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James Dean, le Palmarium et moi, par Jean-Pierre Chemla

 

James Dean, le Palmarium et moi

 

Le Palmarium était incontestablement le plus grand cinéma de Tunis du monde !

 

Ce n’est que quelques années plus tard que je dus me rendre à l’évidence. Cette salle n’était connue que des Tunisois, injustement ignorée à Londres, New York et même Paris !

 

C’était, de plus, une sortie tout à fait accessible avec son prix d’entrée à 300 millimes qui représentait moins du tiers de la « semaine » à laquelle nous avions droit. J’ai adoré toutes les salles de cinéma de Tunis (Le Globe, l’ABC, le Colisée, le Capitole, le Marivaux, etc.), mais incontestablement, le Palmarium restait, à mes yeux la salle la plus prestigieuse.

 

L’arrivée au guichet représentait la première excitation et je ne manquais pas de scruter les hublots en verre dépoli bleu des portes qui séparaient le hall d’entrée de la salle proprement dite, frontières entre le monde normal et celui, onirique, du septième art.

 

A l’intérieur planait le parfum caractéristique des salles de ciné, sans doute dû à un produit désodorisant et antiseptique à la fois. Au Palmarium, les rideaux qui cachaient l’écran – pudeur aujourd’hui disparue de nos salles modernes – étaient très différents de ceux des autres salles qui étaient habituellement faits d’un lourd tissu rouge bordeaux. Là, nous avions droit à un tissu froncé et doré, très avantageusement éclairé par des spots, comble de modernité pour l’époque. Ce tissu me rappelait quelque chose, mais je ne pouvais dire précisément quoi.

 

Nous attendions sagement le début de la séance. Une sono discrète diffusait des morceaux de musique classique en sourdine. Parfois, nous avions droit à du jazz, ce qui me permettait de m’amuser en observant la proportion de souliers vernis qui battaient la mesure pour tuer le temps et calmer l’impatience de voir la salle plongée dans le noir.

 

En général, nous avions droit à un « Mickey », terme générique que nous utilisions pour tous les dessins animés, puis aux Actualités Gaumont ou Pathé, à moins que ce ne fût l’ordre inverse.

 

Les actualités concernaient, en grande partie, les activités de la semaine de notre bien-aimé Président, Habib Bourguiba, qui avait toujours des lettres de créances à recevoir d’un quelconque ambassadeur en smoking. Le contenu de ces lettres a toujours représenté un mystère et je me disais qu’un jour, quand j’serai grand, j’en connaîtrai la teneur. Ce n’est toujours pas le cas et, à vrai dire, je m’en tape un peu. Le reporter, sans doute inféodé au pouvoir politique, démarrait toujours son sujet par une vue en contre-plongée d’un lustre somptueux du palais présidentiel, suivi d’un vertigineux mouvement de rotation de caméra pour arriver sur notre cher Habib serrant la pogne du diplomate. Bourguiba, lors de ces cérémonies, était toujours accompagné de son obèse de femme, Wassila, qui était vêtue… Bon sang ! Mais c’est bien sûr ! C’est ça que les rideaux du Palmarium me rappelaient ! Ils étaient faits du même tissu que la robe de la présidente !

 

Bon, allez ! Suffit les actus en noir et blanc ! Aujourd’hui, c’est un film en couleurs que je suis venu voir, en Eastmancolor disait précisément l’affiche.

 

Géantest, je crois, le denier des trois films tournés par James Dean, après A l’Est d’Eden et La fureur de vivre.

 

Il est surtout à l’origine d’une des plus grandes frustrations cinématographiques de mon enfance.

 

James Dean est, je crois, pendant tout le film en quête de pétrole et ce que je retiens, dans mes souvenirs, c'est que l'on assiste à des forages incessants pendant deux heures. A la fin, j'sais pas comment, l'or noir finit par jaillir et Jimmy s'en retrouve complètement recouvert et hurle de joie. L'adorable bambin que j'étais ne comprenait déjà pas pourquoi il était si enthousiaste d'être enveloppé de ce liquide poisseux, enthousiasme que semblait partager le public adulte du Palmarium. On pouvait percevoir des frissons d'extase dans l'assistance, à la vue de ce James Dean soudain transformé en Africain.

Mais surtout, regardant par dessus l'épaule du futur mythe posthume, le petit boudchou que j’étais voyait le pétrole, tant convoité depuis près de deux plombes, s'échapper en pure perte et se répandre sur le sable du désert. Je ne pouvais pas imaginer que notre héros ne se précipitât pas immédiatement pour recueillir le précieux liquide dans un récipient quelconque alors qu'il nous bassinait (c’est le cas de le dire) sans cesse avec cet or noir depuis le générique de début. Il y avait longtemps que j’avais compris que je ne pouvais pas intervenir dans l’intrigue d’un film mais ça me démangeait quand même d’aller engueuler Jimmy et d’empêcher ce gâchis.

 

En sortant du cinéma, la nuit était tombée sur Tunis. En général, c’était dans la rue que la magie du cinéma opérait, que le phénomène d’identification au héros avec qui on avait passé deux heures prenait corps. La présence charismatique de James Dean finit par m’habiter. J’adoptai sa démarche. Je récitais, dans ma tête, une partie de ses dialogues et faisais miennes ses pensées. Je ne lui en voulais plus. James Dean m’aidait même à grandir. Arrivé devant la maison, j’étais moi-même devenu un géant…

 

Restait cette fichue odeur de pétrole dont je mis plusieurs jours à me débarrasser…
 

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Tu as oublié la publicité, son inévitable accompagnement musical et en finale la signature de l'agence de pub: Afric Film, immeuble du Colisée, escalier C. Moi, je préférais le Colisée. J'y ai écouté, vu Yves Montand, Duke Ellington, les Compagnons de la chanson, Fairouz,la terre entière. Mais ça devait être avant toi. Dix, quinze ans avant, pas plus.

Il est vrai que le Palmarium était une très belle salle de cinéma et de spectacle , mais M.Chemla n'a pas du bien connaître le Colisée qui était en fait la plus grande salle de Tunis . Elle pouvait rivaliser avec le Rex de Paris avec ses 2 étages au dessus de "l'orchestre " et son toit ouvrant . Ses moulures autour de l'écran en forme d'immense orgue étaient magnififiques. Tous les grands chanteurs français s'y sont produits : Yves Montant , Lius Mariano , CHarles Trainet , Jacque Ellian et son orchestre , la revue des Folies Bergères , et tant d'autres ...mais toiut cela avant les années 60 bien entendu. Des films mythiques comme : Le Pont de la rivière Kwaï , les Canons de Navaronne , , Autopsie d'un meurtre , Soudain l'été dernier .......
Il faudrait que je prenne le temps de fouiller dans le fond de ma cave pour retrouver des photos de cette époque et je vous ferai un article " aux petits oignons "

c'était beau tout çà ...merci

les Platers,

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