{"id":9919,"date":"2014-12-15T01:57:33","date_gmt":"2014-12-15T01:57:33","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=9919"},"modified":"2014-12-14T20:06:37","modified_gmt":"2014-12-14T20:06:37","slug":"patrick-modiano-acceptant-le-prix-nobel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/patrick-modiano-acceptant-le-prix-nobel\/","title":{"rendered":"Patrick Modiano acceptant le prix Nobel"},"content":{"rendered":"<p>\n\tPatrick Modiano acceptant le prix Nobel<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\tJe voudrais vous dire tout simplement combien je suis heureux d&rsquo;&ecirc;tre parmi vous et combien je suis &eacute;mu de l&rsquo;honneur que vous m&rsquo;avez fait en me d&eacute;cernant ce prix Nobel de Litt&eacute;rature.<\/p>\n<p>\n\tC&rsquo;est la premi&egrave;re fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assembl&eacute;e et j&rsquo;en &eacute;prouve une certaine appr&eacute;hension. On serait tent&eacute; de croire que pour un &eacute;crivain, il est naturel et facile de se livrer &agrave; cet exercice. Mais un &eacute;crivain &ndash; ou tout au moins un romancier &ndash; a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l&rsquo;on se rappelle cette distinction scolaire entre l&rsquo;&eacute;crit et l&rsquo;oral, un romancier est plus dou&eacute; pour l&rsquo;&eacute;crit que pour l&rsquo;oral. Il a l&rsquo;habitude de se taire et s&rsquo;il veut se p&eacute;n&eacute;trer d&rsquo;une atmosph&egrave;re, il doit se fondre dans la foule. Il &eacute;coute les conversations sans en avoir l&rsquo;air, et s&rsquo;il intervient dans celles-ci, c&rsquo;est toujours pour poser quelques questions discr&egrave;tes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l&rsquo;entourent. Il a une parole h&eacute;sitante, &agrave; cause de son habitude de raturer ses &eacute;crits. Bien s&ucirc;r, apr&egrave;s de multiples ratures, son style peut para&icirc;tre limpide. Mais quand il prend la parole, il n&rsquo;a plus la ressource de corriger ses h&eacute;sitations.<\/p>\n<p>\n\tEt puis j&rsquo;appartiens &agrave; une g&eacute;n&eacute;ration o&ugrave; on ne laissait pas parler les enfants, sauf en certaines occasions assez rares et s&rsquo;ils en demandaient la permission. Mais on ne les &eacute;coutait pas et bien souvent on leur coupait la parole. Voil&agrave; ce qui explique la difficult&eacute; d&rsquo;&eacute;locution de certains d&rsquo;entre nous, tant&ocirc;t h&eacute;sitante, tant&ocirc;t trop rapide, comme s&rsquo;ils craignaient &agrave; chaque instant d&rsquo;&ecirc;tre interrompus. D&rsquo;o&ugrave;, sans doute, ce d&eacute;sir d&rsquo;&eacute;crire qui m&rsquo;a pris, comme beaucoup d&rsquo;autres, au sortir de l&rsquo;enfance. Vous esp&eacute;rez que les adultes vous liront. Ils seront oblig&eacute;s ainsi de vous &eacute;couter sans vous interrompre et ils sauront une fois pour toutes ce que vous avez sur le c&oelig;ur.<\/p>\n<p>\n\tL&rsquo;annonce de ce prix m&rsquo;a paru irr&eacute;elle et j&rsquo;avais h&acirc;te de savoir pourquoi vous m&rsquo;aviez choisi. Ce jour-l&agrave;, je crois n&rsquo;avoir jamais ressenti de mani&egrave;re aussi forte combien un romancier est aveugle vis-&agrave;-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu&rsquo;il a &eacute;crit. Un romancier ne peut jamais &ecirc;tre son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des r&eacute;p&eacute;titions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n&rsquo;a qu&rsquo;une repr&eacute;sentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occup&eacute; &agrave; faire une fresque au plafond et qui, allong&eacute; sur un &eacute;chafaudage, travaille dans les d&eacute;tails, de trop pr&egrave;s, sans vision d&rsquo;ensemble.<\/p>\n<p>\n\tCurieuse activit&eacute; solitaire que celle d&rsquo;&eacute;crire. Vous passez par des moments de d&eacute;couragement quand vous r&eacute;digez les premi&egrave;res pages d&rsquo;un roman. Vous avez, chaque jour, l&rsquo;impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arri&egrave;re et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber &agrave; cette tentation mais suivre la m&ecirc;me route. C&rsquo;est un peu comme d&rsquo;&ecirc;tre au volant d&rsquo;une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilit&eacute;. Vous n&rsquo;avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arri&egrave;re, vous devez continuer d&rsquo;avancer en vous disant que la route finira bien par &ecirc;tre plus stable et que le brouillard se dissipera.<\/p>\n<p>\n\tSur le point d&rsquo;achever un livre, il vous semble que celui-ci commence &agrave; se d&eacute;tacher de vous et qu&rsquo;il respire d&eacute;j&agrave; l&rsquo;air de la libert&eacute;, comme les enfants, dans la classe, la veille des grandes vacances. Ils sont distraits et bruyants et n&rsquo;&eacute;coutent plus leur professeur. Je dirais m&ecirc;me qu&rsquo;au moment o&ugrave; vous &eacute;crivez les derniers paragraphes, le livre vous t&eacute;moigne une certaine hostilit&eacute; dans sa h&acirc;te de se lib&eacute;rer de vous. Et il vous quitte &agrave; peine avez-vous trac&eacute; le dernier mot. C&rsquo;est fini, il n&rsquo;a plus besoin de vous, il vous a d&eacute;j&agrave; oubli&eacute;. Ce sont les lecteurs d&eacute;sormais qui le r&eacute;v&eacute;leront &agrave; lui-m&ecirc;me. Vous &eacute;prouvez &agrave; ce moment-l&agrave; un grand vide et le sentiment d&rsquo;avoir &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;. Et aussi une sorte d&rsquo;insatisfaction &agrave; cause de ce lien entre le livre et vous, qui a &eacute;t&eacute; tranch&eacute; trop vite. Cette insatisfaction et ce sentiment de quelque chose d&rsquo;inaccompli vous poussent &agrave; &eacute;crire le livre suivant pour r&eacute;tablir l&rsquo;&eacute;quilibre, sans que vous y parveniez jamais. &Agrave; mesure que les ann&eacute;es passent, les livres se succ&egrave;dent et les lecteurs parleront d&rsquo;une &laquo;&nbsp;&oelig;uvre&nbsp;&raquo;. Mais vous aurez le sentiment qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait que d&rsquo;une longue fuite en avant.<\/p>\n<p>\n\tOui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur lui-m&ecirc;me. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un ph&eacute;nom&egrave;ne analogue &agrave; celui du d&eacute;veloppement des photos, tel qu&rsquo;on le pratiquait avant l&rsquo;&egrave;re du num&eacute;rique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu &agrave; peu visible. &Agrave; mesure que l&rsquo;on avance dans la lecture d&rsquo;un roman, il se d&eacute;roule le m&ecirc;me processus chimique. Mais pour qu&rsquo;il existe un tel accord entre l&rsquo;auteur et son lecteur, il est n&eacute;cessaire que le romancier ne force jamais son lecteur &ndash; au sens o&ugrave; l&rsquo;on dit d&rsquo;un chanteur qu&rsquo;il force sa voix &ndash; mais l&rsquo;entra&icirc;ne imperceptiblement et lui laisse une marge suffisante pour que le livre l&rsquo;impr&egrave;gne peu &agrave; peu, et cela par un art qui ressemble &agrave; l&rsquo;acupuncture o&ugrave; il suffit de piquer l&rsquo;aiguille &agrave; un endroit tr&egrave;s pr&eacute;cis et le flux se propage dans le syst&egrave;me nerveux.<\/p>\n<p>\n\tCette relation intime et compl&eacute;mentaire entre le romancier et son lecteur, je crois que l&rsquo;on en retrouve l&rsquo;&eacute;quivalent dans le domaine musical. J&rsquo;ai toujours pens&eacute; que l&rsquo;&eacute;criture &eacute;tait proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j&rsquo;ai toujours envi&eacute; les musiciens qui me semblaient pratiquer un art sup&eacute;rieur au roman &ndash; et les po&egrave;tes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J&rsquo;ai commenc&eacute; &agrave; &eacute;crire des po&egrave;mes dans mon enfance et c&rsquo;est sans doute gr&acirc;ce &agrave; cela que j&rsquo;ai mieux compris la r&eacute;flexion que j&rsquo;ai lue quelque part&nbsp;: &laquo;&nbsp;C&rsquo;est avec de mauvais po&egrave;tes que l&rsquo;on fait des prosateurs.&nbsp;&raquo; Et puis, en ce qui concerne la musique, il s&rsquo;agit souvent pour un romancier d&rsquo;entra&icirc;ner toutes les personnes, les paysages, les rues qu&rsquo;il a pu observer dans une partition musicale o&ugrave; l&rsquo;on retrouve les m&ecirc;mes fragments m&eacute;lodiques d&rsquo;un livre &agrave; l&rsquo;autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n&rsquo;avoir pas &eacute;t&eacute; un pur musicien et de n&rsquo;avoir pas compos&eacute;&nbsp;Les Nocturnes&nbsp;de Chopin.<\/p>\n<p>\n\tLe manque de lucidit&eacute; et de recul critique d&rsquo;un romancier vis-&agrave;-vis de l&rsquo;ensemble de ses propres livres tient aussi &agrave; un ph&eacute;nom&egrave;ne que j&rsquo;ai remarqu&eacute; dans mon cas et dans celui de beaucoup d&rsquo;autres&nbsp;: chaque nouveau livre, au moment de l&rsquo;&eacute;crire, efface le pr&eacute;c&eacute;dent au point que j&rsquo;ai l&rsquo;impression de l&rsquo;avoir oubli&eacute;. Je croyais les avoir &eacute;crits les uns apr&egrave;s les autres de mani&egrave;re discontinue, &agrave; coups d&rsquo;oublis successifs, mais souvent les m&ecirc;mes visages, les m&ecirc;mes noms, les m&ecirc;mes lieux, les m&ecirc;mes phrases reviennent de l&rsquo;un &agrave; l&rsquo;autre, comme les motifs d&rsquo;une tapisserie que l&rsquo;on aurait tiss&eacute;e dans un demi-sommeil. Un demi-sommeil ou bien un r&ecirc;ve &eacute;veill&eacute;. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est p&eacute;n&eacute;tr&eacute; par ce qu&rsquo;il doit &eacute;crire, et l&rsquo;on peut craindre qu&rsquo;il se fasse &eacute;craser quand il traverse une rue. Mais l&rsquo;on oublie cette extr&ecirc;me pr&eacute;cision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.<\/p>\n<p>\n\tDans la d&eacute;claration qui a suivi l&rsquo;annonce de ce prix Nobel, j&rsquo;ai retenu la phrase suivante, qui &eacute;tait une allusion &agrave; la derni&egrave;re guerre mondiale&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il a d&eacute;voil&eacute; le monde de l&rsquo;Occupation.&nbsp;&raquo; Je suis comme toutes celles et ceux n&eacute;s en 1945, un enfant de la guerre, et plus pr&eacute;cis&eacute;ment, puisque je suis n&eacute; &agrave; Paris, un enfant qui a d&ucirc; sa naissance au Paris de l&rsquo;Occupation. Les personnes qui ont v&eacute;cu dans ce Paris-l&agrave; ont voulu tr&egrave;s vite l&rsquo;oublier, ou bien ne se souvenir que de d&eacute;tails quotidiens, de ceux qui donnaient l&rsquo;illusion qu&rsquo;apr&egrave;s tout la vie de chaque jour n&rsquo;avait pas &eacute;t&eacute; si diff&eacute;rente de celle qu&rsquo;ils menaient en temps normal. Un mauvais r&ecirc;ve et aussi un vague remords d&rsquo;avoir &eacute;t&eacute; en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette p&eacute;riode et sur ce Paris-l&agrave;, leurs r&eacute;ponses &eacute;taient &eacute;vasives. Ou bien ils gardaient le silence comme s&rsquo;ils voulaient rayer de leur m&eacute;moire ces ann&eacute;es sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout devin&eacute;, comme si nous l&rsquo;avions v&eacute;cu.<\/p>\n<p>\n\tVille &eacute;trange que ce Paris de l&rsquo;Occupation. En apparence, la vie continuait, &laquo;&nbsp;comme avant&nbsp;&raquo;&nbsp;: les th&eacute;&acirc;tres, les cin&eacute;mas, les salles de music-hall, les restaurants &eacute;taient ouverts. On entendait des chansons &agrave; la radio. Il y avait m&ecirc;me dans les th&eacute;&acirc;tres et les cin&eacute;mas beaucoup plus de monde qu&rsquo;avant-guerre, comme si ces lieux &eacute;taient des abris o&ugrave; les gens se rassemblaient et se serraient les uns contre les autres pour se rassurer. Mais des d&eacute;tails insolites indiquaient que Paris n&rsquo;&eacute;tait plus le m&ecirc;me qu&rsquo;autrefois. &Agrave; cause de l&rsquo;absence des voitures, c&rsquo;&eacute;tait une ville silencieuse &ndash; un silence o&ugrave; l&rsquo;on entendait le bruissement des arbres, le claquement de sabots des chevaux, le bruit des pas de la foule sur les boulevards et le brouhaha des voix. Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumi&egrave;re aux fen&ecirc;tres &eacute;tait interdite, cette ville semblait absente &agrave; elle-m&ecirc;me &ndash; la ville &laquo;&nbsp;sans regard&nbsp;&raquo;, comme disaient les occupants nazis. Les adultes et les enfants pouvaient dispara&icirc;tre d&rsquo;un instant &agrave; l&rsquo;autre, sans laisser aucune trace, et m&ecirc;me entre amis, on se parlait &agrave; demi-mot et les conversations n&rsquo;&eacute;taient jamais franches, parce qu&rsquo;on sentait une menace planer dans l&rsquo;air.<\/p>\n<p>\n\tDans ce Paris de mauvais r&ecirc;ve, o&ugrave; l&rsquo;on risquait d&rsquo;&ecirc;tre victime d&rsquo;une d&eacute;nonciation et d&rsquo;une rafle &agrave; la sortie d&rsquo;une station de m&eacute;tro, des rencontres hasardeuses se faisaient entre des personnes qui ne se seraient jamais crois&eacute;es en temps de paix, des amours pr&eacute;caires naissaient &agrave; l&rsquo;ombre du couvre-feu sans que l&rsquo;on soit s&ucirc;r de se retrouver les jours suivants. Et c&rsquo;est &agrave; la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont n&eacute;s plus tard. Voil&agrave; pourquoi le Paris de l&rsquo;Occupation a toujours &eacute;t&eacute; pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais n&eacute;. Ce Paris-l&agrave; n&rsquo;a cess&eacute; de me hanter et sa lumi&egrave;re voil&eacute;e baigne parfois mes livres.<\/p>\n<p>\n\tVoil&agrave; aussi la preuve qu&rsquo;un &eacute;crivain est marqu&eacute; d&rsquo;une mani&egrave;re ind&eacute;l&eacute;bile par sa date de naissance et par son temps, m&ecirc;me s&rsquo;il n&rsquo;a pas particip&eacute; d&rsquo;une mani&egrave;re directe &agrave; l&rsquo;action politique, m&ecirc;me s&rsquo;il donne l&rsquo;impression d&rsquo;&ecirc;tre un solitaire, repli&eacute; dans ce qu&rsquo;on appelle &laquo;&nbsp;sa tour d&rsquo;ivoire&nbsp;&raquo;. Et s&rsquo;il &eacute;crit des po&egrave;mes, ils sont &agrave; l&rsquo;image du temps o&ugrave; il vit et n&rsquo;auraient pas pu &ecirc;tre &eacute;crits &agrave; une autre &eacute;poque.<\/p>\n<p>\n\tAinsi le po&egrave;me de&nbsp;<a href=\"http:\/\/www.nobelprize.org\/nobel_prizes\/literature\/laureates\/1923\/yeats-facts.html\">Yeats<\/a>, ce grand &eacute;crivain irlandais, dont la lecture m&rsquo;a toujours profond&eacute;ment &eacute;mu&nbsp;:&nbsp;Les cygnes sauvages &agrave; Coole. Dans un parc, Yeats observe des cygnes qui glissent sur l&rsquo;eau&nbsp;:<\/p>\n<blockquote style=\"font-size: 12px;\">\n<p>\n\t\tLe dix-neuvi&egrave;me automne est descendu sur moi<br \/>\n\t\tDepuis que je les ai compt&eacute;s pour la premi&egrave;re fois&nbsp;;<br \/>\n\t\tJe les vis, avant d&rsquo;en avoir pu finir le compte<br \/>\n\t\tIls s&rsquo;&eacute;levaient soudain<br \/>\n\t\tEt s&rsquo;&eacute;gayaient en tournoyant en grands cercles bris&eacute;s<br \/>\n\t\tSur leurs ailes tumultueuses<\/p>\n<p>\n\t\tMais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles<br \/>\n\t\tMajestueux et pleins de beaut&eacute;.<br \/>\n\t\tParmi quels joncs feront-ils leur nid,<br \/>\n\t\tSur la rive de quel lac, de quel &eacute;tang<br \/>\n\t\tEnchanteront-ils d&rsquo;autres yeux lorsque je m&rsquo;&eacute;veillerai<br \/>\n\t\tEt trouverai, un jour, qu&rsquo;ils se sont envol&eacute;s&nbsp;?<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\n\tLes cygnes apparaissent souvent dans la po&eacute;sie du XIXe si&egrave;cle &ndash; chez Baudelaire ou chez Mallarm&eacute;. Mais ce po&egrave;me de Yeats n&rsquo;aurait pas pu &ecirc;tre &eacute;crit au XIXe si&egrave;cle. Par son rythme particulier et sa m&eacute;lancolie, il appartient au XXe si&egrave;cle et m&ecirc;me &agrave; l&rsquo;ann&eacute;e o&ugrave; il a &eacute;t&eacute; &eacute;crit.<\/p>\n<p>\n\tIl arrive aussi qu&rsquo;un &eacute;crivain du XXIe si&egrave;cle se sente, par moments, prisonnier de son temps et que la lecture des grands romanciers du XIXe si&egrave;cle &ndash; Balzac, Dickens, Tolsto&iuml;, Dosto&iuml;evski &ndash; lui inspire une certaine nostalgie. &Agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;, le temps s&rsquo;&eacute;coulait d&rsquo;une mani&egrave;re plus lente qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui et cette lenteur s&rsquo;accordait au travail du romancier car il pouvait mieux concentrer son &eacute;nergie et son attention. Depuis, le temps s&rsquo;est acc&eacute;l&eacute;r&eacute; et avance par saccades, ce qui explique la diff&eacute;rence entre les grands massifs romanesques du pass&eacute;, aux architectures de cath&eacute;drales, et les &oelig;uvres discontinues et morcel&eacute;es d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Dans cette perspective, j&rsquo;appartiens &agrave; une g&eacute;n&eacute;ration interm&eacute;diaire et je serais curieux de savoir comment les g&eacute;n&eacute;rations suivantes qui sont n&eacute;es avec l&rsquo;internet, le portable, les mails et les tweets exprimeront par la litt&eacute;rature ce monde auquel chacun est &laquo;&nbsp;connect&eacute;&nbsp;&raquo; en permanence et o&ugrave; les &laquo;&nbsp;r&eacute;seaux sociaux&nbsp;&raquo; entament la part d&rsquo;intimit&eacute; et de secret qui &eacute;tait encore notre bien jusqu&rsquo;&agrave; une &eacute;poque r&eacute;cente &ndash; le secret qui donnait de la profondeur aux personnes et pouvait &ecirc;tre un grand th&egrave;me romanesque. Mais je veux rester optimiste concernant l&rsquo;avenir de la litt&eacute;rature et je suis persuad&eacute; que les &eacute;crivains du futur assureront la rel&egrave;ve comme l&rsquo;a fait chaque g&eacute;n&eacute;ration depuis Hom&egrave;re &hellip;<\/p>\n<p>\n\tEt d&rsquo;ailleurs, un &eacute;crivain, comme tout autre artiste, a beau &ecirc;tre li&eacute; &agrave; son &eacute;poque de mani&egrave;re si &eacute;troite qu&rsquo;il n&rsquo;y &eacute;chappe pas et que le seul air qu&rsquo;il respire, c&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle &laquo;&nbsp;l&rsquo;air du temps&nbsp;&raquo;, il exprime toujours dans ses &oelig;uvres quelque chose d&rsquo;intemporel. Dans les mises en sc&egrave;ne des pi&egrave;ces de Racine ou de Shakespeare, peu importe que les personnages soient v&ecirc;tus &agrave; l&rsquo;antique ou qu&rsquo;un metteur en sc&egrave;ne veuille les habiller en blue-jeans et en veste de cuir. Ce sont des d&eacute;tails sans importance. On oublie, en lisant Tolsto&iuml;, qu&rsquo;Anna Kar&eacute;nine porte des robes de 1870 tant elle nous est proche apr&egrave;s un si&egrave;cle et demi. Et puis certains &eacute;crivains, comme Edgar Poe, Melville ou Stendhal, sont mieux compris deux cents ans apr&egrave;s leur mort que par ceux qui &eacute;taient leurs contemporains.<\/p>\n<p>\n\tEn d&eacute;finitive, &agrave; quelle distance exacte se tient un romancier&nbsp;? En marge de la vie pour la d&eacute;crire, car si vous &ecirc;tes plong&eacute; en elle &ndash; dans l&rsquo;action &ndash; vous en avez une image confuse. Mais cette l&eacute;g&egrave;re distance n&rsquo;emp&ecirc;che pas le pouvoir d&rsquo;identification qui est le sien vis-&agrave;-vis de ses personnages et celles et ceux qui les ont inspir&eacute;s dans la vie r&eacute;elle. Flaubert a dit&nbsp;: &laquo;&nbsp;Madame Bovary, c&rsquo;est moi.&nbsp;&raquo; Et Tolsto&iuml; s&rsquo;est identifi&eacute; tout de suite &agrave; celle qu&rsquo;il avait vue se jeter sous un train une nuit, dans une gare de Russie. Et ce don d&rsquo;identification allait si loin que Tolsto&iuml; se confondait avec le ciel et le paysage qu&rsquo;il d&eacute;crivait et qu&rsquo;il absorbait tout, jusqu&rsquo;au plus l&eacute;ger battement de cil d&rsquo;Anna Kar&eacute;nine. Cet &eacute;tat second est le contraire du narcissisme car il suppose &agrave; la fois un oubli de soi-m&ecirc;me et une tr&egrave;s forte concentration, afin d&rsquo;&ecirc;tre r&eacute;ceptif au moindre d&eacute;tail. Cela suppose aussi une certaine solitude. Elle n&rsquo;est pas un repli sur soi-m&ecirc;me, mais elle permet d&rsquo;atteindre &agrave; un degr&eacute; d&rsquo;attention et d&rsquo;hyper-lucidit&eacute; vis-&agrave;-vis du monde ext&eacute;rieur pour le transposer dans un roman.<\/p>\n<p>\n\tJ&rsquo;ai toujours cru que le po&egrave;te et le romancier donnaient du myst&egrave;re aux &ecirc;tres qui semblent submerg&eacute;s par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, &ndash; et cela &agrave; force de les observer avec une attention soutenue et de fa&ccedil;on presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s&rsquo;envelopper de myst&egrave;re et par prendre une sorte de phosphorescence qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas &agrave; premi&egrave;re vue mais qui &eacute;tait cach&eacute;e en profondeur. C&rsquo;est le r&ocirc;le du po&egrave;te et du romancier, et du peintre aussi, de d&eacute;voiler ce myst&egrave;re et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne. Je pense &agrave; mon cousin lointain, le peintre Amedeo Modigliani dont les toiles les plus &eacute;mouvantes sont celles o&ugrave; il a choisi pour mod&egrave;les des anonymes, des enfants et des filles des rues, des servantes, de petits paysans, de jeunes apprentis. Il les a peints d&rsquo;un trait aigu qui rappelle la grande tradition toscane, celle de Botticelli et des peintres siennois du Quattrocento. Il leur a donn&eacute; ainsi &ndash; ou plut&ocirc;t il a d&eacute;voil&eacute; &ndash; toute la gr&acirc;ce et la noblesse qui &eacute;taient en eux sous leur humble apparence. Le travail du romancier doit aller dans ce sens-l&agrave;. Son imagination, loin de d&eacute;former la r&eacute;alit&eacute;, doit la p&eacute;n&eacute;trer en profondeur et r&eacute;v&eacute;ler cette r&eacute;alit&eacute; &agrave; elle-m&ecirc;me, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour d&eacute;tecter ce qui se cache derri&egrave;re les apparences. Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et m&ecirc;me de visionnaire. Et aussi un sismographe, pr&ecirc;t &agrave; enregistrer les mouvements les plus imperceptibles.<\/p>\n<p>\n\tJ&rsquo;ai toujours h&eacute;sit&eacute; avant de lire la biographie de tel ou tel &eacute;crivain que j&rsquo;admirais. Les biographes s&rsquo;attachent parfois &agrave; de petits d&eacute;tails, &agrave; des t&eacute;moignages pas toujours exacts, &agrave; des traits de caract&egrave;re qui paraissent d&eacute;concertants ou d&eacute;cevants et tout cela m&rsquo;&eacute;voque ces gr&eacute;sillements qui brouillent certaines &eacute;missions de radio et rendent inaudibles les musiques ou les voix. Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l&rsquo;intimit&eacute; d&rsquo;un &eacute;crivain et c&rsquo;est l&agrave; qu&rsquo;il est au meilleur de lui-m&ecirc;me et qu&rsquo;il nous parle &agrave; voix basse sans que sa voix soit brouill&eacute;e par le moindre parasite.<\/p>\n<p>\n\tMais en lisant la biographie d&rsquo;un &eacute;crivain, on d&eacute;couvre parfois un &eacute;v&eacute;nement marquant de son enfance qui a &eacute;t&eacute; comme une matrice de son &oelig;uvre future et sans qu&rsquo;il en ait eu toujours une claire conscience, cet &eacute;v&eacute;nement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres. Aujourd&rsquo;hui, je pense &agrave; Alfred Hitchcock, qui n&rsquo;&eacute;tait pas un &eacute;crivain mais dont les films ont pourtant la force et la coh&eacute;sion d&rsquo;une &oelig;uvre romanesque. Quand son fils avait cinq ans, le p&egrave;re d&rsquo;Hitchcock l&rsquo;avait charg&eacute; d&rsquo;apporter une lettre &agrave; un ami &agrave; lui, commissaire de police. L&rsquo;enfant lui avait remis la lettre et le commissaire l&rsquo;avait enferm&eacute; dans cette partie grillag&eacute;e du commissariat qui fait office de cellule et o&ugrave; l&rsquo;on garde pendant la nuit les d&eacute;linquants les plus divers. L&rsquo;enfant, terroris&eacute;, avait attendu pendant une heure, avant que le commissaire ne le d&eacute;livre et ne lui dise&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si tu te conduis mal dans la vie, tu sais maintenant ce qui t&rsquo;attend.&nbsp;&raquo; Ce commissaire de police, qui avait vraiment de dr&ocirc;les de principes d&rsquo;&eacute;ducation, est sans doute &agrave; l&rsquo;origine du climat de suspense et d&rsquo;inqui&eacute;tude que l&rsquo;on retrouve dans tous les films d&rsquo;Alfred Hitchcock.<\/p>\n<p>\n\tJe ne voudrais pas vous ennuyer avec mon cas personnel mais je crois que certains &eacute;pisodes de mon enfance ont servi de matrice &agrave; mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succ&eacute;daient. Sur le moment, un enfant ne s&rsquo;&eacute;tonne de rien, et m&ecirc;me s&rsquo;il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C&rsquo;est beaucoup plus tard que mon enfance m&rsquo;a paru &eacute;nigmatique et que j&rsquo;ai essay&eacute; d&rsquo;en savoir plus sur ces diff&eacute;rentes personnes auxquelles mes parents m&rsquo;avaient confi&eacute; et ces diff&eacute;rents lieux qui changeaient sans cesse. Mais je n&rsquo;ai pas r&eacute;ussi &agrave; identifier la plupart de ces gens ni &agrave; situer avec une pr&eacute;cision topographique tous ces lieux et ces maisons du pass&eacute;. Cette volont&eacute; de r&eacute;soudre des &eacute;nigmes sans y r&eacute;ussir vraiment et de tenter de percer un myst&egrave;re m&rsquo;a donn&eacute; l&rsquo;envie d&rsquo;&eacute;crire, comme si l&rsquo;&eacute;criture et l&rsquo;imaginaire pourraient m&rsquo;aider &agrave; r&eacute;soudre enfin ces &eacute;nigmes et ces myst&egrave;res.<\/p>\n<p>\n\tEt puisqu&rsquo;il est question de &laquo;&nbsp;myst&egrave;res&nbsp;&raquo;, je pense, par une association d&rsquo;id&eacute;es, au titre d&rsquo;un roman fran&ccedil;ais du XIXe si&egrave;cle&nbsp;:&nbsp;Les myst&egrave;res de Paris. La grande ville, en l&rsquo;occurrence Paris, ma ville natale, est li&eacute;e &agrave; mes premi&egrave;res impressions d&rsquo;enfance et ces impressions &eacute;taient si fortes que, depuis, je n&rsquo;ai jamais cess&eacute; d&rsquo;explorer les &laquo;&nbsp;myst&egrave;res de Paris&nbsp;&raquo;. Il m&rsquo;arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgr&eacute; la crainte de me perdre, d&rsquo;aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. C&rsquo;&eacute;tait en plein jour et cela me rassurait. Au d&eacute;but de l&rsquo;adolescence, je m&rsquo;effor&ccedil;ais de vaincre ma peur et de m&rsquo;aventurer la nuit, vers des quartiers encore plus lointains, par le m&eacute;tro. C&rsquo;est ainsi que l&rsquo;on fait l&rsquo;apprentissage de la ville et, en cela, j&rsquo;ai suivi l&rsquo;exemple de la plupart des romanciers que j&rsquo;admirais et pour lesquels, depuis le XIXe si&egrave;cle, la grande ville &ndash; qu&rsquo;elle se nomme Paris, Londres, Saint-P&eacute;tersbourg, Stockholm &ndash; a &eacute;t&eacute; le d&eacute;cor et l&rsquo;un des th&egrave;mes principaux de leurs livres.<\/p>\n<p>\n\tEdgar Poe dans sa nouvelle &laquo;&nbsp;L&rsquo;homme des foules&nbsp;&raquo; a &eacute;t&eacute; l&rsquo;un des premiers &agrave; &eacute;voquer toutes ces vagues humaines qu&rsquo;il observe derri&egrave;re les vitres d&rsquo;un caf&eacute; et qui se succ&egrave;dent interminablement sur les trottoirs. Il rep&egrave;re un vieil homme &agrave; l&rsquo;aspect &eacute;trange et il le suit pendant la nuit dans diff&eacute;rents quartiers de Londres pour en savoir plus long sur lui. Mais l&rsquo;inconnu est &laquo;&nbsp;l&rsquo;homme des foules&nbsp;&raquo; et il est vain de le suivre, car il restera toujours un anonyme, et l&rsquo;on n&rsquo;apprendra jamais rien sur lui. Il n&rsquo;a pas d&rsquo;existence individuelle, il fait tout simplement partie de cette masse de passants qui marchent en rangs serr&eacute;s ou bien se bousculent et se perdent dans les rues.<\/p>\n<p>\n\tEt je pense aussi &agrave; un &eacute;pisode de la jeunesse du po&egrave;te Thomas De Quincey, qui l&rsquo;a marqu&eacute; pour toujours. &Agrave; Londres, dans la foule d&rsquo;Oxford<a name=\"_GoBack\" style=\"box-sizing: border-box; color: rgb(89, 138, 193); line-height: inherit; font-weight: bold; font-size: inherit; background: transparent;\"><\/a>&nbsp;Street, il s&rsquo;&eacute;tait li&eacute; avec une jeune fille, l&rsquo;une de ces rencontres de hasard que l&rsquo;on fait dans une grande ville. Il avait pass&eacute; plusieurs jours en sa compagnie et il avait d&ucirc; quitter Londres pour quelque temps. Ils &eacute;taient convenus qu&rsquo;au bout d&rsquo;une semaine, elle l&rsquo;attendrait tous les soirs &agrave; la m&ecirc;me heure au coin de Tichfield Street. Mais ils ne se sont jamais retrouv&eacute;s. &laquo;&nbsp;Certainement nous avons &eacute;t&eacute; bien des fois &agrave; la recherche l&rsquo;un de l&rsquo;autre, au m&ecirc;me moment, &agrave; travers l&rsquo;&eacute;norme labyrinthe de Londres&nbsp;; peut-&ecirc;tre n&rsquo;avons-nous &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;s que par quelques m&egrave;tres &ndash; il n&rsquo;en faut pas davantage pour aboutir &agrave; une s&eacute;paration &eacute;ternelle.&nbsp;&raquo;<\/p>\n<p>\n\tPour ceux qui y sont n&eacute;s et y ont v&eacute;cu, &agrave; mesure que les ann&eacute;es passent, chaque quartier, chaque rue d&rsquo;une ville, &eacute;voque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la m&ecirc;me rue est li&eacute;e pour vous &agrave; des souvenirs successifs, si bien que gr&acirc;ce &agrave; la topographie d&rsquo;une ville, c&rsquo;est toute votre vie qui vous revient &agrave; la m&eacute;moire par couches successives, comme si vous pouviez d&eacute;chiffrer les &eacute;critures superpos&eacute;es d&rsquo;un palimpseste. Et aussi la vie des autres, de ces milliers et milliers d&rsquo;inconnus, crois&eacute;s dans les rues ou dans les couloirs du m&eacute;tro aux heures de pointe.<\/p>\n<p>\n\tC&rsquo;est ainsi que dans ma jeunesse, pour m&rsquo;aider &agrave; &eacute;crire, j&rsquo;essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux o&ugrave; les noms sont r&eacute;pertori&eacute;s par rues avec les num&eacute;ros des immeubles. J&rsquo;avais l&rsquo;impression, page apr&egrave;s page, d&rsquo;avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d&rsquo;une ville engloutie, comme l&rsquo;Atlantide, et de respirer l&rsquo;odeur du temps. &Agrave; cause des ann&eacute;es qui s&rsquo;&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es, les seules traces qu&rsquo;avaient laiss&eacute;es ces milliers et ces milliers d&rsquo;inconnus, c&rsquo;&eacute;tait leurs noms, leurs adresses et leurs num&eacute;ros de t&eacute;l&eacute;phone. Quelquefois, un nom disparaissait, d&rsquo;une ann&eacute;e &agrave; l&rsquo;autre. Il y avait quelque chose de vertigineux &agrave; feuilleter ces anciens annuaires en pensant que d&eacute;sormais les num&eacute;ros de t&eacute;l&eacute;phone ne r&eacute;pondraient pas. Plus tard, je devais &ecirc;tre frapp&eacute; par les vers d&rsquo;un po&egrave;me d&rsquo;Ossip Mandelstam&nbsp;:<\/p>\n<blockquote style=\"font-size: 12px;\">\n<p>\n\t\tJe suis revenu dans ma ville famili&egrave;re jusqu&rsquo;aux sanglots<br \/>\n\t\tJusqu&rsquo;aux ganglions de l&rsquo;enfance, jusqu&rsquo;aux nervures sous la peau.<\/p>\n<p>\n\t\tP&eacute;tersbourg&nbsp;! [&hellip;]<br \/>\n\t\tDe mes t&eacute;l&eacute;phones, tu as les num&eacute;ros.<\/p>\n<p>\n\t\tP&eacute;tersbourg&nbsp;! J&rsquo;ai les adresses d&rsquo;autrefois<br \/>\n\t\tO&ugrave; je reconnais les morts &agrave; leurs voix.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\n\tOui, il me semble que c&rsquo;est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j&rsquo;ai eu envie d&rsquo;&eacute;crire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d&rsquo;un inconnu, son adresse et son num&eacute;ro de t&eacute;l&eacute;phone et d&rsquo;imaginer quelle avait &eacute;t&eacute; sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms.<\/p>\n<p>\n\tOn peut se perdre ou dispara&icirc;tre dans une grande ville. On peut m&ecirc;me changer d&rsquo;identit&eacute; et vivre une nouvelle vie. On peut se livrer &agrave; une tr&egrave;s longue enqu&ecirc;te pour retrouver les traces de quelqu&rsquo;un, en n&rsquo;ayant au d&eacute;part qu&rsquo;une ou deux adresses dans un quartier perdu. La br&egrave;ve indication qui figure quelquefois sur les fiches de recherche a toujours trouv&eacute; un &eacute;cho chez moi&nbsp;:&nbsp;Dernier domicile connu. Les th&egrave;mes de la disparition, de l&rsquo;identit&eacute;, du temps qui passe sont &eacute;troitement li&eacute;s &agrave; la topographie des grandes villes. Voil&agrave; pourquoi, depuis le XIXe si&egrave;cle, elles ont &eacute;t&eacute; souvent le domaine des romanciers et quelques-uns des plus grands d&rsquo;entre eux sont associ&eacute;s &agrave; une ville&nbsp;: Balzac et Paris, Dickens et Londres, Dosto&iuml;evski et Saint-P&eacute;tersbourg, Tokyo et Naga&iuml; Kaf&ucirc;, Stockholm et Hjalmar S&ouml;derberg.<\/p>\n<p>\n\tJ&rsquo;appartiens &agrave; une g&eacute;n&eacute;ration qui a subi l&rsquo;influence de ces romanciers et qui a voulu, &agrave; son tour, explorer ce que Baudelaire appelait &laquo;&nbsp;les plis sinueux des grandes capitales&nbsp;&raquo;. Bien s&ucirc;r, depuis cinquante ans, c&rsquo;est-&agrave;-dire l&rsquo;&eacute;poque o&ugrave; les adolescents de mon &acirc;ge &eacute;prouvaient des sensations tr&egrave;s fortes en d&eacute;couvrant leur ville, celles-ci ont chang&eacute;. Quelques-unes, en Am&eacute;rique et dans ce qu&rsquo;on appelait le tiers-monde, sont devenues des &laquo;&nbsp;m&eacute;gapoles&nbsp;&raquo; aux dimensions inqui&eacute;tantes. Leurs habitants y sont cloisonn&eacute;s dans des quartiers souvent &agrave; l&rsquo;abandon, et dans un climat de guerre sociale. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus tentaculaires. Jusqu&rsquo;au XXe si&egrave;cle, les romanciers gardaient une vision en quelque sorte &laquo;&nbsp;romantique&nbsp;&raquo; de la ville, pas si diff&eacute;rente de celle de Dickens ou de Baudelaire. Et c&rsquo;est pourquoi j&rsquo;aimerais savoir comment les romanciers de l&rsquo;avenir &eacute;voqueront ces gigantesques concentrations urbaines dans des &oelig;uvres de fiction.<\/p>\n<p>\n\tVous avez eu l&rsquo;indulgence de faire allusion concernant mes livres &agrave; &laquo;&nbsp;l&rsquo;art de la m&eacute;moire avec lequel sont &eacute;voqu&eacute;es les destin&eacute;es humaines les plus insaisissables.&nbsp;&raquo; Mais ce compliment d&eacute;passe ma personne. Cette m&eacute;moire particuli&egrave;re qui tente de recueillir quelques bribes du pass&eacute; et le peu de traces qu&rsquo;ont laiss&eacute; sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi li&eacute;e &agrave; ma date de naissance&nbsp;: 1945. D&rsquo;&ecirc;tre n&eacute; en 1945, apr&egrave;s que des villes furent d&eacute;truites et que des populations enti&egrave;res eurent disparu, m&rsquo;a sans doute, comme ceux de mon &acirc;ge, rendu plus sensible aux th&egrave;mes de la m&eacute;moire et de l&rsquo;oubli.<\/p>\n<p>\n\tIl me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La soci&eacute;t&eacute; qu&rsquo;il d&eacute;crivait &eacute;tait encore stable, une soci&eacute;t&eacute; du XIXe si&egrave;cle. La m&eacute;moire de Proust fait ressurgir le pass&eacute; dans ses moindres d&eacute;tails, comme un tableau vivant. J&rsquo;ai l&rsquo;impression qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui la m&eacute;moire est beaucoup moins s&ucirc;re d&rsquo;elle-m&ecirc;me et qu&rsquo;elle doit lutter sans cesse contre l&rsquo;amn&eacute;sie et contre l&rsquo;oubli. &Agrave; cause de cette couche, de cette masse d&rsquo;oubli qui recouvre tout, on ne parvient &agrave; capter que des fragments du pass&eacute;, des traces interrompues, des destin&eacute;es humaines fuyantes et presque insaisissables.<\/p>\n<p>\n\tMais c&rsquo;est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l&rsquo;oubli, de faire ressurgir quelques mots &agrave; moiti&eacute; effac&eacute;s, comme ces icebergs perdus qui d&eacute;rivent &agrave; la surface de l&rsquo;oc&eacute;an.<\/p>\n<p>\n\t<iframe loading=\"lazy\" allowfullscreen=\"\" frameborder=\"0\" height=\"360\" src=\"http:\/\/www.youtube.com\/embed\/p4BpdXSB7XQ?feature=player_embedded\" width=\"640\"><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Patrick Modiano acceptant le prix Nobel &nbsp; &nbsp; Je voudrais vous dire tout simplement combien je suis heureux d&rsquo;&ecirc;tre parmi vous et combien je suis &eacute;mu de l&rsquo;honneur que vous m&rsquo;avez fait en me d&eacute;cernant ce prix Nobel de Litt&eacute;rature. 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