{"id":9499,"date":"2015-11-25T18:23:42","date_gmt":"2015-11-25T18:23:42","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=9499"},"modified":"2015-11-26T04:59:53","modified_gmt":"2015-11-26T04:59:53","slug":"juifs-du-maghreb-de-la-conquete-arabe-a-la-decolonisation-par-jacques-taieb","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/juifs-du-maghreb-de-la-conquete-arabe-a-la-decolonisation-par-jacques-taieb\/","title":{"rendered":"Juifs du Maghreb : De la conqu\u00eate arabe \u00e0 la d\u00e9colonisation, par Jacques Ta\u00efeb"},"content":{"rendered":"<div id=\"docHeader\">\n<p>\n\t\tJuifs du Maghreb :&nbsp;De la conqu&ecirc;te arabe &agrave; la d&eacute;colonisation, par&nbsp;Jacques.&nbsp;Ta&iuml;eb<\/p>\n<div id=\"docPagination\">\n\t\t&nbsp;<\/div>\n<\/div>\n<div id=\"docBody\">\n<div id=\"entries\">\n<h2>\n\t\t\t<br \/>\n\t\t\t&nbsp;<\/h2>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"toc\">\n<h2>\n\t\t\t&nbsp;<\/h2>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"text\">\n<div>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tTreize si&egrave;cles d&rsquo;histoire, immense dur&eacute;e qui oblige &agrave; se polariser sur les faits les plus saillants, les tendances les plus marquantes. P&eacute;riode immense donc, mais jalonn&eacute;e par des articulations historiques, c&rsquo;est-&agrave;-dire des &eacute;v&eacute;nements-clefs qui eurent,&nbsp;ipso facto,&nbsp;une post&eacute;rit&eacute;.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tLe premier temps, &agrave; notre sens, va de la conqu&ecirc;te arabe du Maghreb jusqu&rsquo;&agrave; la fin du&nbsp;xve&nbsp;si&egrave;cle,&nbsp;grosso modo,&nbsp;la fin de notre Moyen &Acirc;ge, temps historique lointain o&ugrave; se forge la personnalit&eacute; du groupe minoritaire. Le deuxi&egrave;me temps couvre les&nbsp;xvie,&nbsp;xviie&nbsp;et&nbsp;xviiie&nbsp;si&egrave;cles o&ugrave; plus qu&rsquo;auparavant le Maghreb, et ses communaut&eacute;s juives, est entra&icirc;n&eacute; dans le tourbillon m&eacute;diterran&eacute;en et surtout de plus en plus influenc&eacute; par les transformations lentes mais fondamentales de l&rsquo;Europe classique. Le troisi&egrave;me temps enfin, &agrave; partir du&nbsp;xixe&nbsp;si&egrave;cle, est marqu&eacute; par l&rsquo;irruption fracassante de la modernit&eacute; occidentale qui aura sur les populations du Nord de l&rsquo;Afrique, et en particulier les populations juives, des cons&eacute;quences r&eacute;volutionnaires.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>De &laquo;&nbsp;l&rsquo;&acirc;ge d&rsquo;or&nbsp;&raquo; &agrave; la d&eacute;cadence<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tLorsque dans la deuxi&egrave;me moiti&eacute; du&nbsp;viie&nbsp;si&egrave;cle apr&egrave;s J.-C, les Arabes abord&egrave;rent les rives du Maghreb, ils y trouv&egrave;rent, de mani&egrave;re certaine, des communaut&eacute;s juives, depuis longtemps enracin&eacute;es, et int&eacute;grant probablement un certain nombre de pros&eacute;lytes. L&rsquo;islamisation de la contr&eacute;e, patente au&nbsp;viiiesi&egrave;cle, soumit&nbsp;ipso facto&nbsp;les juifs au statut de la&nbsp;dhimma,&nbsp;connue aussi sous le nom de pacte d&rsquo;Omar qui aurait &eacute;t&eacute; initi&eacute; par le deuxi&egrave;me calife Omar Ibn el-Khattab en 640 apr&egrave;s J.-C. et mis en forme, plus tardivement, par le calife Omar Ibn Abdelaziz.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tCe statut, in&eacute;gal par nature, laissait au&nbsp;dhimmi&nbsp;ou prot&eacute;g&eacute; la libre disposition de ses biens et lui assurait la s&eacute;curit&eacute;. Ce dernier souffrait en contrepartie d&rsquo;incapacit&eacute;s l&eacute;gales, payait&nbsp;la jizya&nbsp;ou imp&ocirc;t de capitation, discriminatoire par essence et s&rsquo;engageait &agrave; traiter l&rsquo;islam et les musulmans avec d&eacute;f&eacute;rence et humilit&eacute;.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tC&rsquo;est d&eacute;sormais dans ce cadre que va se d&eacute;rouler l&rsquo;existence des juiveries du Maghreb avec, dans un premier temps, celui de l&rsquo;islam classique, une relative tol&eacute;rance du ma&icirc;tre musulman et une vive cr&eacute;ativit&eacute; intellectuelle en symbiose avec la brillante culture arabe d&rsquo;alors. Temps alcyoniens qui s&rsquo;ab&icirc;meront dans les crises du&nbsp;xiie&nbsp;si&egrave;cle.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>Brillance et tribulations<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tDans les premiers si&egrave;cles de l&rsquo;islam (du&nbsp;viiie&nbsp;au&nbsp;xiie&nbsp;si&egrave;cle apr&egrave;s J.-C), dans l&rsquo;immense espace allant de l&rsquo;actuel Irak jusqu&rsquo;&agrave; l&rsquo;Occident &laquo;&nbsp;extr&ecirc;me&nbsp;&raquo;, le Maroc (et l&rsquo;Espagne), le pacte fut appliqu&eacute; avec un certain laxisme car le monde arabo-musulman d&rsquo;alors, puissant et prosp&egrave;re, traitait sans crispation ses minoritaires, le Maghreb ne faisant, en rien, exception &agrave; la r&egrave;gle.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tCette tol&eacute;rance se mua m&ecirc;me en une relative bienveillance sous la dynastie fatimide (910-972) en Berb&eacute;rie orientale. Chiites isma&eacute;liens, adeptes de doctrines &eacute;sot&eacute;riques et r&eacute;gnant sur des populations sunnites, les Fatimides utiliseront volontiers les services des gens du Livre&nbsp;ahl el-kit&acirc;b,&nbsp;en l&rsquo;occurrence les juifs. Presque &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, les Idrissides de F&egrave;s (788-959), sans &ecirc;tre fondamentalement hostiles aux juifs, furent plus regardants.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tLes documents de la Gueniza du Caire brossent, pour le Maghreb, de 800 &agrave; 1150 apr&egrave;s J.-C, en chiffres ronds, une vaste fresque des communaut&eacute;s juives. Cette p&eacute;riode, &agrave; bien des &eacute;gards, appara&icirc;t comme une &egrave;re de prosp&eacute;rit&eacute; &eacute;conomique, de brillance intellectuelle avec deux p&ocirc;les particuli&egrave;rement actifs, F&egrave;s et surtout Kairouan. En mati&egrave;re d&rsquo;institutions communautaires, les Juifs b&eacute;n&eacute;ficient d&rsquo;une large autonomie et s&rsquo;&eacute;mancipent de la tutelle de l&rsquo;elixarque de Bagdad au d&eacute;but du&nbsp;xie&nbsp;si&egrave;cle. Partout, les juifs des classes ais&eacute;es acc&egrave;dent &agrave; la culture arabe, parlent, lisent, composent en cette langue, vraisemblablement d&egrave;s la fin du&nbsp;viiie&nbsp;si&egrave;cle. Ces documents attestent aussi du r&ocirc;le d&rsquo;espace colonial du monde arabe, jou&eacute; par le Maghreb, avec un flux r&eacute;gulier et fourni de juifs originaires du Levant et d&rsquo;&Eacute;gypte, jusqu&rsquo;aux d&eacute;buts du&nbsp;xie&nbsp;si&egrave;cle. Nouvelle composante ethnique qui vient s&rsquo;ajouter aux communaut&eacute;s indig&egrave;nes et peut-&ecirc;tre les submerger, catalysant et acc&eacute;l&eacute;rant l&rsquo;arabisation.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tCette longue embellie prit fin au milieu du&nbsp;xiie&nbsp;si&egrave;cle avec la conqu&ecirc;te des Almohades. Musulmans fanatiques, ils exerc&egrave;rent, sur les gens du Livre, de sanglantes pressions pour les obliger &agrave; abjurer, non sans r&eacute;sultats. Avant 1165 toutefois, il n&rsquo;y eut pas simultan&eacute;it&eacute; spatiale dans les pers&eacute;cutions mais, apr&egrave;s cette date, le juda&iuml;sme et le christianisme, officiellement, disparurent du Maghreb. Il est cependant vraisemblable qu&rsquo;aux marges du Sahara et dans les zones rurales recul&eacute;es, certains Juifs purent continuer de pratiquer, presque ouvertement, leur foi, alors que les fragiles chr&eacute;tient&eacute;s indig&egrave;nes disparurent ou presque dans la tourmente.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tLes premiers retours ouverts au juda&iuml;sme semblent s&rsquo;&ecirc;tre produits autour de 1230 et se poursuivre dans les d&eacute;cennies suivantes. Ils furent cependant peu nombreux. Pour quelles raisons&nbsp;? Sans doute une partie des descendants des convertis s&rsquo;&eacute;taient-ils sinc&egrave;rement ralli&eacute;s &agrave; l&rsquo;islam. Certains h&eacute;sitaient probablement &agrave; revenir au juda&iuml;sme car l&rsquo;abandon de l&rsquo;islam pouvait &ecirc;tre passible de la peine de mort. A cet &eacute;gard, le massacre de la communaut&eacute; juive de F&egrave;s en 1276 indiquait-il que la population supportait tr&egrave;s mal ce retour&nbsp;? Curieusement, cet &eacute;pisode almohade, aberrant et grave, n&rsquo;a laiss&eacute;, dans la m&eacute;moire populaire juive, aucune trace. Cette amn&eacute;sie s&rsquo;explique-t-elle par le petit nombre de retours&nbsp;? Ou bien, les nouvelles communaut&eacute;s juives des villes &eacute;taient-elles form&eacute;es de gens venus du d&eacute;sert, de la montagne, des zones rurales recul&eacute;es o&ugrave; ils avaient continu&eacute; de pratiquer presque ouvertement leur culte, sans passage &agrave; l&rsquo;islam&nbsp;? Les deux hypoth&egrave;ses ne sont pas n&eacute;cessairement contradictoires. En tout &eacute;tat de cause, l&rsquo;&eacute;pisode almohade laissa, plusieurs si&egrave;cles durant, des traces ind&eacute;l&eacute;biles.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>Cr&eacute;puscule sur l&rsquo;Occident musulman<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tLa p&eacute;riode qui va de la fin du&nbsp;xiiie&nbsp;si&egrave;cle jusqu&rsquo;&agrave; la fin du&nbsp;xve&nbsp;si&egrave;cle est, pour les ch&eacute;tives communaut&eacute;s juives, celle de la mis&egrave;re mat&eacute;rielle et spirituelle et de l&rsquo;oppression politique. C&rsquo;en est bel et bien fini de la prosp&eacute;rit&eacute; &eacute;conomique, de la brillance intellectuelle, de la relative bienveillance des pouvoirs publics. Ce contexte d&eacute;labr&eacute; est attest&eacute; par les&nbsp;responsa&nbsp;des rabbins d&rsquo;Alger du&nbsp;xive&nbsp;et surtout du&nbsp;xve&nbsp;si&egrave;cle. La population juive d&rsquo;alors ignore souvent les pratiques &eacute;l&eacute;mentaires du juda&iuml;sme, fait fr&eacute;quemment appel &agrave; des juges musulmans, adopte dans la vie civile et religieuse des usages islamiques. Sans doute plusieurs g&eacute;n&eacute;rations pass&eacute;es sous le masque musulman expliquent-elles, pour partie, ce d&eacute;clin tout comme la relative rupture des contacts avec les Juifs d&rsquo;Europe et du Levant. Dans le m&ecirc;me temps, les clercs juifs perdent progressivement la ma&icirc;trise de l&rsquo;arabe classique, si &eacute;vidente dans les premiers si&egrave;cles de l&rsquo;islam. Peut-&ecirc;tre, la pression des autorit&eacute;s pour interdire aux Juifs l&rsquo;usage de l&rsquo;alphabet arabe est-elle &agrave; l&rsquo;origine de cette perte&nbsp;?<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tSurtout, l&rsquo;application s&eacute;v&egrave;re, mesquine, hostile de la&nbsp;dhimma&nbsp;vire &agrave; l&rsquo;oppression pure et simple. Les Juifs sont astreints ici au port de la rouelle, l&agrave; &agrave; l&rsquo;adoption de couleurs sombres dans le cadre du&nbsp;ghiy&acirc;r&nbsp;ou distinction vestimentaire, peu appliqu&eacute;e aux premiers si&egrave;cles de l&rsquo;islam. Discrets, tr&egrave;s pauvres (sauf quelques n&eacute;gociants des ports), de tous m&eacute;pris&eacute;s, les Juifs du Maghreb central sous les Zayyanides de Tlemcen (1236-1554) et ceux d&rsquo;Ifriqiya sous les Hafsides de Tunis (1207-1574) &eacute;vitent-ils, du moins, les pers&eacute;cutions sanglantes. &Agrave; l&rsquo;autre extr&eacute;mit&eacute; du Maghreb, en revanche, les M&eacute;rinides de F&egrave;s (1258-1420) et les Wattasides (1420-1548) associent quelquefois des juifs &agrave; leur pouvoir mais les violences populaires sont redoutables comme en 1465 &agrave; F&egrave;s.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tCes temps difficiles furent, dans une certaine mesure, ceux de l&rsquo;enfermement dans des quartiers sp&eacute;ciaux comme le&nbsp;mell&acirc;h&nbsp;de F&egrave;s constitu&eacute; en 1438. Cet enfermement fut-il &agrave; l&rsquo;origine, comme on l&rsquo;a souvent soutenu, des particularit&eacute;s des parlers arabes des juifs des grandes villes&nbsp;? Ce n&rsquo;est pas absolument d&eacute;montr&eacute;, et sans doute ne faut-il pas n&eacute;gliger d&rsquo;autres explications comme les influences linguistiques espagnoles &agrave; partir du&nbsp;xviesi&egrave;cle.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tCes temps obscurs furent travers&eacute;s par un &eacute;v&eacute;nement marquant&nbsp;: l&rsquo;installation, surtout &agrave; Alger, de r&eacute;fugi&eacute;s juifs catalans apr&egrave;s les massacres de 1391 en Espagne. Plus cultiv&eacute;s et plus riches, les nouveaux venus impos&egrave;rent leur liturgie et leurs usages civils &agrave; Alger et dans les villes voisines. Ils furent &agrave; l&rsquo;origine d&rsquo;un renouveau des &eacute;tudes religieuses, toujours &agrave; Alger et peut-&ecirc;tre plus tard &agrave; Tunis, alors que F&egrave;s aurait toujours compt&eacute; quelques savants.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tCe cr&eacute;puscule sur l&rsquo;Occident musulman n&rsquo;est en rien un ph&eacute;nom&egrave;ne isol&eacute;, il est, dans une large mesure repr&eacute;sentatif de l&rsquo;&eacute;tat du juda&iuml;sme mondial et de celui du monde arabe. Dans l&rsquo;&Eacute;gypte et la Syrie mameloukes, en effet, l&rsquo;oppression contre les communaut&eacute;s juives est si forte du&nbsp;xiiie&nbsp;au&nbsp;xve&nbsp;si&egrave;cle que l&rsquo;&eacute;crasante majorit&eacute; choisit d&rsquo;apostasier ou de fuir, vidant le juda&iuml;sme &eacute;gyptien, en particulier, de ses forces vives. En Europe, chass&eacute;s des foyers d&rsquo;Occident (France, Angleterre), partout discrimin&eacute;s voire massacr&eacute;s, les Juifs ne font que survivre, menant une existence r&eacute;tr&eacute;cie &agrave; l&rsquo;ombre du ghetto, le juda&iuml;sme espagnol faisant, pour peu de temps encore, exception &agrave; la r&egrave;gle.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>1500-1800&nbsp;: le nouveau Maghreb<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\t&Agrave; la fin du&nbsp;xve&nbsp;si&egrave;cle, &agrave; la veille de l&rsquo;arriv&eacute;e des Juifs ib&eacute;riques, le juda&iuml;sme maghr&eacute;bin, des sables de la grande Syrte aux rives de l&rsquo;Atlantique, comptait sans doute moins de 100&nbsp;000 adeptes, quelque 2&nbsp;% de la population totale. Cette population juive comportait une forte composante urbaine avec une concentration importante dans les grandes villes de l&rsquo;int&eacute;rieur comme F&egrave;s, Mekn&egrave;s ou Constantine et les grands ports, Alger, Tunis, voire Tripoli. Elle comprenait aussi, on le sait moins, une minorit&eacute; rurale non n&eacute;gligeable, surtout au Maroc&nbsp;: Juifs montagnards de l&rsquo;Anti-Atlas, du Haut Atlas et du Draa, &agrave; l&rsquo;&eacute;poque, probablement berb&eacute;rophones, juifs semi-nomades des steppes tunisiennes et de mani&egrave;re plus &eacute;vidente de la r&eacute;gion de Constantine, vieilles implantations montagnardes dans le Nefoussa et le Gharyan au sud de Tripoli.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tCes Juifs du Maghreb, depuis la disparition (du&nbsp;xiie&nbsp;au&nbsp;xive&nbsp;si&egrave;cle) des derniers r&eacute;sidus chr&eacute;tiens, &eacute;taient d&eacute;sormais les seuls&nbsp;dhimmi,&nbsp;pour le meilleur et pour le pire, contrairement au Machrek o&ugrave; perdurait de fortes chr&eacute;tient&eacute;s indig&egrave;nes. Autre originalit&eacute; de l&rsquo;Occident musulman, le triomphe quasi total du sunnisme, dans sa variante mal&eacute;kite, relativement rigoriste et s&eacute;v&egrave;re &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des gens du Livre.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tCet univers stable et quelque peu stagnant allait &ecirc;tre boulevers&eacute;, entre 1492 et 1600-1610, par des &eacute;v&eacute;nements marquants de l&rsquo;histoire g&eacute;n&eacute;rale comme l&rsquo;ach&egrave;vement de la&nbsp;reconquista&nbsp;en Espagne en 1492 et le repli subs&eacute;quent de musulmans grenadins vers le Maghreb, les tentatives ib&eacute;riques d&rsquo;installation dans les ports maghr&eacute;bins, l&rsquo;arriv&eacute;e en 1609-1610 des Morisques chass&eacute;s d&rsquo;Espagne et, par dessus tout, au&nbsp;xvie&nbsp;si&egrave;cle, la pr&eacute;sence ottomane en &laquo;&nbsp;Libye, Tunisie et Alg&eacute;rie&nbsp;&raquo; coupant en deux le monde du &laquo;&nbsp;berb&eacute;ro-islam&nbsp;&raquo; et isolant le royaume ch&eacute;rifien.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tLes communaut&eacute;s furent affect&eacute;es par ces &eacute;v&eacute;nements et par d&rsquo;autres tenant sp&eacute;cifiquement &agrave; l&rsquo;histoire juive comme l&rsquo;expulsion des juifs d&rsquo;Espagne de 1492. Cette nouvelle donne allait certes transformer leur destin&eacute;e, mais, au-del&agrave;, ces temps nouveaux pr&eacute;sentent une claire distinction des &eacute;poques avec un&nbsp;xvie&nbsp;si&egrave;cle agit&eacute; et relativement confus, un&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle o&ugrave; se mettent en place les structures politiques, &eacute;conomiques et socio-culturelles, du Maghreb moderne, structures subtilement modifi&eacute;es au&nbsp;xviiie. De ces changements globaux, les Juifs furent partie prenante.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>Un si&egrave;cle nerveux<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tLa poursuite de la&nbsp;reconquista&nbsp;en terre d&rsquo;Afrique eut, pour les communaut&eacute;s juives, des cons&eacute;quences n&eacute;gatives. Les Espagnols, entre autres ports, prirent Tripoli en 1511, Tunis en 1535, Tlemcen en 1543. La population, dont les juifs, y fut massacr&eacute;e, vendue comme esclave, contrainte &agrave; la fuite. Les communaut&eacute;s ne se reconstitu&egrave;rent qu&rsquo;&agrave; la fin du&nbsp;xvie&nbsp;si&egrave;cle lorsque les Turcs reprirent la plupart de ces cit&eacute;s.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tAutre &eacute;v&eacute;nement d&rsquo;importance, l&rsquo;arriv&eacute;e des juifs chass&eacute;s d&rsquo;Espagne en 1492, puis, en rangs moins serr&eacute;s, celle des exil&eacute;s du Portugal en 1496-97. Ces r&eacute;fugi&eacute;s, dans leur grande majorit&eacute;, choisirent de s&rsquo;&eacute;tablir au Maroc o&ugrave; leur installation d&eacute;clencha de longs conflits avec les juifs indig&egrave;nes&nbsp;(tochav&icirc;m&nbsp;en h&eacute;breu,&nbsp;beldiyy&icirc;n&nbsp;en arabe). Nombreux, influents, riches, cultiv&eacute;s, les nouveaux venus finirent par imposer leurs usages religieux et leur liturgie, tout au moins dans le Nord-Est et les grandes cit&eacute;s de Sal&eacute;, Mekn&egrave;s et surtout F&egrave;s. Mais ils &eacute;chou&egrave;rent dans leurs tentatives d&rsquo;&eacute;radiquer la polygamie chez les indig&egrave;nes. Leur victoire fut cependant si compl&egrave;te, en mati&egrave;re liturgique, qu&rsquo;au&nbsp;xxe&nbsp;si&egrave;cle, dans la ville de F&egrave;s, il ne subsistait qu&rsquo;une seule synagogue pratiquant le vieux rite, celle dite des&nbsp;Fassi.&nbsp;Le ph&eacute;nom&egrave;ne n&rsquo;est pas sans rappeler ce qui se produisit &agrave; Alger apr&egrave;s 1391 o&ugrave; les Catalans impos&egrave;rent, progressivement, leur rite, celui des&nbsp;mell&acirc;\u1e25&icirc;n&nbsp;(les gens venus par le mer en arabe&nbsp;?) au point que la liturgie des&nbsp;\u1e25&acirc;rriyy&icirc;n&nbsp;(les gens de la&nbsp;\u1e25&acirc;ra&nbsp;d&rsquo;Alger, les indig&egrave;nes) disparut &agrave; la veille de la conqu&ecirc;te fran&ccedil;aise de 1830.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>Au XVIIe&nbsp;si&egrave;cle, une nouvelle donne<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tPolitiquement, la pr&eacute;sence ottomane se marqua par l&rsquo;installation de trois r&eacute;gences, celle de Tripoli, de Tunis et d&rsquo;Alger&nbsp;; &eacute;conomiquement, par le recul de la puissance b&eacute;douine et la renaissance villageoise, surtout en Tunisie. Renaissance en partie li&eacute;e &agrave; l&rsquo;arriv&eacute;e des Morisques au d&eacute;but du&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle et qui modifia quelque peu la vie rurale tandis que la course, certes active avant le&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle, connut un consid&eacute;rable essor, enrichissant les particuliers et l&rsquo;&Eacute;tat, &agrave; Rabat, Sal&eacute;, Alger, Tunis et Tripoli. Dans le m&ecirc;me temps, se d&eacute;veloppait avec l&rsquo;Europe le n&eacute;goce maritime, Livourne et Marseille jouant un r&ocirc;le-clef dans les courants commerciaux.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tSans &ecirc;tre en rien monopole, l&rsquo;action des Juifs dans le rachat des captifs chr&eacute;tiens dans la course &eacute;tait importante, tout comme leur activit&eacute; commerciale avec Livourne. Dans le n&eacute;goce comme dans le rachat, le r&ocirc;le des Juifs de Livourne, et de loin, l&rsquo;emportait sur celui des juifs indig&egrave;nes. Les premiers &eacute;taient, en fait, des marranes hispano-portugais, ou plus pr&eacute;cis&eacute;ment d&rsquo;anciens marranes, pass&eacute;s par le port toscan apr&egrave;s son ouverture aux &laquo;&nbsp;nouveaux chr&eacute;tiens&nbsp;&raquo;, &agrave; l&rsquo;extr&ecirc;me fin du&nbsp;xvie&nbsp;si&egrave;cle, et &eacute;tablis &agrave; Tripoli, plus encore &agrave; Alger et surtout &agrave; Tunis, au tout d&eacute;but du&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle. Cette activit&eacute; portuaire suscita, surtout au centre et &agrave; l&rsquo;est du Maghreb, un certain afflux de Juifs issus des petites villes et des zones rurales, exode dont b&eacute;n&eacute;fici&egrave;rent trois cit&eacute;s&nbsp;: Tripoli, Tunis et Alger.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tL&rsquo;arriv&eacute;e des Juifs ib&eacute;riques entra&icirc;na aussi, au&nbsp;xvie&nbsp;si&egrave;cle, une effervescence mystique, l&rsquo;aspect cardinal de cette effervescence tournant autour de la cabbale, d&rsquo;abord au Maroc puis graduellement dans tout le Maghreb. &Agrave; partir du d&eacute;but du&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle, on r&eacute;activa, de par la volont&eacute; des cabbalistes, des d&eacute;votions quelque peu oubli&eacute;es. Il s&rsquo;agissait des m&eacute;lodies m&eacute;lancoliques ditesbaqqach&ocirc;t,&nbsp;vigoureuse synth&egrave;se entre po&eacute;sie h&eacute;bra&iuml;que et plain-chant andalou qui, des g&eacute;n&eacute;rations durant, essentiellement au Maroc, repr&eacute;senta, par excellence, et l&rsquo;art musical et la ferveur religieuse. Toujours au&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle, la multiplicit&eacute; des &eacute;changes avec l&rsquo;Europe et surtout Livourne fit p&eacute;n&eacute;trer l&rsquo;imprim&eacute; h&eacute;bra&iuml;que au Maghreb, diffusant le savoir et &eacute;largissant le nombre des clercs, et l&agrave; encore, le r&ocirc;le des Livournais d&rsquo;Alger et de Tunis fut consid&eacute;rable par leur mobilit&eacute;, leur ubiquit&eacute;, leur haut niveau culturel.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>Le f&eacute;cond XVIIIe&nbsp;si&egrave;cle<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tApr&egrave;s 1730, la course en M&eacute;diterran&eacute;e s&rsquo;essoufflant, les finances publiques et priv&eacute;es d&rsquo;Alger entrent en crise tandis que Tripoli et plus encore Tunis s&rsquo;en tirent bien mieux en d&eacute;veloppant, &agrave; grande &eacute;chelle, le commerce maritime avec l&rsquo;Europe, Marseille l&rsquo;emportant d&eacute;sormais sur Livourne. Au Maroc, l&rsquo;essor du commerce maritime au loin fut plus tardif qu&rsquo;ailleurs au Maghreb et fit la fortune des &laquo;&nbsp;commer&ccedil;ants du sultan&nbsp;&raquo;,&nbsp;tujj&acirc;r es-sol\u1e6d&acirc;n,&nbsp;musulmans andalous, Europ&eacute;ens et surtout Juifs, install&eacute;s dans le nouveau port d&rsquo;As-saw&icirc;ra(Mogador) et vou&eacute;s au n&eacute;goce atlantique avec les puissances protestantes.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tEn mati&egrave;re institutionnelles, l&rsquo;&eacute;v&eacute;nement le plus symbolique fut le &laquo;&nbsp;schisme&nbsp;&raquo;, en 1710, &agrave; Tunis, des Juifs livournais ou&nbsp;Gr&acirc;na&nbsp;qui se s&eacute;par&egrave;rent unilat&eacute;ralement des Tunisiens ou&nbsp;Tw&acirc;nsa&nbsp;en cr&eacute;ant des institutions communautaires s&eacute;par&eacute;es, &laquo;&nbsp;schisme&nbsp;&raquo; finalement reconnu par les&nbsp;Tw&acirc;nsa&nbsp;en 1741, choc culturel majeur entre arabis&eacute;s,&nbsp;Must&rsquo;areb&icirc;n,&nbsp;et fiers juifs ib&eacute;riques, fait atypique, car, partout ailleurs au Maghreb, les Espagnols s&rsquo;&eacute;taient empar&eacute;s des leviers de commande communautaires. Pourquoi &agrave; Tunis, et &agrave; Tunis seulement, les indig&egrave;nes refus&egrave;rent-ils d&rsquo;abdiquer&nbsp;?<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tLe&nbsp;xviiie&nbsp;si&egrave;cle fut aussi par excellence celui de l&rsquo;effervescence urbaine, de l&rsquo;expansion spatiale des quartiers juifs, de l&rsquo;exode rural. Si la population juive d&rsquo;Alger, ran&ccedil;on du d&eacute;clin &eacute;conomique de la ville-&Eacute;tat, r&eacute;gressa lentement, tout au long du si&egrave;cle, si les Juifs, dans quelques cit&eacute;s marocaines, comme F&egrave;s, Mekn&egrave;s, Marrakech, &eacute;taient enferm&eacute;s depuis plusieurs g&eacute;n&eacute;rations dans lemell&acirc;h&nbsp;ceint de murailles&nbsp;; on notait, un peu partout, la cr&eacute;ation de nouvelles communaut&eacute;s dans les ports comme Mogador, au Maroc, Sfax et Mahdia, en Tunisie, Oran, reconquise, en 1792, sur les Espagnols par le dey d&rsquo;Alger. Dans certains centres, la population juive, en nette croissance, d&eacute;borda son habitat traditionnel, celui de la&nbsp;\u1e25&acirc;ra&nbsp;(le quartier juif). &Agrave; Tunis elle s&rsquo;&eacute;tendit vers l&rsquo;est, d&egrave;s le d&eacute;but du&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle et plus encore au&nbsp;xviiie&nbsp;si&egrave;cle. &Agrave; Tripoli, l&rsquo;espace compris entre le petit quartier,&nbsp;\u1e25&acirc;ra sgh&icirc;ra,&nbsp;et le grand quartier&nbsp;\u1e25&acirc;ra kb&icirc;ra&nbsp;fut lentement investi. L&rsquo;immigration vers les grandes villes, exode rural pour l&rsquo;essentiel, est d&rsquo;ailleurs encore pr&eacute;sente dans la m&eacute;moire populaire, essentiellement par le canal de l&rsquo;onomastique.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tCe fertile&nbsp;xviiie&nbsp;si&egrave;cle fut encore celui d&rsquo;une consid&eacute;rable activit&eacute; &eacute;ditoriale des rabbins locaux, avec le plus souvent une litt&eacute;rature d&eacute;cisionnaire et des gloses talmudiques, g&eacute;n&eacute;ralement imprim&eacute;es &agrave; Livourne, encore et toujours Livourne&nbsp;! S&rsquo;enracin&egrave;rent alors des lign&eacute;es de savants et d&rsquo;&eacute;rudits comme les Abensur de F&egrave;s, les Benattar pr&eacute;sents dans plusieurs cit&eacute;s du Maroc, les Berdugo et Toledano de Mekn&egrave;s, les Borgel de Tunis et nous en oublions. Dans ce m&ecirc;me temps, autre ph&eacute;nom&egrave;ne d&rsquo;ouverture et de mobilit&eacute;, se multipli&egrave;rent les voyages des rabbins &eacute;missaires de Palestine faisant circuler les id&eacute;es, les livres, les informations, les airs liturgiques.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tTous faits de soci&eacute;t&eacute; &eacute;minemment novateurs, &eacute;largissant et approfondissant certes les tendances d&eacute;j&agrave; pr&eacute;sentes au&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle mais multipliant les innovations majeures comme la production,&nbsp;in situ,&nbsp;d&rsquo;une consid&eacute;rable litt&eacute;rature rabbinique.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\t1500-1800, trois si&egrave;cles de mutations ou, plus modestement, de changements lents mais r&eacute;guliers et significatifs. S&rsquo;insinue alors, au Maghreb, une premi&egrave;re modernit&eacute;, ou une pr&eacute;modernit&eacute;, ant&eacute;rieure &agrave; la R&eacute;volution industrielle et &agrave; l&rsquo;intrusion massive de l&rsquo;Occident. Pr&eacute;modernit&eacute; catalys&eacute;e, dans une large mesure, par l&rsquo;arriv&eacute;e de Juifs ib&eacute;riques au Maghreb, soit directement apr&egrave;s 1492-1496, soit plus tardivement par le canal de Livourne. Pr&eacute;modernit&eacute; qui affecte, aussi et surtout, les communaut&eacute;s juives d&rsquo;Europe, d&eacute;j&agrave; quelque peu p&eacute;n&eacute;tr&eacute;es par les Lumi&egrave;res et en plein essor d&eacute;mographique apr&egrave;s 1700. Les communaut&eacute;s juives du Maghreb s&rsquo;ins&egrave;rent donc dans les tendances lourdes du juda&iuml;sme mondial d&rsquo;alors.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tPar rapport cependant au Levant ottoman, plus pr&eacute;cis&eacute;ment, par rapport au monde jud&eacute;o-espagnol de Gr&egrave;ce et du Bosphore, d&rsquo;une part, et aux communaut&eacute;s juives arabophones d&rsquo;&Eacute;gypte et du croissant fertile, d&rsquo;autre part, nos Juifs des &eacute;chelles de Barbarie et m&ecirc;me du Maghreb int&eacute;rieur sont affect&eacute;s d&rsquo;un dynamisme plus grand. Apr&egrave;s, en effet, un&nbsp;xvie&nbsp;si&egrave;cle relativement prosp&egrave;re et une relative tol&eacute;rance d&rsquo;un ma&icirc;tre turc, le&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle, au Levant, voit un durcissement du statut des Juifs en m&ecirc;me temps que les chr&eacute;tiens locaux, aid&eacute;s par la sollicitude de l&rsquo;Europe et par l&rsquo;ouverture d&rsquo;&eacute;coles modernes, concurrencent victorieusement les Juifs dans le commerce ext&eacute;rieur et l&rsquo;appareil d&rsquo;&Eacute;tat. Les communaut&eacute;s juives du Levant sont, en m&ecirc;me temps, psychologiquement &eacute;puis&eacute;es, &agrave; la fin du&nbsp;xviie&nbsp;si&egrave;cle, par le d&eacute;sastreux &eacute;pisode du faux messie Chabb&acirc;tay Zvi, alors que celles du Maghreb le sont beaucoup moins, dans un contexte o&ugrave; l&rsquo;absence de chr&eacute;tient&eacute;s indig&egrave;nes fait des Juifs indig&egrave;nes, et surtout des Livournais, les interm&eacute;diaires oblig&eacute;s vis-&agrave;-vis de l&rsquo;Europe et les vecteurs du changement social.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>1830-1980. L&rsquo;intrusion fracassante de la modernit&eacute;<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tUn si&egrave;cle et demi de consid&eacute;rables bouleversements, de mutations inou&iuml;es, impensables avant 1830. Le changement social, dans toutes ses manifestations, se fait alors extr&ecirc;mement rapide, continu, d&eacute;stabilisateur, acculturant. Dans cet univers o&ugrave; tout dor&eacute;navant bouge, des articulations historiques avec de sensibles retomb&eacute;es sont cependant ais&eacute;ment perceptibles. Elles serviront de balises dans la trame &eacute;v&eacute;nementielle qui va suivre.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>Les Juifs du Maghreb &agrave; la veille de 1830<\/strong><\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tPourquoi d&rsquo;abord ce rep&egrave;re de 1830&nbsp;? Tout simplement parce qu&rsquo;il marque, avec la prise d&rsquo;Alger par les Fran&ccedil;ais, le d&eacute;but du processus de modernisation dont il a &eacute;t&eacute; question plus haut.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tVers 1820-1830, on d&eacute;nombrait, tr&egrave;s grossi&egrave;rement, 140&nbsp;000 Juifs au Maghreb (un peu moins de 2&nbsp;% de la population totale), dont vraisemblablement quelque 10&nbsp;000 en Libye, 30&nbsp;000 en Tunisie, 25 &agrave; 30&nbsp;000 en Alg&eacute;rie, 70&nbsp;000 ou plus au Maroc. Cette population souffrait partout d&rsquo;un statut juridique tr&egrave;s diminu&eacute; mais il faut honn&ecirc;tement distinguer entre les trois r&eacute;gences ottomanes et le royaume ch&eacute;rif&iuml;en. Dans les trois premi&egrave;res, dominait la&nbsp;dhimma&nbsp;classique c&rsquo;est-&agrave;-dire un statut d&rsquo;oppression, sans exc&egrave;s sanglants de la populace ou des autorit&eacute;s, contrairement au Maroc.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tLinguistiquement arabis&eacute;e depuis de tr&egrave;s longs si&egrave;cles, la collectivit&eacute; comptait cependant en son sein quelques minorit&eacute;s non arabophones&nbsp;: les hispanophones du nord du Maroc, en place depuis 1492, pratiquant un dialecte jud&eacute;o-espagnol dit&nbsp;hak&egrave;tiya&nbsp;et le groupe de langue et de culture berb&egrave;re du Haut Atlas central au Maroc, dernier bastion possible d&rsquo;une aire jadis &eacute;tendue &agrave; tout le Haut Atlas, &agrave; l&rsquo;Anti-Atlas, &agrave; la plaine du Sous et au Draa. Mais ces populations auraient &eacute;t&eacute; arabis&eacute;es au&nbsp;xviie&nbsp;et surtout au&nbsp;xviiie&nbsp;si&egrave;cle par des Juifs arabophones, porteurs de cette langue prestigieuse et semble-t-il originaires d&rsquo;Illigh, Demnat et surtout Ifrane.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\tSocialement et g&eacute;ographiquement diversifi&eacute;es, les communaut&eacute;s appartenaient toutes au monde de la tradition, &laquo;&nbsp;ce monde que nous avons perdu&nbsp;&raquo;, selon l&rsquo;expression de l&rsquo;historien britannique Peter Laslett. Croyances traditionnelles, o&ugrave; se m&ecirc;laient religion et superstitions, soci&eacute;t&eacute; traditionnelle, avec une mince &eacute;lite de clercs et de n&eacute;gociants, une masse pauvre de boutiquiers et d&rsquo;artisans, un grand nombre de mis&eacute;rables, mentalit&eacute;s traditionnelles sans remise en cause sacril&egrave;ge de l&rsquo;ordre du monde, social ou politique. Certes, quelques fr&eacute;missements &eacute;taient apparus &agrave; l&rsquo;extr&ecirc;me fin duxviiie&nbsp;si&egrave;cle avec les Lumi&egrave;res et la R&eacute;volution fran&ccedil;aise. Certes encore, certains, qui avaient voyag&eacute;, savaient que les Juifs de Bordeaux, Amsterdam et Livourne &eacute;taient des hommes libres, mis sur un pied d&rsquo;&eacute;galit&eacute; avec les chr&eacute;tiens. Certes enfin, quelques-uns, sans doute, aspiraient &agrave; sortir leurs coreligionnaires de leur situation diminu&eacute;e. Mais ces constats et ces aspirations demeuraient tr&egrave;s minoritaires, presque marginaux.<\/p>\n<p dir=\"ltr\">\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>La prise d&rsquo;Alger et ses retomb&eacute;es<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t\tJuillet 1830, &laquo;&nbsp;Alger la bien gard&eacute;e&nbsp;&raquo; tombe entre les mains des Fran&ccedil;ais. Dans les d&eacute;cennies qui suivent, les troupes fran&ccedil;aises &eacute;tendent leur emprise sur le reste du pays et dans ce temps m&ecirc;me, les communaut&eacute;s juives de l&rsquo;ex-r&eacute;gence sont entra&icirc;n&eacute;es dans un extraordinaire tourbillon bouleversant leur quotidien et transformant leur statut politique, avec l&rsquo;entr&eacute;e dans le droit commun en mati&egrave;re juridique et l&rsquo;abolition&nbsp;de facto&nbsp;de la&nbsp;dhimma.&nbsp;Dans le m&ecirc;me temps s&rsquo;effondre rapidement l&rsquo;autonomie communautaire. La &laquo;&nbsp;nation juive&nbsp;&raquo;, corps politique distinct, n&rsquo;existe plus d&egrave;s 1845 avec la mise en place des consistoires sur le mod&egrave;le fran&ccedil;ais. Le 24 octobre 1870 ensuite, la promulgation du d&eacute;cret Cr&eacute;mieux transforme en citoyens fran&ccedil;ais les Juifs indig&egrave;nes. Ce d&eacute;cret allait soulever des oppositions passionn&eacute;es au sein de la population europ&eacute;enne de la colonie. Opposition qui culmina lors de la crise anti-juive de 1897-98. Mais le gouvernement de Paris, en d&eacute;pit de l&rsquo;agitation, refusa l&rsquo;abrogation. Les ordonnances du 28 f&eacute;vrier 1841 et du 26 septembre 1842 confi&egrave;rent les proc&egrave;s entre Isra&eacute;lites, y compris ceux relatifs au statut personnel (h&eacute;ritages, mariages, divorces), aux tribunaux fran&ccedil;ais, mais ce statut lui-m&ecirc;me disparut avec l&rsquo;entr&eacute;e dans la citoyennet&eacute; fran&ccedil;aise apr&egrave;s 1870.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&Eacute;conomiquement, socialement, culturellement, la population acc&eacute;dait, graduellement d&rsquo;abord, &agrave; marche forc&eacute;e ensuite, &agrave; la modernit&eacute;. Les juifs multipli&egrave;rent les boutiques dans les quartiers europ&eacute;ens avec une client&egrave;le plus exigeante et au niveau de vie plus &eacute;lev&eacute; que celui des clients traditionnels musulmans ou juifs. Pour la plupart des communaut&eacute;s, la mobilit&eacute; sociale ascendante devient la r&egrave;gle tandis que l&rsquo;accroissement d&eacute;mographique se faisait spectaculaire, rompant avec la stagnation s&eacute;culaire. On comptait quelque 26&nbsp;000 Juifs en Alg&eacute;rie, &agrave; la veille de la conqu&ecirc;te fran&ccedil;aise, sans doute 52&nbsp;000 en 1880 et 96&nbsp;000 en 1913-14. Culturellement, enfin, le fait majeur fut le lent abandon de l&rsquo;arabe et l&rsquo;acc&egrave;s &agrave; la langue fran&ccedil;aise. Le d&eacute;cret Cr&eacute;mieux renfor&ccedil;a et acc&eacute;l&eacute;ra ces tendances apr&egrave;s 1870, mais cette modernit&eacute; multiforme laissait intact ou presque le monde de la tradition dans l&rsquo;est et le sud du pays, tout particuli&egrave;rement au Mzab et &agrave; Constantine.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>Hors d&rsquo;Alg&eacute;rie. Dissemblances et analogies<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t\tLa pr&eacute;sence fran&ccedil;aise en Alg&eacute;rie entra&icirc;na un regain inattendu d&rsquo;activisme turc avec la reprise en main de la r&eacute;gence de Tripoli en 1835. De la sorte, les communaut&eacute;s juives b&eacute;n&eacute;fici&egrave;rent du&nbsp;hatti humay&ucirc;n&nbsp;de 1856 qui, sans abolir explicitement la&nbsp;dhimma&nbsp;et sans faire dispara&icirc;tre les autonomies communautaires, &eacute;tablissait une relative &eacute;galit&eacute; entre musulmans et non-musulmans au sein de l&rsquo;empire ottoman, &eacute;galit&eacute; mal accept&eacute;e par les populations musulmanes. Dans cette logique de s&eacute;cularisation, les tribunaux rabbiniques furent cantonn&eacute;s aux probl&egrave;mes de statut personnel.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tDans la Tunisie voisine, la promulgation, en 1857, du pacte fondamental allait dans le m&ecirc;me sens que le r&eacute;formisme ottoman de 1856 et l&agrave; aussi les populations musulmanes r&eacute;agirent d&eacute;favorablement. Comme en Libye enfin, les tribunaux rabbiniques se virent limit&eacute;s aux questions du statut personnel.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tAu Maroc, o&ugrave; la situation des Juifs &eacute;tait la plus d&eacute;labr&eacute;e, le tournant de 1862-63 fut significatif. L&rsquo;Alliance isra&eacute;lite universelle (AIU) ouvrit en effet sa premi&egrave;re &eacute;cole &agrave; T&eacute;touan en 1862 et, l&rsquo;ann&eacute;e suivante, le voyage au Maroc du philanthrope Moses Montefiore, sans r&eacute;sultat concret dans l&rsquo;imm&eacute;diat, attira toutefois l&rsquo;attention internationale sur le sort des Juifs marocains. Au royaume ch&eacute;rifien cependant, l&rsquo;archa&iuml;que statut de la&nbsp;dhimma&nbsp;perdura vigoureusement jusqu&rsquo;&agrave; la fin du&nbsp;xixe&nbsp;si&egrave;cle. Ensuite, et ensuite seulement, sans avoir jamais &eacute;t&eacute; formellement abrog&eacute;, il commen&ccedil;a &agrave; s&rsquo;effondrer dans les villes de la c&ocirc;te o&ugrave; les juifs pouvaient b&eacute;n&eacute;ficier de l&rsquo;appui des consuls europ&eacute;ens et de l&rsquo;Alliance isra&eacute;lite. Mais dans l&rsquo;int&eacute;rieur, cette libert&eacute; nouvelle, o&ugrave; cette arrogance nouvelle, des Juifs de la c&ocirc;te, entra&icirc;nait une d&eacute;t&eacute;rioration du sort de leurs coreligionnaires et &eacute;galement de v&eacute;ritables &laquo;&nbsp;pogroms&nbsp;&raquo; un peu partout, &agrave; Demnat mais aussi &agrave; Casablanca (1907) et &agrave; F&egrave;s (1912).<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tGlobalement donc, de profondes diff&eacute;rences semblent s&eacute;parer les Juifs d&rsquo;Alg&eacute;rie de ceux des autres contr&eacute;es apr&egrave;s 1830. Dans le premier pays, le changement institutionnel fut brutal et rapide, ainsi que le changement social (surtout apr&egrave;s 1870) bousculant, d&eacute;stabilisant, un monde traditionnel. Ailleurs, les &eacute;volutions furent plus lentes, moins brutales. Ailleurs aussi, les protections des consuls europ&eacute;ens furent patentes apr&egrave;s 1840 et l&rsquo;action scolaire et politique de l&rsquo;AIU particuli&egrave;rement efficace (apr&egrave;s 1860). En Alg&eacute;rie en revanche, l&rsquo;&eacute;cole r&eacute;publicaine scolarisant les jeunes Juifs, l&rsquo;&oelig;uvre de l&rsquo;AIU fut plus sp&eacute;cifique et plus limit&eacute;e. Quant aux protections des consuls europ&eacute;ens, elles n&rsquo;avaient pas lieu d&rsquo;&ecirc;tre l&agrave; o&ugrave; flottait le drapeau fran&ccedil;ais.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tMais au-del&agrave; de ces divergences, partout avec ou sans pouvoir colonial, les communaut&eacute;s juives entam&egrave;rent une marche r&eacute;guli&egrave;re vers l&rsquo;&eacute;galit&eacute; des droits, la s&eacute;cularisation (plus nette en Alg&eacute;rie) et le recul de l&rsquo;autonomie communautaire (&eacute;galement plus net en Alg&eacute;rie). Partout enfin, l&rsquo;&eacute;mancipation des Juifs se heurta &agrave; de tenaces oppositions populaires, &agrave; des r&eacute;ticences dans les sph&egrave;res gouvernementales en Libye et surtout en Tunisie, &agrave; des refus intransigeants des pouvoirs publics au Maroc.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>Le triomphe colonial<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t\t1881 trait&eacute; du Bardo, qui instaure le protectorat fran&ccedil;ais en Tunisie, 1911 d&eacute;but de la conqu&ecirc;te italienne en Libye, 1912 protectorat fran&ccedil;ais sur le Maroc.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&Agrave; la veille de la Grande Guerre, comme un fruit m&ucirc;r, le grand Maghreb &eacute;tait, tout entier, subjugu&eacute; par l&rsquo;Europe. Mais les soci&eacute;t&eacute;s juives, d&eacute;sormais en contact direct avec la France, l&rsquo;Italie (en Tunisie) et l&rsquo;Espagne (au Maroc), n&rsquo;&eacute;taient plus, tout &agrave; fait, des soci&eacute;t&eacute;s traditionnelles, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;es qu&rsquo;elles avaient &eacute;t&eacute; par la lente infiltration, depuis deux g&eacute;n&eacute;rations, des id&eacute;es, des hommes, des capitaux, des marchandises venus d&rsquo;Europe. Dissemblance donc d&rsquo;avec les communaut&eacute;s d&rsquo;Alg&eacute;rie de 1830-1840 fascin&eacute;es et affol&eacute;es par l&rsquo;irruption d&rsquo;un monde nouveau. C&rsquo;est donc dans un univers d&eacute;j&agrave; quelque peu transform&eacute; que se fixa l&rsquo;empreinte ind&eacute;l&eacute;bile de la colonisation.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tCe temps colonial, relativement court (1881-1956 en Tunisie, 1911-1952 en Libye, 1912-1956 au Maroc), sauf en Alg&eacute;rie (1830-1962), vit s&rsquo;amplifier et s&rsquo;acc&eacute;l&eacute;rer dans les trois premiers pays le processus de modernisation d&eacute;j&agrave; enclench&eacute; avant la colonisation avec des changements institutionnels, comme l&rsquo;entr&eacute;e globale des communaut&eacute;s juives dans le droit commun, avec cependant des limites pr&eacute;cises&nbsp;: maintien du statut personnel, d&rsquo;une certaine autonomie communautaire, absence d&rsquo;accession &agrave; la citoyennet&eacute; fran&ccedil;aise, italienne ou espagnole, limites inexistantes, depuis longtemps, en Alg&eacute;rie. Mais c&rsquo;est surtout en mati&egrave;re de changement social que les bouleversements furent de plus en plus significatifs&nbsp;: rapide diffusion du fran&ccedil;ais, de l&rsquo;espagnol, de l&rsquo;italien, scolarisation de masse dans les &eacute;coles publiques ou celles de l&rsquo;AIU, &eacute;mancipation croissante des femmes, etc. En mati&egrave;re d&eacute;mographique les changements furent aussi consid&eacute;rables. On passa ainsi de moins de 20&nbsp;000 Juifs en Libye vers 1911 &agrave; 37 ou 38000 en 1946-47, d&rsquo;environ 25&nbsp;000 en Tunisie vers 1881 &agrave; 105-110&nbsp;000 en 1946-47, de quelque 115&nbsp;000 au Maroc en 1912 &agrave; 250 ou 270000 &agrave; la fin des ann&eacute;es quarante. Tandis qu&rsquo;en Alg&eacute;rie de 96&nbsp;000 personnes en 1913, on arrivait &agrave; 110&nbsp;000 en 1931 et 125&nbsp;000 en 1946-47, accroissement d&eacute;j&agrave; plus lent, signe d&rsquo;un contr&ocirc;le des naissances apparu vers 1900, typique de la modernit&eacute; occidentale.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tCette modernit&eacute; toutefois rencontrait jusqu&rsquo;&agrave; la fin des ann&eacute;es quarante et au-del&agrave; de puissants m&ocirc;les de r&eacute;sistance&nbsp;: au sein des masses populaires nettement plus nombreuses que les classes moyennes au Maroc, en Tunisie, en Libye et dans l&rsquo;est de l&rsquo;Alg&eacute;rie, dans les zones rurales et montagnardes rest&eacute;es traditionnelles comme aux marges du Sahara.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t\t\t<strong>La fin d&rsquo;un monde<\/strong><\/p>\n<p>\n\t\t\t\tLa cr&eacute;ation de l&rsquo;&Eacute;tat d&rsquo;Isra&euml;l et la d&eacute;colonisation allaient, en un peu plus de deux d&eacute;cennies, d&eacute;truire de tr&egrave;s anciennes communaut&eacute;s. Bouleversement inou&iuml;, impensable une g&eacute;n&eacute;ration plus t&ocirc;t. De cette acc&eacute;l&eacute;ration de l&rsquo;histoire, la trajectoire fut simple. D&egrave;s la fin des ann&eacute;es quarante et le d&eacute;but des ann&eacute;es cinquante, en un temps o&ugrave; la pr&eacute;sence fran&ccedil;aise en Afrique du Nord ne semblait pas menac&eacute;e, des foules nombreuses prirent le chemin de la terre sainte, surtout issues du Maroc et de la Tunisie, les communaut&eacute;s les plus traditionnelles. Ces d&eacute;parts n&rsquo;&eacute;taient en rien une originalit&eacute;, ils affectaient, &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, de mani&egrave;re massive, les communaut&eacute;s juives de l&rsquo;Orient arabe&nbsp;: &Eacute;gypte, Irak, Syrie, Y&eacute;men. Mais dans ces derniers pays, les menaces physiques et politiques n&eacute;es du conflit isra&eacute;lo-arabe jou&egrave;rent un r&ocirc;le consid&eacute;rable, le m&ecirc;me ph&eacute;nom&egrave;ne se retrouvant en Libye o&ugrave; l&rsquo;accession &agrave; l&rsquo;ind&eacute;pendance en 1952 fut pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e de graves d&eacute;sordres anti-juifs en 1946 et 1948. Dans l&rsquo;Afrique du Nord fran&ccedil;aise, en revanche, les d&eacute;parts s&rsquo;expliquaient essentiellement par l&rsquo;attraction politique de l&rsquo;&Eacute;tat juif, attraction fortement teint&eacute;e d&rsquo;aspirations religieuses et par le souci, chez les plus pauvres, d&rsquo;am&eacute;liorer leur situation &eacute;conomique dans un pays neuf.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tL&rsquo;ind&eacute;pendance venue au Maroc, Tunisie puis Alg&eacute;rie, les d&eacute;parts devinrent plus massifs au point de vider de l&rsquo;essentiel de leur substance les communaut&eacute;s des trois pays, d&egrave;s 1962-63 en Alg&eacute;rie, douze ans plus tard au Maroc et en Tunisie. Deux s&eacute;ries de causes se croisaient quant &agrave; l&rsquo;origine de cette &eacute;migration de masse. Les unes directement li&eacute;es au conflit isra&eacute;lo-arabe, surtout apr&egrave;s 1967, les autres &agrave; la d&eacute;colonisation et aux difficult&eacute;s politiques, &eacute;conomiques et culturelles qu&rsquo;elle engendrait.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tGlobalement donc, vers 1830, en d&eacute;pit des multiples &eacute;volutions des XVIIe&nbsp;et XVIIIe&nbsp;si&egrave;cle, les soci&eacute;t&eacute;s juives du Maghreb, demeurent des soci&eacute;t&eacute;s traditionnelles. Ce monde de la tradition fut brutalement subverti, apr&egrave;s cette date d&rsquo;abord et surtout en Alg&eacute;rie, plus tardivement (vers 1850-60), plus lentement, moins profond&eacute;ment ailleurs.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tPh&eacute;nom&egrave;ne total, cette subversion fut une tendance lourde bousculant, partout, les structures politiques sociales et &eacute;conomiques du groupe, transformant sa vision du monde. Cette &eacute;volution ne se borna pas &agrave; l&rsquo;Afrique du Nord, elle gagna les autres p&eacute;riph&eacute;ries d&rsquo;Occident o&ugrave; justement vivaient la majorit&eacute; des juifs&nbsp;: Europe orientale, Balkans, Orient arabe. Par rapport aux communaut&eacute;s les plus proches culturellement, celles du Machrek (Irak, Syrie, &Eacute;gypte), de langue et de culture arabes, celles du Bosphore et du sud des Balkans, de langue et de culture jud&eacute;o-espagnoles, les juifs du Maghreb se trouvaient cette fois-ci, contrairement aux XVIIe&nbsp;et XVIIIe&nbsp;si&egrave;cles, en &eacute;vidente concordance de phase avec la m&ecirc;me p&eacute;n&eacute;tration massive de l&rsquo;Occident, le m&ecirc;me r&ocirc;le d&eacute;volu &agrave; l&rsquo;Alliance isra&eacute;lite universelle, etc. Dans cette course &agrave; la modernit&eacute;, le cas de l&rsquo;Egypte est &agrave; la fois tr&egrave;s particulier et paradigmatique, poussant &agrave; l&rsquo;extr&ecirc;me les grandes lignes de l&rsquo;&eacute;volution plus haut d&eacute;crite. D&eacute;mographiquement insignifiante, &eacute;conomiquement et culturellement marginale vers 1810-1820, la communaut&eacute; juive fut une pure cr&eacute;ation de la modernit&eacute; dans le second XIXe&nbsp;si&egrave;cle, passant de 7&nbsp;000 personnes vers 1840 &agrave; presque 40&nbsp;000 en 1907, s&rsquo;approchant des 60&nbsp;000 en 1914 pour d&eacute;passer 65&nbsp;000 vers 1947-48, recevant notamment massivement les immigrants de toute la M&eacute;diterran&eacute;e (Maghreb, Bosphore, Gr&egrave;ce, Syrie), acqu&eacute;rant une grande visibilit&eacute; humaine et &eacute;conomique dans les grandes villes comme Le Caire et Alexandrie. En bref, un miroir grossissant de ce qui dans le m&ecirc;me temps se passait &agrave; Casablanca, Alger, Tunis et Tripoli.<\/p>\n<hr \/>\n<p>\n\t\t\t\t*<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tQue retenir au terme de ce long p&eacute;riple&nbsp;? Notons, tout d&rsquo;abord, que la pr&eacute;sence juive remonte, en ces contr&eacute;es de Berb&eacute;rie, &agrave; une lointaine antiquit&eacute;. Y avait-il des H&eacute;breux parmi les fondateurs de Carthage&nbsp;? C&rsquo;est possible mais non prouv&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tY eut-il conversion de Berb&egrave;res au juda&iuml;sme, aux premiers si&egrave;cles de l&rsquo;&egrave;re chr&eacute;tienne&nbsp;? C&rsquo;est vraisemblable, probable, mais pr&eacute;somption ne signifie pas certitude.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tOn se meut, en revanche, sur un terrain plus solide en affirmant la pr&eacute;sence de Juifs en Berb&eacute;rie orientale (y compris la Cyr&eacute;na&iuml;que), aux premiers si&egrave;cles du christianisme, Juifs probablement venus de Terre sainte. On peut aussi consid&eacute;rer comme certaine l&rsquo;arriv&eacute;e, aux temps de l&rsquo;islam classique, de nombreux transfuges d&rsquo;Orient (Egypte et Irak en particulier). Certaine &eacute;galement, l&rsquo;arriv&eacute;e des vagues ib&eacute;riques en 1391, 1492 et au-del&agrave;&nbsp;; certaine enfin, l&rsquo;installation des Livournais &agrave; Tripoli, Alger et surtout Tunis d&egrave;s le d&eacute;but du XVIIe&nbsp;si&egrave;cle. Lointaine, la pr&eacute;sence juive est aussi une pr&eacute;sence diversifi&eacute;e, de par l&rsquo;origine ethnique et g&eacute;ographique de ses composantes.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tRetenons, ensuite, que cette longue histoire en terre d&rsquo;islam, dans le contexte particulier de la Berb&eacute;rie, quelque peu diff&eacute;rent de celui du Machrek, s&rsquo;articule en trois temps. Celui de l&rsquo;islam classique tol&eacute;rant, prosp&egrave;re, intellectuellement f&eacute;cond mais qui s&rsquo;ab&icirc;me au XIIe&nbsp;si&egrave;cle dans le d&eacute;clin et l&rsquo;intol&eacute;rance. Celui des temps modernes, extravertis et marqu&eacute;s par des changements lents et continus. Celui enfin des ruptures fondatrices du XIXe&nbsp;si&egrave;cle, fondement de la modernit&eacute;, modernit&eacute; largement exog&egrave;ne, r&eacute;volutionnaire, d&eacute;stabilisante, &eacute;mancipatrice, qui aboutira &agrave; la disparition de l&rsquo;objet m&ecirc;me de notre &eacute;tude au si&egrave;cle suivant.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tEn l&rsquo;espace de trois ou quatre g&eacute;n&eacute;rations, se transformeront, en profondeur, et le quotidien et la vision du monde du groupe consid&eacute;r&eacute;. Mutations multiples et qui am&egrave;neront, par exemple, cette collectivit&eacute;, depuis des si&egrave;cles d&eacute;sarm&eacute;e, &agrave; la d&eacute;couverte des armes.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"bibliography\">\n<p>\n\t\t\t<strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n<div>\n<p>\n\t\t\t\tAbitbol&nbsp;M., Le pass&eacute; d&rsquo;une discorde. Juifs et Arabes du&nbsp;viie&nbsp;si&egrave;cle &agrave; nos jours, Paris, Perrin, 1999.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tBrunschvig&nbsp;R.,&nbsp;La Berb&eacute;rie orientale sous les Hafsides. Des origines &agrave; la fin duxve&nbsp;si&egrave;cle,&nbsp;Paris, Librairie d&rsquo;Am&eacute;rique et d&rsquo;Orient, Adrien Maisonneuve, tome I, 1940, tome II 1947.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tGoiten&nbsp;S.D.,&nbsp;A Mediterranean society. The jewish communities of the Arab world as portrayed in the documents of the Cairo gueniza,&nbsp;Berkeley-Los Angeles, London, University of California press, tome I 1967, tome II 1971, tome III 1978, tome IV 1983.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tHirschberg&nbsp;H. Z.,&nbsp;A history of the jews in North Africa,&nbsp;Leiden, E.-J. Brill, tome I 1974, tome II 1981.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tIancu-Agou&nbsp;D., &laquo;&nbsp;Une communaut&eacute; juive dans le Sud Alg&eacute;rois. Djelfa 1852-1962&nbsp;&raquo;, in&nbsp;Communaut&eacute;s juives des marges sahariennes du Maghreb,&nbsp;&eacute;dit&eacute; par Michel Abitbol, J&eacute;rusalem, Institut Ben Zvi, universit&eacute; h&eacute;bra&iuml;que, 1982, pp.&nbsp;161-190.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tPlanhol&nbsp;X. de,&nbsp;Minorit&eacute;s en Islam. G&eacute;ographie politique et sociale,&nbsp;Paris, Flammarion, coll. &laquo;&nbsp;G&eacute;ographes&nbsp;&raquo;, 1997.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tStillman&nbsp;N. A.,&nbsp;The Jews of Arab land. A History and source book,&nbsp;Philadelphia, The jewish publication society of America, 1979.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tTa&iuml;eb&nbsp;J.,&nbsp;Soci&eacute;t&eacute;s juives du Maghreb moderne. Un monde en mouvement (1500-1900),&nbsp;Paris, Maisonneuve et Larose, 2000.<\/p>\n<p>\n\t\t\t\tZafrani&nbsp;H.,&nbsp;Juifs d&rsquo;Andalousie et du Maghreb,&nbsp;Paris, Maisonneuve et Larose, 1996.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"quotation\">\n<p>\n\t\t\t&nbsp;<\/p>\n<\/p><\/div>\n<div id=\"authors\">\n<p>\n\t\t\t<a href=\"http:\/\/encyclopedieberbere.revues.org\/253\">J.&nbsp;Ta&iuml;eb<\/a><\/p>\n<h4>\n\t\t\t&nbsp;<\/h4>\n<\/p><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Juifs du Maghreb :&nbsp;De la conqu&ecirc;te arabe &agrave; la d&eacute;colonisation, par&nbsp;Jacques.&nbsp;Ta&iuml;eb &nbsp; &nbsp; &nbsp; Treize si&egrave;cles d&rsquo;histoire, immense dur&eacute;e qui oblige &agrave; se polariser sur les faits les plus saillants, les tendances les plus marquantes. P&eacute;riode immense donc, mais jalonn&eacute;e par des articulations historiques, c&rsquo;est-&agrave;-dire des &eacute;v&eacute;nements-clefs qui eurent,&nbsp;ipso facto,&nbsp;une post&eacute;rit&eacute;. Le premier temps, &agrave;&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":19247,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[53,105,77,79,38,19,10,18,393,42,180,36,384,28,73,191,26,94,13,9,1],"tags":[],"class_list":["post-9499","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-afrique","category-alberta","category-alger","category-bagdad","category-espagne","category-europe","category-france","category-histoire","category-irak","category-iraq","category-levant","category-libye","category-livourne","category-maroc","category-royaume-uni","category-sahara","category-syrie","category-tripoli","category-tunis","category-tunisie","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9499","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9499"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9499\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19247"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9499"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9499"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9499"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}