*<\/p>\n<p>\n\tPointe extr&ecirc;me de la vie et moment d&#39;illumination finale et de vision supr&ecirc;me, d&eacute;sir end&eacute;mique de retour au bercail (&quot;(&#8230;) je n&#39;avais plus qu&#39;un seul d&eacute;sir : &ecirc;tre enfoui dans ma terre natale&quot;(&nbsp;Le D&eacute;sert, p. 225)), la mort est aussi la figure circulaire du r&eacute;ensourcement apr&egrave;s la dispersion, la boucle qui permet de rejoindre les racines, de revenir au point de d&eacute;part, figure o&ugrave; co&iuml;ncident l&#39;aspiration &agrave; la paix finale et le renouement avec le sol natal. Ce renouement est nettement visible dans&nbsp;Le Mirliton du Ciel&nbsp;o&ugrave; Memmi fait la part belle aux &quot;v&eacute;rit&eacute;s du coeur&quot;, d&eacute;passant le cart&eacute;sianisme cassant de&nbsp;La Statue de Sel&nbsp;au profit d&#39;un lyrisme nostalgique, ondulant et conciliateur. Ainsi, le romancier &agrave; th&egrave;se, l&#39;essayiste limpide et scrutateur, le pol&eacute;miste sans haine et sans faiblesse, retrouve en m&ecirc;me temps que la bienveillance et le repos, la beaut&eacute; et la po&eacute;sie.<\/p>\n<p>\n\t&quot;Essai de ma&icirc;trise du monde jamais achev&eacute;&quot; (La Statue de Sel, p. 234), la litt&eacute;rature appara&icirc;t chez Memmi comme une entreprise urgente d&#39;interrogation, de mise en ordre, de clarification, de prise de position, de justification, comme une solution aux probl&egrave;mes existentiels : solitude, &eacute;chec des solidarit&eacute;s, exil. &quot;Pour m&#39;all&eacute;ger du poids du monde, nous dit le narrateur de&nbsp;La Statue de Sel, je le mis sur le papier&quot; (p. 123). C&#39;est aussi, &agrave; plusieurs reprises, la le&ccedil;on du&nbsp;Scorpion&nbsp;qui proclame que, pour &quot;un homme accul&eacute; au mur (&#8230;) les mots constituent la seule d&eacute;fense&quot; (p. 66), &quot;un pis-aller&quot;(p.248) n&eacute;cessaire.L&#39;&eacute;crivain tente en quelque sorte &quot;une int&eacute;gration par l&#39;imaginaire&quot; (p.266), une restitution par l&#39;&eacute;criture de ce qui lui &eacute;chappe: &quot;Qu&#39;ai-je fait jusqu&#39;ici ! Ai-je m&ecirc;me v&eacute;cu? Par quelle aberration en suis-je arriv&eacute;, comme les pharaons, &agrave; consid&eacute;rer ma vie r&eacute;elle comme un mat&eacute;riau n&eacute;gligeable pour l&#39;&eacute;laboration d&#39;une illusion d&#39;&eacute;ternit&eacute;? Pour quelques feuillets que l&#39;on trouverait apr&egrave;s ma mort !&quot; (Le Pharaon, p. 149). &quot;Au-del&agrave; des d&eacute;molitions&quot; pour reprendre l&#39;expression de&nbsp;La lib&eacute;ration du Juif, il esp&egrave;re continuer le r&eacute;cit et &eacute;laborer un &eacute;difice, une pyramide de mots. A d&eacute;faut d&#39;&ecirc;tre le roi de l&#39;histoire, il se voit confier la t&acirc;che d&#39;&ecirc;tre &quot;l&#39;historiographe&quot; du roi (Le D&eacute;sert,&nbsp;p. 242 ;&nbsp;Le Pharaon&nbsp;p. 336). Pour compenser la perte d&#39;un &quot;royaume&quot;, il en b&acirc;tit un avec les mots et les r&ecirc;ves.<\/p>\n<p>\n\tL&#39;oeuvre, chez Memmi, serait-elle, comme dans&nbsp;Le Scorpion, &quot;une entreprise de sant&eacute;&quot; (p. 55; p. 164) ou, comme dans&nbsp;La Statue de Sel,&nbsp;une fa&ccedil;on de &quot;se d&eacute;barrasse[r] de sa bouillie de chat, [de] vomi[r] ce qu&#39;[il] ne peu[t] dig&eacute;rer par l&#39;oubli&quot; (p. 120) ou encore une simple tricherie, un &quot;tour de passe-passe&quot;(Le Scorpion,&nbsp;p. 13) comme un autre? Dans le m&ecirc;me roman qui est sans doute l&#39;oeuvre o&ugrave; il a le mieux r&eacute;fl&eacute;chi sur son art, il s&#39;interroge : &quot;Si un &eacute;crivain essayait de dire tout, dans un seul livre, ce livre serait-il celui de sa gu&eacute;rison, de sa r&eacute;conciliation avec lui-m&ecirc;me et les autres, avec la vie, ou cet effort lui sera- t-il funeste? Insupportable aux autres et &agrave; lui-m&ecirc;me?&quot; (p. 65). La r&eacute;ponse, Memmi ne semble pas la conna&icirc;tre avec certitude. D&#39;une lucidit&eacute; extr&ecirc;me, cet &eacute;crivain ne se donne jamais de r&eacute;ponse d&eacute;finitive et s&eacute;curisante, il se meut dans le doute et l&#39;interrogation sur la r&eacute;alit&eacute; ou le caract&egrave;re illusoire de tout ce qu&#39;il per&ccedil;oit ou croit comprendre.<\/p>\n<p>\n\tSon oeuvre, de bout en bout, appelle &agrave; ce qu&#39;on ne l&#39;enferme ni ne s&#39;enferme dans le parti-pris, nous met en garde contre l&#39;injustice que contient tout jugement id&eacute;ologique de circonstance. Il est temps donc que l&#39;&eacute;cran des vieilles rancoeurs et des accusations mutuelles s&#39;&eacute;croule pour permettre une lecture plus sereine et plus lib&eacute;r&eacute;e de l&#39;oeuvre, une lecture o&ugrave; rien d&#39;autre ne s&#39;interposerait entre elle et son lecteur que la sympathie et la complicit&eacute; retrouv&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tAfifa MARZOUKI<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ALBERT MEMMI, grand ecrivain Tune &nbsp; &nbsp; par Afifa Marzouki &nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[39,188,77,351,10,69,20,23,14,314,60,13,9,1],"tags":[],"class_list":["post-9319","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-afrique-du-nord","category-albert-memmi","category-alger","category-camus","category-france","category-habib-bourguiba","category-juif","category-litterature","category-paris","category-pierre-mend","category-rome","category-tunis","category-tunisie","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9319","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9319"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9319\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9319"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9319"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9319"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}