{"id":9501,"date":"2015-09-21T00:35:03","date_gmt":"2015-09-21T00:35:03","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=9501"},"modified":"2015-09-20T19:40:59","modified_gmt":"2015-09-20T19:40:59","slug":"lucette-valensi-la-fille-de-tunis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/lucette-valensi-la-fille-de-tunis\/","title":{"rendered":"Lucette Valensi, la fille de Tunis"},"content":{"rendered":"<p>\n\tLucette Valensi, la fille de Tunis<\/p>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<div>\n\tpar Daniel Bermond&nbsp;<\/div>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<div>\n\t&nbsp;<\/div>\n<div>\n<p>\n\t\tSon parcours comme ses recherches conduisent sans cesse cette historienne &agrave; passer les fronti&egrave;res, d&#39;un rivage &agrave; l&#39;autre.<\/p>\n<\/div>\n<p>\n\tR&eacute;habilitons l&#39;anachronisme, tout au moins faisons-en un usage raisonn&eacute;. Lucette Valensi ne se l&#39;interdit pas, elle le revendique m&ecirc;me. Ce que Lucien Febvre qualifiait de&nbsp;&laquo; p&eacute;ch&eacute; des p&eacute;ch&eacute;s, le p&eacute;ch&eacute; entre tous irr&eacute;missible &raquo;,&nbsp;la faute la plus grave que puisse commettre un historien, elle se permet d&#39;y succomber. Au nom de l&#39;histoire, justement, et de la m&eacute;moire. Elle s&#39;en explique dans son dernier livre,&nbsp;Ces &eacute;trangers familiers&nbsp;Payot, consacr&eacute; &agrave; la pr&eacute;sence musulmane en Europe entre le XVIe et le XVIIIe si&egrave;cle. Car dans le sort des morisques d&#39;Espagne, ces anciens musulmans convertis au christianisme, expuls&eacute;s en 1609 par la royale d&eacute;cision de Philippe III au motif que la puret&eacute; de leur sang n&#39;&eacute;tait pas suffisante, l&#39;historienne voit en transparence le sort fait aujourd&#39;hui &agrave; la population immigr&eacute;e en Europe et les sc&egrave;nes de x&eacute;nophobie qui s&#39;y produisent.<\/p>\n<p>\n\t&laquo; Comment des gens du XXIe si&egrave;cle peuvent-ils penser encore comme Philippe III il y a quatre cents ans ? Comment peuvent-ils recourir aux m&ecirc;mes arguments ? Cet anachronisme-l&agrave; me convient. En vieille habitu&eacute;e des archives, j&#39;ai &eacute;t&eacute; confront&eacute;e &agrave; des textes d&#39;une rare violence, parfois &eacute;crits par des partisans de l&#39;expulsion des morisques, qui d&eacute;crivaient ces cohortes de malheureux fuyant &agrave; pied ou en charrettes. S&#39;est op&eacute;r&eacute; en moi un &quot;choc en retour&quot; &#8211; j&#39;emprunte l&#39;expression &agrave; l&#39;historien am&eacute;ricain Michael Rothberg &#8211; qui me renvoyait &agrave; la figure les images de ces peuples d&eacute;plac&eacute;s dans l&#39;ex-Yougoslavie ou les brimades de toutes sortes que d&#39;autres, ailleurs, continuent de subir. &raquo;<\/p>\n<p>\n\tCe livre n&#39;est pas un pamphlet. Il revient sur une histoire que nous avons perdue de vue parce que nous croyons vivre un temps in&eacute;dit. A travers les morisques et tous ces Arabes et Turcs, prisonniers, gal&eacute;riens, esclaves, certains devenus chr&eacute;tiens, dont Lucette Valensi retrace les trajectoires &eacute;tonnantes, c&#39;est l&#39;islam qui s&#39;invite &agrave; la table de l&#39;Europe des Habsbourg et des Bourbons. Les disciples du Proph&egrave;te, assimil&eacute;s aux souvenirs cuisants de deux si&egrave;cles de croisades, ne se sont pas int&eacute;gr&eacute;s, ou si mal, dans une soci&eacute;t&eacute; qui les a rejet&eacute;s.<\/p>\n<p>\n\tN&eacute;e &agrave; Tunis, o&ugrave; elle a grandi dans le quartier juif dit &laquo; Lafayette &raquo;, Lucette Chemla a conserv&eacute; un attachement &agrave; la tradition et &agrave; la culture juives, m&ecirc;me si ce fut toujours dans une perspective la&iuml;que. Elle a &eacute;crit, avec Nathan Wachtel,&nbsp;M&eacute;moires juives&nbsp;Gallimard, 1986, un joli livre o&ugrave; se m&ecirc;lent t&eacute;moignages de juifs s&eacute;pharades et ashk&eacute;nazes. Elle a v&eacute;cu dans un pays dont elle a toujours parl&eacute; la langue. En famille, on s&#39;exprimait en fran&ccedil;ais, mais dans la rue et avec les employ&eacute;s de maison, en arabe exclusivement.&nbsp;&laquo; Pas &agrave; l&#39;&eacute;cole, c&#39;&eacute;tait consid&eacute;r&eacute; comme une faute de go&ucirc;t ! &raquo;&nbsp;Toute la richesse du foyer provenait bon an mal an d&#39;une entreprise de c&eacute;ramique dont elle a conserv&eacute; de jolis t&eacute;moignages &agrave; motifs turco-persans dans le salon de l&#39;appartement qu&#39;elle occupe aujourd&#39;hui avec son mari, l&#39;islamologue Abraham Udovitch, au coeur du Quartier latin.<\/p>\n<p>\n\tJacob, son grand-p&egrave;re, fut &agrave; l&#39;origine de l&#39;&eacute;pop&eacute;e des Poteries Chemla. Ce curieux a&iuml;eul s&#39;est aussi illustr&eacute; par la traduction duComte de Monte-Cristo&nbsp;en jud&eacute;o-arabe &#8211; un arabe dialectal &eacute;crit avec des caract&egrave;res h&eacute;breux. Le fils de Jacob le p&egrave;re de Lucette a repris l&#39;affaire. Elle-m&ecirc;me, sa scolarit&eacute; achev&eacute;e au lyc&eacute;e de jeunes filles Jules-Ferry, aurait pu poursuivre dans cette voie si elle n&#39;avait &eacute;chou&eacute; &#8211; opportun&eacute;ment &#8211; au concours d&#39;entr&eacute;e d&#39;une &eacute;cole de dessin &agrave; Paris.<\/p>\n<p>\n\tConvertie au marxisme au sortir d&#39;une crise religieuse et sous le choc du&nbsp;&laquo; coup de foudre intellectuel &raquo;&nbsp;que fut la lecture de Marc Bloch et de Fernand Braudel, elle s&#39;oriente finalement vers l&#39;histoire.&nbsp;&laquo; Ardente communiste &raquo;, auditrice exalt&eacute;e de Radio Moscou, elle se trouve vite en dissidence par rapport au PCF sur la question alg&eacute;rienne. Si la rupture d&eacute;finitive n&#39;intervient qu&#39;en 1968, la jeune agr&eacute;g&eacute;e s&#39;agace du suivisme du parti de Thorez qui tarde &agrave; exiger l&#39;ind&eacute;pendance de la colonie.<\/p>\n<p>\n\tEntr&eacute;e en contact avec&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.histoire.presse.fr\/actualite\/et-aussi\/d-ou-viennent-les-nationalistes-basques-01-03-2003-4868\" target=\"_blank\">des nationalistes<\/a>&nbsp;alg&eacute;riens&nbsp;r&eacute;fugi&eacute;s en Tunisie, elle compte parmi ses &eacute;l&egrave;ves, &agrave; Tunis, des enfants de combattants du FLN. De passage &agrave; Paris &agrave; l&#39;automne 1961, elle prend part, enceinte, &agrave; des manifestations, d&eacute;fiant les matraques des policiers et leurs capes plomb&eacute;es.&nbsp;&laquo; Rien d&#39;h&eacute;ro&iuml;que &raquo;,&nbsp;r&eacute;sume-t-elle avec modestie, mais suffisamment pour qu&#39;elle soit rappel&eacute;e en m&eacute;tropole peu avant la fin de la guerre.<\/p>\n<p>\n\tAux c&ocirc;t&eacute;s de son premier mari, mort &agrave; 34 ans, dont elle a gard&eacute; le patronyme, Lucette Valensi vit, &agrave; Paris, au rythme des al&eacute;as du militantisme.&nbsp;&laquo; Je n&#39;ai pas port&eacute; de valises, je n&#39;ai pas sign&eacute; de p&eacute;titions, je n&#39;ai assist&eacute; qu&#39;&agrave; quelques meetings &raquo;, se d&eacute;fend-elle presque. Seulement, au d&eacute;but de la d&eacute;cennie suivante, au plus fort des protestations contre le conflit au Vietnam, sa 2 CV sert &agrave; transporter secr&egrave;tement les archives de la Ligue communiste, et elle abrite chez elle des opposants tunisiens &agrave; Bourguiba. Sous la fr&ecirc;le silhouette, de l&#39;&eacute;nergie &agrave; revendre.<\/p>\n<p>\n\tPendant ce temps, elle progresse dans sa carri&egrave;re par ses travaux de recherche, son enseignement, la gr&acirc;ce d&#39;heureuses rencontres. Elle n&#39;a pas encore soutenu sa th&egrave;se sur les fellahs tunisiens que Marc Ferro lui met d&eacute;j&agrave; le pied &agrave; l&#39;&eacute;trier en lui sugg&eacute;rant le livre qui va la faire conna&icirc;tre,&nbsp;Le Maghreb avant la prise d&#39;Alger. Deux comptes rendus dans&nbsp;Le Monde&nbsp;la sortent de l&#39;anonymat. Et la voil&agrave; embarqu&eacute;e dans l&#39;&eacute;quip&eacute;e des&nbsp;Annales, dont Marc Ferro assure le secr&eacute;tariat de r&eacute;daction poste qu&#39;elle occupera &agrave; son tour en 1978. Elle y apporte, l&#39;air de rien, cette qualit&eacute; de lumi&egrave;re venue de l&#39;autre c&ocirc;t&eacute; de la M&eacute;diterran&eacute;e.<\/p>\n<p>\n\tD&#39;ailleurs, depuis quarante ans, de titre en titre, inlassablement, la fille de Tunis&nbsp;&laquo; passe&nbsp;[son]&nbsp;temps &agrave; passer les fronti&egrave;res &raquo;,&nbsp;d&#39;un rivage &agrave; l&#39;autre. Entre Maroc et Portugal avec&nbsp;Fables de la m&eacute;moire&nbsp;; entre Adriatique et Bosphore dans&nbsp;Venise et la Sublime Porte&nbsp;; entre l&#39;Europe napol&eacute;onienne et la Tunisie avec&nbsp;Mardoch&eacute;e Naggiar, enqu&ecirc;te sur un inconnu&nbsp;;&nbsp;entre les l&eacute;gendes orientales et l&#39;art occidental avec&nbsp;La Fuite en &Eacute;gypte&nbsp;; et&nbsp;aujourd&#39;hui entre l&#39;Europe classique et le reste de la M&eacute;diterran&eacute;e, avec&nbsp;Ces &eacute;trangers familiers&#8230;<\/p>\n<p>\n\tC&#39;est sans nostalgie qu&#39;elle revisite son parcours. Un beau parcours, du CNRS &agrave; l&#39;&Eacute;cole des hautes &eacute;tudes, sans oublier Berkeley, o&ugrave; elle croise l&#39;insondable Michel Foucault et le chaleureux Michel de Certeau. En 1999, Claude All&egrave;gre, ministre de l&#39;&Eacute;ducation nationale lui confie la t&acirc;che de concevoir un Institut d&#39;&eacute;tudes de l&#39;islam qu&#39;elle dirigera aid&eacute;e de Gabriel Martinez-Gros, qui restera son complice. Au reste, la nostalgie n&#39;habite gu&egrave;re Lucette Valensi, pas davantage lorsqu&#39;elle retourne au quartier Lafayette de Tunis et qu&#39;elle s&#39;y voit&nbsp;&laquo; comme une pi&egrave;ce d&#39;arch&eacute;ologie dans une lumi&egrave;re et une architecture qui n&#39;ont pas boug&eacute; mais au milieu de gens qui ont tout oubli&eacute; de l&#39;histoire de ces lieux &raquo;.<\/p>\n<p>\n\tUne inqui&eacute;tude cependant. Si elle a v&eacute;cu dans l&#39;euphorie le &laquo; printemps arabe &raquo;, les d&eacute;rives fondamentalistes des nouveaux r&eacute;gimes en Tunisie, en &Eacute;gypte et peut-&ecirc;tre ailleurs la minent.L&#39;Islam en dissidence, &eacute;crit avec Gabriel Martinez-Gros en 2004, fait &eacute;cho &agrave; cette inqui&eacute;tante &eacute;volution. Le traitement subi par le doyen de la facult&eacute; de Tunis Habib Kazdaghli, un de ses amis, tra&icirc;n&eacute; en justice sous le pr&eacute;texte qu&#39;il aurait malmen&eacute; une &eacute;tudiante en burqa, et dont les bureaux ont &eacute;t&eacute; saccag&eacute;s par un commando salafiste, la plonge dans l&#39;&eacute;pouvante.&nbsp;&laquo; Quelle direction vont prendre ce pays et ses voisins ? &raquo;<\/p>\n<p>\n\tSans doute pense-t-elle au tableau que faisait le chevalier d&#39;Arvieux de la Tunis du XVIIe si&egrave;cle, o&ugrave; il avait s&eacute;journ&eacute; et dont elle reproduit le t&eacute;moignage dans son dernier ouvrage :&nbsp;&laquo; Car Tunis est un pays de libert&eacute;, la religion n&#39;y g&ecirc;ne personne, on prie Dieu quand on veut, on je&ucirc;ne quand on ne peut faire autrement, on boit du vin quand on a de l&#39;argent, on s&#39;enivre quand on en boit trop, et qui que ce soit n&#39;y trouve &agrave; redire. &raquo;&nbsp;Anachronisme ?<\/p>\n<div>\n\tPar Daniel Bermond<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lucette Valensi, la fille de Tunis &nbsp; &nbsp; par Daniel Bermond&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Son parcours comme ses recherches conduisent sans cesse cette historienne &agrave; passer les fronti&egrave;res, d&#39;un rivage &agrave; l&#39;autre. 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