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Gaza : voici où nous en sommes ce vendredi matin

 

Gaza : voici où nous en sommes ce vendredi matin (info # 011611/12) [Analyse]

 

Par Sami El Soudi et Ilan Tsadik à Sdérot et Stéphane Juffa à Genève © Metula News Agency

Ce matin, le 1er ministre égyptien Hisham Kandil est arrivé dans la Bande de Gaza à neuf heures moins dix. Binyamin Netanyahu s’était engagé à interrompre les frappes de Tsahal pendant cette visite, mais à la condition expresse que les islamistes ne profitent pas de cette retenue pour lancer des roquettes. Or à neuf heures huit précises, ils tiraient une volée d’une vingtaine de Katiouchas sur le territoire du Conseil régional d’Eshkol. Une provocation sans doute, destinée à envenimer les relations déjà tendues entre Jérusalem et le régime intégriste de Mohammed Morsi.

On est entré depuis hier dans la deuxième phase de l’opération Pilier de Défense. La première phase a consisté, pour l’Armée israélienne, à détruire les entrepôts de roquettes ainsi que les fabriques d’armes dont elle connaissait l’existence dans la Bande.

Les Hébreux s’y sont pris avec méthode, procédant par des frappes aériennes et maritimes. Ils ont commencé par anéantir les entrepôts de Fajr, ces roquettes de fabrication iranienne, disposant d’une portée d’environ quatre-vingt kilomètres – largement de quoi atteindre Tel-Aviv – et pouvant transporter des charges d’explosifs importantes. Suffisantes pour détruire un immeuble entier en cas de coup au but.

Ils s’en sont ensuite pris aux dépôts de Grad-Katiouchas, pour finir par les projectiles artisanaux de faible portée de type Qassam.

En tout environ deux cent-cinquante frappes, avec un taux de réussite proche du 100%, ponctuées par la double explosion typique de la déflagration des explosifs atteints par un missile.

Dans la matinée de jeudi, Tsahal avait pratiquement épuisé toutes les cibles qu’elle avait patiemment répertoriées au cours de longues semaines d’enquêtes secrètes.

Comme l’ont confirmé les responsables militaires de Jérusalem, la quasi-entièreté des stocks des projectiles les plus dangereux a été neutralisée. Il reste toutefois des milliers de roquettes, d’une portée d’un à quarante-cinq kilomètres, ainsi que quelques Fajr épars, que les miliciens intégristes, précautionneux, avaient dissimulés dans des appartements et des bâtiments publics.

A partir d’aujourd’hui, l’essentiel de la confrontation se joue, d’une part entre les drones, les chasseurs-bombardiers et les commandos de lanceurs de roquettes, qui tentent d’effectuer leurs tirs, puis de sauver leur peau. Un authentique jeu du chat et de la souris, mais grandeur-nature, dans lequel les souris ne s’en sortent pas indemnes.

D’autre part, la défense anti-aérienne israélienne, à l’aide de ses intercepteurs de roquettes, "Dôme de fer", s’emploie à détruire les projectiles en vol ; les roquettes qui, sans leur intervention, exploseraient au cœur des grandes villes. Selon le décompte de nos correspondants au Sud, le Dôme de fer aurait intercepté environ cent-vingt-deux fusées ennemies, sauvant probablement la vie de dizaines de personnes.

Ce décompte incluant une salve d’une vingtaine d’unités, ce matin, qui se dirigeait vers des quartiers d’Ashkelon. Presque toutes ont été détruites en vol, on n’a dénombré aucun impact au sol.

A noter que le radar du Dôme, lorsqu’il a identifié que le tir adverse ne menace pas une zone habitée, annule le tir de ses missiles. Ce, par souci d’économie, puisque chacun d’eux coûte la bagatelle de 40 000 euros.

Hier soir, deux Fajr ont atteint la ville de Bat-Yam, dans la proche banlieue de Tel-Aviv. C’est la première fois que les roquettes des islamistes parviennent aussi loin. La première fois que les sirènes retentissent à Tel-Aviv et dans le Goush Dan depuis vingt-deux ans, quand les Scud de Saddam Hussein visaient le principal poumon économique d’Israël.

Les restes des projectiles ont finalement été identifiés dans des terrains vagues entre Bat-Yam et Rishon Letzion.

Israël s’emploie maintenant à masser des forces terrestres, des chars et des blindés, en divers points du pourtour de la bande côtière. On s’attend à ce que le gouvernement israélien et l’état-major de son armée prennent une décision ce vendredi ou demain au plus tard au sujet d’une éventuelle invasion terrestre de Gaza.

D’après deux officiers d’état-major avec lesquels nous nous sommes entretenus, la décision serait déjà tombée. En dépit de leur déni, nous sommes d’avis que la salve ayant atteint Tel-Aviv a éteint les dernières réticences à l’extension du conflit au sein de l’exécutif.

Tsahal procède actuellement à la mobilisation d’environ 30 000 réservistes appartenant à cinq brigades d’infanterie d’élite. Le rôle qui leur est dévolu consiste à remplacer les appelés sur la frontière libanaise, dans le Golan, dans la zone d’Eilat et face à l’Egypte, afin de permettre aux militaires d’active de se positionner face à l’enclave palestinienne.

Sur le terrain, l’armée se concentre dans les mêmes sites qu’à l’hiver 2008-2009, dans les mêmes proportions et avec pratiquement le même matériel. Ce "rassemblement" reste impressionnant à regarder.

Dans les termes du problème qui est posé aux décideurs israéliens, et qu’ils doivent impérativement résoudre avant d’envoyer les hommes à l’intérieur de Gaza, s’impose la nécessité de ne pas permettre au Hamas de se réarmer, comme après Plomb Durci, et de recommencer à inquiéter les agglomérations du Néguev dans quelques mois, comme si rien ne s’était passé.

Mais l’unique manière pour empêcher que l’histoire ne se répète implique une opération terrestre d’envergure à Gaza. Une opération qui devrait obligatoirement être conçue sur l’une des trois hypothèses suivantes :

1. Tsahal détruit l’essentiel du potentiel militaire des organisations islamistes, mais, comme en 2009, elle permet au Hamas de continuer à gérer l’enclave palestinienne. Cette éventualité comporte le risque inhérent de devoir effectuer la même opération qu’aujourd’hui dans une année ou deux.

Cette variante recèle cependant le mérite de maintenir à Gaza une organisation palestinienne obligée d’assumer la gestion des habitants de la Bande et le maintien du cessez-le-feu avec Israël. Il est pratique d’avoir un gouvernement que l’on peut tenir responsable en cas de violence, et qui est ainsi contraint de faire le travail de police à votre place.

2. Israël réoccupe la totalité de la Bande et en remet les clés à l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas. Elle instaure ensuite avec l’AP une coopération sécuritaire, du même type que celle qui a fait ses preuves en Cisjordanie.

Cette option semble la plus prometteuse sur le plan sécuritaire, mais, d’un point de vue politique, elle ouvre la voie royale à l’AP dans sa quête internationale en vue d’obtenir son Etat de Palestine.

Si elle gère bien l’enclave côtière, comme elle s’y prend déjà en Cisjordanie, en bonne intelligence avec l’Etat hébreu, si elle parvient à maintenir le calme dans le Néguev durant un ou deux ans, il serait très difficile pour Jérusalem de trouver des arguments sensés pour dissuader l’Occident d’accéder à la demande palestinienne de posséder son Etat. Ce que Binyamin Netanyahu et sa coalition de droite-extrême droite n’a, évidemment, aucune intention de favoriser.

3. Israël réoccupe tout Gaza et y dispose des milliers de soldats pour maintenir l’ordre. Ce faisant, elle s’expose à des attentats de la part d’une population hostile et hautement islamisée. De plus, elle se voit obligée par la législation internationale de nourrir 1,3 millions d’individus et de leur procurer l’accès à des services sanitaires.

Outre le coût et les risques pour les soldats d’une telle réoccupation, auxquels il faut ajouter l’éventualité de la poursuite de tirs contre les villes du Sud – on a déjà connu tous ces avatars par le passé –, Jérusalem sait pertinemment qu’elle ne mène nulle part.

Israël n’a aucun profit à tirer d’une occupation prolongée de la Bande côtière. A un moment ou un autre, elle devra soit s’en retirer unilatéralement, soit en remettre les clés à l’Autorité Palestinienne. Dans ces conditions, autant prendre les dispositions que l’on a choisies au terme des combats, sans avoir à payer le prix fort pour s’engager dans une solution que l’on sait sans lendemains.

On le voit, il n’existe pas d’exutoire miracle au problème de Gaza ; on l’observe également, l’ambiguïté du choix est plus de nature politique que militaire, sachant que Tsahal ne devrait pas rencontrer de difficultés insurmontables pour parvenir aux objectifs que le cabinet lui aura fixés.

Ce qui vérifie l’axiome voulant que la vraie victoire à l’issue d’un conflit résulte toujours du gain politique qui a été réalisé et non de la destruction d’un ennemi sur le champ de bataille. Et c’est un domaine dans lequel, paradoxalement, les gouvernements israéliens successifs ne se sont jamais montrés particulièrement brillants.

Reste que les Israéliens ne comprendraient pas que leur pays ait engagé l’opération Pilier de Défense sans obtenir l’arrêt total et durable des tirs contre leurs conurbations méridionales. Et s’ils étaient déçus dans leur attente, ils ne manqueraient pas d’en faire payer le prix électoral à leurs dirigeants actuels à l’occasion des élections générales de janvier.

D’autre part, l’Etat hébreu doit se hâter d’agir avant de voir l’Egypte des Frères Musulmans faire cause commune avec les assiégés de Gaza ; avant aussi, que la communauté internationale ne se lasse de soutenir le droit d’Israël à défendre ses administrés.

C’est encore sans compter que Tsahal va devoir continuer à œuvrer avec la précision des chirurgiens ; il suffirait d’une seule opération mal contenue, générant les images de dizaines de civils tués par mégarde, pour déclencher une boule de neige arabe et occidentale, qui finirait invariablement par obliger les Israéliens à s’arrêter en chemin. Et il est clair que de nombreux propagandistes propalestiniens, islamisants ou, simplement antijuifs, sont d’ores et déjà à l’affût d’une bévue de ce genre.

Sans prendre en compte, qu’en trois jours de combats, Israël a détruit la grosse majorité des stocks d’armes et de munitions de ses ennemis islamistes, en occasionnant "uniquement" la mort de 19 Palestiniens (chiffres du Hamas), dont 16 étaient des miliciens. Comparé aux 700 morts en Syrie, durant la même période, avec une moitié de civils, sans qu’aucun des deux camps ne réalise de percée substantielle, c’est dire si le modus operandi israélien est préférable.

Mais le monde est rarement objectif lorsqu’il s’agit de l’Etat hébreu, ce qui devrait le pousser à l’efficacité et à la célérité dans l’action.

Sami El Soudi et Ilan Tsadik se déplacent en permanence pour vous autour de Gaza, Sandra Orès prend des notes sur le front de Tel-Aviv et en Cisjordanie, Marine Journo en réfère à la radio et aux media à Métula, tandis que Stéphane Juffa et Jean Tsadik s’occupent d’établir les synthèses. 

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