{"id":9939,"date":"2015-12-03T00:11:45","date_gmt":"2015-12-03T00:11:45","guid":{"rendered":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/?p=9939"},"modified":"2015-12-03T04:07:21","modified_gmt":"2015-12-03T04:07:21","slug":"albert-memmi-ecrivain-essayiste-proust-au-pays-du-jasmin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/albert-memmi-ecrivain-essayiste-proust-au-pays-du-jasmin\/","title":{"rendered":"Albert MEMMI, \u00e9crivain, essayiste, Proust au pays du jasmin&#8230;"},"content":{"rendered":"<p>\n\tAlbert MEMMI, &eacute;crivain, essayiste, Proust au pays du jasmin&#8230;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t&nbsp;<\/p>\n<div>\n<p>\n\t\tDeux ou trois choses que je sais de&#8230; l&rsquo;&eacute;crivain, psychosociologue, essayiste, universitaire&nbsp;: Albert Memmi &nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tProust au pays du jasmin, Albert Memmi est un immense &eacute;crivain, c&#39;est aussi l&#39;ami, le camarade, des&nbsp;&eacute;tudiants qui ont eu la chance de l&rsquo;avoir comme professeur et directeur de th&egrave;se, c&rsquo;est le militant acharn&eacute; des luttes pour les lib&eacute;rations et les ind&eacute;pendances, pour la d&eacute;colonisation, c&rsquo;est l&rsquo;universitaire dou&eacute; pour le dialogue, jamais enferm&eacute; dans sa tour d&rsquo;ivoire&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\tAlbert Memmi est aussi, pour moi, l&rsquo;homme qui a r&eacute;pondu par une belle lettre, en 1998, &agrave; un commentaire que j&rsquo;avais fait de son oeuvre, pr&eacute;cis&eacute;ment sur l&rsquo;opposition entre les souffrances des colonis&eacute;s et les souffrances des colonisateurs&#8230; J&rsquo;avais trouv&eacute; qu&rsquo;il balayait un peu trop rapidement, d&#39;un revers de main, les souffrances de ceux qui, malgr&eacute; eux, appartiennent au monde des colonisateurs, les pr&eacute;sentant parfois de mani&egrave;re caricaturale. Ainsi, l&#39;&eacute;pouse du narrateur (lorraine n&eacute;e &agrave; Metz, agr&eacute;g&eacute;e d&rsquo;allemand) dans &ldquo;La statue de sel&rdquo; (1952)&nbsp; et &ldquo;Agar&rdquo; (1955), errant au mois de d&eacute;cembre dans la Medina de Tunis, en plein soleil, en qu&ecirc;te d&rsquo;un sapin de No&euml;l, de boules et de guirlandes, passant son doigt inspecteur sur la nappe plastifi&eacute;e d&rsquo;une paillotte du port de la Goulette, faisant une moue de m&eacute;pris social devant les rituels traditionnels du quartier juif&#8230; A tel point que le narrateur en con&ccedil;ut la honte des siens, la honte de ses origines&#8230; A ce sujet, j&rsquo;avais os&eacute; &eacute;crire &agrave; Albert Memmi que personnellement je n&rsquo;accuserais pas aussi directement la malheureuse &eacute;pouse, victime de son conditionnement, ignorante de son ali&eacute;nation de colonisatrice, dont il fallait pr&eacute;server et respecter la nostalgie de l&#39;enfance, avec son No&euml;l et ses traineaux dans la neige&#8230; Si le colonis&eacute; Memmi a souffert &agrave; Paris la cruelle, il ne faudrait pas, avais-je &eacute;crit, qu&rsquo;il occult&acirc;t la souffrance de son &eacute;pouse ne retrouvant pas ses rep&egrave;res sous le soleil de Carthage et cherchant une compensation symbolique dans des signes lui rappelant son enfance&#8230; Dans les rapports entre les colonisateurs et les colonis&eacute;s, les hommes et les femmes, les dominants et les domin&eacute;s, rien n&rsquo;est jamais simple, comme dans les rapports entre ma&icirc;tre et esclave, ainsi que le philosophe Hegel l&rsquo;a d&eacute;montr&eacute; dans &ldquo;la dialectique du ma&icirc;tre et de l&rsquo;esclave&rdquo;. Ainsi le ma&icirc;tre devient dialectiquement l&rsquo;esclave de son esclave, qui, lui seul, a de l&rsquo;avenir car il lutte pour sa lib&eacute;ration, celle-ci une fois advenue laissant d&eacute;sempar&eacute; le ma&icirc;tre, avec sa nostalgie de domination&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\tAlbert Memmi m&rsquo;avait r&eacute;pondu dans sa belle lettre qu&rsquo;il &eacute;tait toujours mari&eacute;, et heureux, avec celle qu&#39;il avait d&eacute;crite de mani&egrave;re aussi acerbe dans ses romans, p&egrave;re de trois beaux enfants, grand-p&egrave;re et qu&#39;il avait eu l&#39;occasion de mettre de l&#39;eau dans son vin &agrave; ce sujet. Lisant cette lettre, j&rsquo;avais saisi l&rsquo;ouverture au dialogue, qualit&eacute; essentielle, et si rare, de l&rsquo;&eacute;crivain Albert Memmi.<\/p>\n<p>\n\t\tAlbert Memmi, qui m&rsquo;a re&ccedil;u avec une charmante hospitalit&eacute; &agrave; son domicile jouxtant l&rsquo;&eacute;cole primaire &ldquo;&agrave; aires ouvertes&rdquo;, dans le quartier du Marais &agrave; Paris, est un essayiste mondialement connu, traduit dans des dizaines de langues depuis la parution de son ouvrage&nbsp;&ldquo;Portrait du colonis&eacute;&rdquo; (1957), suivi du &ldquo;Portrait du colonisateur&rdquo; (1957) pr&eacute;fac&eacute; par Jean-Paul Sartre, class&eacute; parmi les cent oeuvres qui ont marqu&eacute; le XX&egrave;me si&egrave;cle.<\/p>\n<p>\n\t\tSon roman&nbsp;&ldquo;La statue de sel&rdquo; (1952) avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;fac&eacute; par Albert Camus&#8230; Ainsi Jean-Paul Sartre et Albert Camus se sont disput&eacute; les r&ocirc;les de pr&eacute;faciers pour les ouvrages du jeune Albert Memmi: ils ont fait preuve de grand flair litt&eacute;raire et artistique; Marcel Proust n&rsquo;eut pas cette chance d&rsquo;&ecirc;tre reconnu, l&rsquo;&eacute;quipe de Gallimard ayant rejet&eacute; &ldquo;La recherche du temps perdu&rdquo;, Gide ayant not&eacute; &ldquo;ce ne sont que princesses et duchesses, ce n&rsquo;est pas pour nous&#8230;&rdquo; (L&rsquo;un des plus grands ratages du monde de l&rsquo;&eacute;dition&#8230;) Heureusement pour lui, Albert Memmi ne fut pas la victime de pareil ratage &eacute;ditorial: ses romans et ses essais, ses recueils de po&egrave;mes, se vendent et se traduisent dans le monde entier&#8230; Il est pour moi&nbsp;&ldquo;Proust au pays du jasmin&rdquo;&nbsp;. Les histoires cont&eacute;es par Memmi ne sont pas celles de duchesses mais l&rsquo;essentiel dans une oeuvre c&rsquo;est le style, non pas l&rsquo;histoire&#8230; Et le style sensible, juste, pr&eacute;cis, emporte les lecteurs sur les tapis volants de la m&eacute;moire, des souvenirs d&rsquo;enfance, des odeurs et parfums de la Tunisie, aux temps r&eacute;volus d&rsquo;une certaine harmonie entre diverses communaut&eacute;s h&eacute;las depuis s&eacute;par&eacute;es et nostalgiques de ces temps magnifi&eacute;s, s&ucirc;rement embellis par les souvenirs&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\tSi Proust a &eacute;crit &ldquo;Du c&ocirc;t&eacute; de chez Swann&rdquo; et aussi &ldquo;Le c&ocirc;t&eacute; de Guermantes&rdquo; je me plais &agrave; dire qu&rsquo;Albert Memmi, &ldquo;Proust au pays du jasmin&rdquo;, a &eacute;crit&nbsp;&ldquo;Du c&ocirc;t&eacute; de la Goulette&rdquo;&nbsp;et aussi&nbsp;&ldquo;Du c&ocirc;t&eacute; de Marsa&rdquo;&#8230; Ses romans poss&egrave;dent les parfums inoubliables de la Tunisie, avec ses peaux de glibettes crach&eacute;es sur le sol, avec sur de ronds plateaux de cuivre ses verres de th&eacute; &agrave; la menthe agr&eacute;ment&eacute; de pignons et dans ses petites assiettes de terre cuite peintes &agrave; la main, des rahat loukoum, des cornes de gazelle, des makroutes&#8230; Ses romans me laissent dans la bouche un go&ucirc;t de dattes fourr&eacute;es au miel et &agrave; la p&acirc;te d&rsquo;amande, un go&ucirc;t d&rsquo;eau de rose et de fleurs d&rsquo;oranger&#8230; Je revois les bougainvill&eacute;s, les mimosas des parcs de Tunis, les petits poissons &agrave; peine p&ecirc;ch&eacute;s grill&eacute;s au feu de bois sur la plage de la Goulette&#8230; Albert Memmi n&rsquo;est jamais abstrait, jamais pesant ni p&eacute;dant, il poss&egrave;de admirablement la musicalit&eacute; de la langue et le ton juste pour titiller directement les sens&#8230; &quot;Ma petite madeleine effrit&eacute;e dans une fine tasse de porcelaine emplie de th&eacute;&quot; devient &quot;ma petite makroute dans un verre de th&eacute; &agrave; la menthe&quot; et dans les deux cas c&#39;est tout l&#39;univers qui ressuscite, par le miracle de l&#39;&eacute;criture&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\tEtre toujours en chemin<\/p>\n<p>\n\t\tN&rsquo;&ecirc;tre plus d&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;on vient<\/p>\n<p>\n\t\tNe pas &ecirc;tre o&ugrave; l&rsquo;on va<\/p>\n<p>\n\t\tEtre sur la route &#8230;<\/p>\n<p>\n\t\tToujours parti jamais arriv&eacute;<\/p>\n<p>\n\t\tIl part du v&eacute;cu, du r&eacute;el et ne quitte jamais le point de vue du r&eacute;el, du v&eacute;cu.<\/p>\n<p>\n\t\t&ldquo;D&rsquo;o&ugrave; parles-tu camarade?&rdquo;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tPour Albert Memmi, la r&eacute;ponse &eacute;tait, est et sera toujours le m&ecirc;me: trinitaire. Albert Memmi est l&rsquo;homme de la triple appartenance: la jud&eacute;&iuml;t&eacute;, la tunisianit&eacute;, la francit&eacute;.<\/p>\n<p>\n\t\tEnfant pauvre, Juif tunisien, d&eacute;barqu&eacute; &agrave; Paris &agrave; 19 ans, il y a rencontr&eacute; Edmond Fleg, &agrave; qui il a exprim&eacute; son d&eacute;sarroi de jeune homme &eacute;cartel&eacute; entre trois cultures: juive, tunisienne, fran&ccedil;aise. Que faire? Quelle culture effacer, gommer?&nbsp;&ldquo;Gardez tout&rdquo; lui r&eacute;pondit sagement Edmond Fleg.&nbsp; Albert Memmi a tout gard&eacute;: ses souffrances de d&eacute;racin&eacute;, son d&eacute;chirement, ses contradictions&#8230; Il en a fait un conglom&eacute;rat, c&rsquo;est de son v&eacute;cu personnel qu&rsquo;il part pour &eacute;crire, pour aimer, pour voir le monde.&nbsp;Il ne fait pas semblant.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLa jud&eacute;&iuml;t&eacute;, concept cr&eacute;&eacute; par Albert Memmi lui-m&ecirc;me, est au coeur de toute son oeuvre.<\/p>\n<p>\n\t\tDans &ldquo;La statue de sel&rdquo; les descriptions de la famille du narrateur arrachent des larmes aux lecteurs qui se plongent dans un monde h&eacute;las r&eacute;volu, un monde de mis&egrave;re mat&eacute;rielle et de grande richesse affective, un monde de solidarit&eacute; non feinte. Le retour sur soi, l&rsquo;&eacute;vocation de souvenirs, permettent &agrave; l&rsquo;&eacute;crivain d&rsquo;aller de l&rsquo;avant, car l&rsquo;on ne saurait avancer de pied ferme si l&rsquo;on ignore d&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;on vient et si l&rsquo;on fait l&rsquo;impasse sur son pass&eacute;.&nbsp;Mais le pass&eacute; ne doit pas &ecirc;tre un boulet.<\/p>\n<p>\n\t\t&ldquo;La femme de Loth regarda en arri&egrave;re et elle devint une statue de sel&rdquo;&nbsp;(Gen&egrave;se)&#8230;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tLe roman matriciel &ldquo;La statue de sel&rdquo; est &eacute;loquent &agrave; ce sujet:&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&ldquo;Comment ne pas avoir honte apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; m&eacute;pris&eacute;, moqu&eacute; ou consol&eacute; depuis l&rsquo;enfance? J&rsquo;ai appris &agrave; interpr&eacute;ter les sourires, &agrave; deviner les chuchotements, &agrave; lire dans les yeux, &agrave; reconstituer les raisonnements au hasard d&rsquo;une phrase, d&rsquo;un mot, saisis au vol.&rdquo;(&ldquo;La statue de sel&rdquo;)&nbsp;.<\/p>\n<p>\n\t\t&ldquo;Je m&rsquo;appelle Mordecha&iuml; Alexandre Benillouche. Ah! Ce sourire fielleux de mes camarades! A l&rsquo;impasse, &agrave; l&rsquo;Alliance, j&rsquo;ignorais que je portais un nom aussi ridicule et r&eacute;v&eacute;lateur. Au lyc&eacute;e, j&rsquo;en pris conscience au premier appel. D&eacute;sormais le seul &eacute;nonc&eacute; de mon nom faisait acc&eacute;l&eacute;rer mon pouls, me faisait honte&#8230;&rdquo; (&ldquo;La statue de sel&rdquo;)<\/p>\n<p>\n\t\tOn part de quelque part, sans arriver jamais nulle part: tel est le triste constat de l&rsquo;acculturation dont sont victimes les colonis&eacute;s, ceux qui prennent la mer, qui prennent le large et qui m&ecirc;me au prix d&rsquo;une rupture douloureuse n&rsquo;arrivent jamais vraiment &agrave; accoster. La rupture d&rsquo;avec leur milieu social de d&eacute;part, propre des d&eacute;racin&eacute;s, ne garantit nullement d&rsquo;&ecirc;tre bien, d&rsquo;&ecirc;tre mieux, dans le milieu d&rsquo;arriv&eacute;e&#8230; Il est possible de faire la paix avec son milieu d&rsquo;origine, voire m&ecirc;me de le respecter, de cacher sa honte si l&rsquo;on vient d&rsquo;un milieu pauvre, accultur&eacute;, mais le d&eacute;passement r&eacute;alis&eacute; dans le pays d&rsquo;accueil laisse irr&eacute;m&eacute;diablement en arri&egrave;re, dans les brumes culpabilis&eacute;es des souvenirs, tout ce que furent les joies de l&rsquo;enfance&#8230; Sous le regard des jugements de valeurs nouvelles, acquises, les anciennes valeurs apparaissent, h&eacute;las, et souvent &agrave; juste titre, h&eacute;las encore, mis&eacute;rables&#8230;&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t&ldquo;J&rsquo;ai cru que je finirais en bourgeois. Non que l&rsquo;appartenance bourgeoise me par&ucirc;t un id&eacute;al, mais parce que mon instruction, mes go&ucirc;ts naissants, mes pr&eacute;occupations esth&eacute;tiques, ma future situation m&rsquo;y obligeaient&#8230; Un jour, brutalement, j&rsquo;en pris conscience: je n&rsquo;&eacute;tais pas, je ne serai jamais un bourgeois.&rdquo; (&ldquo;La statue de sel&rdquo;)<\/p>\n<p>\n\t\tAlbert Memmi d&eacute;crit avec une lucidit&eacute; implacable l&rsquo; &ldquo;entre-deux&rdquo;&#8230; Notamment dans la sc&egrave;ne de son humiliation lors de l&rsquo;&eacute;crit de l&rsquo;agr&eacute;gation de philosophie &agrave; la Sorbonne (dissertation sur Condillac et Stuart Mill). Son ventre criait famine, il avait des bourdonnements d&rsquo;oreilles tellement il &eacute;tait mal &agrave; l&rsquo;aise, il se sentait pauvre, exclu, parmi tous ces fils de bourgeois nantis qui devisaient avec un ton p&eacute;dant sur des questions abstraites, il sentit qu&rsquo;il n&rsquo;&eacute;tait pas &agrave; sa place, et qu&rsquo;il n&rsquo;y serait jamais, parmi eux, comme eux. Il comprit en un &eacute;clair, devant sa copie blanche, ses contradictions, le fondement de sa vie&nbsp;:&nbsp;il serait &ldquo;chez eux&rdquo; mais jamais &ldquo;des leurs&rdquo;. Car &ldquo;eux&rdquo;, les &ldquo;jeunes-gens-de-bonnes-familles&rdquo;,&nbsp; lui renvoyaient l&rsquo;image d&#39;un Nord Africain, d&#39; un &quot;bougnoule&quot;, ils le confondaient, sciemment ou inconsciemment, avec les Arabes dont ils affichaient leur m&eacute;pris avec d&eacute;contraction&#8230; &nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tL&rsquo;essai &ldquo;Portrait du colonis&eacute;&rdquo; (1957) , pr&eacute;fac&eacute; par Jean-Paul Sartre et publi&eacute; au lendemain de l&rsquo;ind&eacute;pendance de la Tunisie, mais en pleine guerre d&rsquo;Alg&eacute;rie, propulsa Albert Memmi dans la gloire, la reconnaissance internationale, mais lui attir&egrave;rent de gros ennuis avec le gouvernement de la France, qui lui refusera obstin&eacute;ment la naturalisation fran&ccedil;aise, eu &eacute;gard &agrave; son engagement aux c&ocirc;t&eacute;s des colonis&eacute;s. Sans l&rsquo;aide d&rsquo;Edgar Pisani, n&eacute; lui aussi &agrave; Tunis, qui une fois ministre influencera positivement les autorit&eacute;s, jamais le grand &eacute;crivain et essayiste Albert Memmi, qui &eacute;crivit toute son oeuvre en fran&ccedil;ais, n&rsquo;aurait pu obtenir la nationalit&eacute; fran&ccedil;aise&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\t&ldquo;Nul n&rsquo;est proph&egrave;te en son pays&rdquo; dit le proverbe&#8230;&nbsp;Albert Memmi est mondialement reconnu et ce sont ses d&eacute;finitions du &ldquo;racisme&rdquo;, du &ldquo;colonialisme&rdquo;, qui ont &eacute;t&eacute; retenues par l&rsquo;Encyclopedia Universalis. C&rsquo;est lui encore qui a cr&eacute;&eacute; les concepts de &ldquo;jud&eacute;&iuml;t&eacute;&rdquo;, d&rsquo; &ldquo;h&eacute;t&eacute;rophobie&rdquo;, de &ldquo;d&eacute;pendance&rdquo;, de &ldquo;pourvoyance&rdquo;&#8230; La d&eacute;finition du philosophe donn&eacute;e par Gille Deleuze, c&rsquo;est &ldquo;cr&eacute;ateur de concepts&rdquo;. A ce titre, Albert Memmi est un grand philosophe, m&ecirc;me si l&rsquo;universit&eacute; de la Sorbonne, avec ses mandarins enferm&eacute;s dans leurs tours d&rsquo;ivoire, ne l&rsquo;ont pas accept&eacute; parmi eux. C&rsquo;est &ldquo;un mal pour un bien&rdquo; car cet &ldquo;&eacute;chec&rdquo; n&rsquo;en est pas un, il a permis au contraire &agrave; Albert Memmi de rebondir et d&rsquo;&ecirc;tre performant en tant que professeur de psychiatrie sociale &agrave; l&rsquo;EHESS ainsi qu&rsquo;&agrave; l&rsquo;universit&eacute; de Nanterre, dont il a dirig&eacute; l&rsquo;UER de sciences sociales d&egrave;s 1975.&nbsp;Il a cr&eacute;&eacute; &ldquo;Afrique-Action&rdquo;, future &ldquo;Jeune Afrique&rdquo;, il a &eacute;crit de nombreux essais, s&rsquo;&eacute;tant orient&eacute; vers la psychologie sociale, ayant soutenu sa th&egrave;se de doctorat (&nbsp;&ldquo;Trait&eacute; de sociologie&rdquo;, 1960) avec Georges Gurvitch (apatride Juif russe) fondateur de la soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise de sociologie. Auparavant, il avait publi&eacute; &ldquo;Trait&eacute; de psychanalyse&rdquo; (Sacher Nacht,1956)<\/p>\n<p>\n\t\tA la suite du &ldquo;Portrait du colonis&eacute;&rdquo;, il publia: &ldquo;Portrait d&rsquo;un Juif&rdquo; (1962), &ldquo;La lib&eacute;ration du Juif&rdquo; (1966), &ldquo;L&rsquo;homme domin&eacute;&rdquo; (1968), &ldquo;Juifs et arabes&rdquo; (1974), &ldquo;La d&eacute;pendance&rdquo; (1979), &ldquo;Le racisme&rdquo; (1982)&#8230; Il dirigea le colloque &ldquo;Figures de la d&eacute;pendance&rdquo; &agrave; Cerisy la Salle (1987) (&eacute;ditions Deschamps le Roux, 1990)&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tAinsi donc, le fils d&rsquo;un artisan bourrelier et d&rsquo;une analphab&egrave;te berb&egrave;re qui jamais ne parla le fran&ccedil;ais, ni m&ecirc;me l&rsquo;arabe litt&eacute;raire, mais le patois tunisien, n&eacute; dans la &ldquo;Hara&rdquo; (le ghetto juif de Tunis), ayant &eacute;tudi&eacute; au &ldquo;Koutab&rdquo; (&eacute;cole juive), deuxi&egrave;me d&rsquo;une fratrie de treize enfants, ayant pass&eacute; une grande partie de sa vie: toute son enfance et son adolescence, une partie de sa jeunesse,&nbsp; dans la mis&egrave;re mat&eacute;rielle, a r&eacute;ussi &agrave; faire son miel de toutes ses contradictions, de toutes ses aspirations, a r&eacute;ussi &agrave; ne pas se leurrer ni c&eacute;der aux mirages du miroir aux alouettes. Au lyc&eacute;e Carnot de Tunis, deux de ses professeurs devinrent ses p&egrave;res spirituels: Jean Amrouche pour la litt&eacute;rature et Aim&eacute; Patri pour la philosophie. S&rsquo;ouvrant aux oeuvres des grands intellectuels engag&eacute;s de cette &eacute;poque, il a su sauver, au pays des droits de l&rsquo;homme qui l&rsquo;a re&ccedil;u avec m&eacute;pris, son honneur, sa fiert&eacute;, son orgueil, de colonis&eacute;, il a eu le courage de se battre aux c&ocirc;t&eacute;s des mis&eacute;reux, ses fr&egrave;res, pour leur lib&eacute;ration. Sans jamais se voiler la face sur les erreurs et les dangers des nouveaux r&eacute;gimes d&eacute;colonis&eacute;s (cf. &ldquo;Portrait du d&eacute;colonis&eacute; arabo-musulman et de quelques autres&rdquo;, 2004). S&rsquo;il a refus&eacute; le colonialisme, ce n&rsquo;est pas pour fermer les yeux sur la pauvret&eacute; organis&eacute;e dans les pays d&eacute;colonis&eacute;s, en grande partie due &agrave; la corruption des dirigeants, souvent despotiques, qui proposent aux peuples pour seul exutoire les valeurs-refuges r&eacute;actionnaires traditionnelles privatives de droits, &agrave; savoir l&rsquo;opium du peuple religieux. Albert Memmi&nbsp; ne s&rsquo;est pas fourvoy&eacute; dans les leurres du &ldquo;printemps arabe&rdquo; et de ses manipulations g&eacute;ostrat&eacute;giques&#8230; Il reste ferme dans ses analyses des d&eacute;pendants et des pourvoyeurs, des colonisateurs et des colonis&eacute;s. Ces couples dialectiques de ma&icirc;tres et d&rsquo;esclaves fonctionnent encore h&eacute;las pour longtemps&#8230; Dans les rapports homme et femme, dans les rapports sociaux, professionnels, dans les rapports politiques, entre nations, entre pays anciennement colonis&eacute;s et anciennement colonisateurs&#8230; Malgr&eacute; les apparences et les formalismes, dans la vie r&eacute;elle, rien n&rsquo;a vraiment chang&eacute;&#8230; &nbsp;&ldquo;On peut parler de &ldquo;printemps arabe&rdquo; s&rsquo;il est suivi d&rsquo;un &ldquo;&eacute;t&eacute; arabe&rdquo;&#8230; O&ugrave; est l&rsquo;&eacute;t&eacute; l&agrave;-dedans?&#8230; Je ne le vois pas&#8230;&rdquo;<\/p>\n<p>\n\t\tAlbert Memmi, gr&acirc;ce &agrave; sa polyvalence, a su garder dans toute son oeuvre sa place de sujet, et donner leur place de sujets aux autres, les colonis&eacute;s, ceux qui sont toujours, par rapport aux &ldquo;uns&rdquo; colonisateurs&#8230; &ldquo;les autres&rdquo;&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\tIl n&rsquo;y a pas de neutralit&eacute; par rapport &agrave; un sujet, qui est toujours &ldquo;embarqu&eacute;&rdquo;&#8230; Apr&egrave;s avoir enseign&eacute; la philosophie au lyc&eacute;e Carnot de Tunis, dirig&eacute; le centre de psychop&eacute;dagogie de Tunis, Albert Memmi reste fid&egrave;le &agrave; son pays natal, mais ne se leurre pas et combattra toujours contre les injustices, d&rsquo;o&ugrave; qu&rsquo;elles viennent.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tDeux objets de grande valeur historique et personnelle, qu&rsquo; Albert Memmi a offerts au mus&eacute;e Yad Vashem de J&eacute;rusalem, sur les conseils de son grand ami le sociologue &quot;tunisra&eacute;lien&quot; Claude Sitbon, &#8211; qui est venu lui-m&ecirc;me d&#39;Isra&euml;l chercher ces deux objets pr&eacute;cieux, en profitant pour r&eacute;aliser un entretien avec son ami et publier sur lui un remarquable article (publi&eacute; sur &quot;Akadem.com&quot;, &quot;Harissa.com&quot;&#8230;) &#8211; prouvent qu&rsquo;il ne renie rien de sa jud&eacute;it&eacute;, comme il ne renie rien de sa francit&eacute; ni de sa tunisianit&eacute;.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\t1) La fameuse m&eacute;daille punique (avec la gravure &ldquo;L. Memmi&rdquo;) trouv&eacute;e dans les ruines de Cathage, que lui a remise officiellement le directeur du mus&eacute;e de Tunis, prouve que le nom &ldquo;Memmi&rdquo; existait en Tunisie d&egrave;s l&rsquo;&eacute;poque punique, donc que les origines de Memmi, sur sa terre natale, sont bien ant&eacute;rieures &agrave; celles des vagues successives d&rsquo;immigr&eacute;s qui colonis&egrave;rent le pays: en tant que Juif, il est l&eacute;gitimement fils de la terre de Tunisie, que sont venus peupler beaucoup plus tard les colons europ&eacute;ens chr&eacute;tiens puis les musulmans arabes&#8230; Il peut l&eacute;gitimement prendre des accents de proph&egrave;te babylonien pour s&rsquo;exclamer:&nbsp;&ldquo;O ville prostitu&eacute;e, au coeur fragmentaire, qui ne t&rsquo;a eue pour esclave?&rdquo;<\/p>\n<p>\n\t\t&nbsp;2)&nbsp;La Torah d&eacute;coup&eacute;e en morceaux par son p&egrave;re, Fran&ccedil;ois, le bourrelier du ghetto juif de Tunis, le Hara, sous la menace du revolver d&rsquo;un officier allemand nazi lors de l&rsquo;occupation de Tunis; cet officier &eacute;tait venu par sadisme l&#39;agresser dans son atelier, avait exig&eacute; et obtenu la confection d&rsquo;un sac &agrave; mains pour son &eacute;pouse, avec le texte et la reliure de la Torah. Acte d&#39;humiliation, de barbarie, de cruaut&eacute;, qui sera l&#39;un des fondements r&eacute;els de l&#39;oeuvre d&#39;Albert Memmi, tout comme ses s&eacute;jours camps de travail organis&eacute;s par les nazis pendant les six mois de l&#39;occupation de la Tunisie.&nbsp;<\/p>\n<p>\n\t\tAlbert Memmi, 94 ans, est un homme heureux souriant de bonheur et de joie&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\tIl m&#39;a r&eacute;v&eacute;l&eacute; dans un beau sourire qu&#39;il avait eu une belle vie&#8230; Il se consacre &agrave; la po&eacute;sie&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\t&quot;La vie est belle&#8230; &quot; m&#39;a-t-il confi&eacute; apr&egrave;s m&#39;avoir lu plusieurs&nbsp;de ses po&egrave;mes, tir&eacute;s de ses &ldquo;Coplas du jeune homme amoureux&rdquo; (Al Manar Alain Gorius &eacute;ditions, 2013)&#8230;<\/p>\n<p>\n\t\tGenevi&egrave;ve Dispot<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Albert MEMMI, &eacute;crivain, essayiste, Proust au pays du jasmin&#8230; &nbsp; &nbsp; Deux ou trois choses que je sais de&#8230; l&rsquo;&eacute;crivain, psychosociologue, essayiste, universitaire&nbsp;: Albert Memmi &nbsp; Proust au pays du jasmin, Albert Memmi est un immense &eacute;crivain, c&#39;est aussi l&#39;ami, le camarade, des&nbsp;&eacute;tudiants qui ont eu la chance de l&rsquo;avoir comme professeur et directeur de&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_themeisle_gutenberg_block_has_review":false,"footnotes":""},"categories":[354,188,303,20,23,301,14,13,9,1],"tags":[],"class_list":["post-9939","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-albert-camus","category-albert-memmi","category-jean-paul-sartre","category-juif","category-litterature","category-lorraine","category-paris","category-tunis","category-tunisie","category-uncategorized"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9939","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9939"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9939\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9939"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=9939"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/harissa.com\/news-wp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=9939"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}