LES MÉMOIRES D’UN GOULETTOIS
L’ENFANT DE LA GOULETTE
PAR ALBERT SIMEONI (BEBERT)
Erkhdèm yè youdi lil ouè nar Travaille ô toi le Juif jour et nuit
Tèrkhèj me Tounès ken bdinar.. Tu ne quitteras la Tunisie quavec..
‘…..UN DINAR…’
(10 FRANCS )

Telle fut la somme ‘exorbitante ‘ et ‘mirobolante ‘ allouée par la Banque Centrale de Tunisie, par décret, pour les candidats ( ‘ates ‘) et les familles sur le point du départ définitif. La décision prise par les gouvernants à l’époque était dictée par un souci économique, une grande hémorragie de devises…… dont on nous avait abreuvé pendant trois ans. On connaît la suite….50D…..100 D…..après 1O ans d’austérité.
10 francs pour toute fortune …..50 francs pour une famille de 5 personnes avec leurs valises fouillées de fond en comble …..les douaniers n’hésitant pas a plonger leurs mains – dans les marmites et faitouts pleins de ‘mloukhia ‘ ( le plat noir qui nous fait manger deux baguettes), ‘ psal ou loubia ‘ ( ragoût dharicots) et de tfinè – nike et touche ( plat confectionné de petites pâtes genre vermicelle mais ronde)- pour dénicher quelques objets de valeur ……..qu’ils ne trouvaient pas …ils étaient peut être cachés ailleurs…… .Même les tubes de dentifrice nont pas échappés à la régler. Comme si ces gens emportaient dans leurs affaires les deniers de l’état .Comme si ces ‘déracinés youd’ tunisiens volaient le patrimoine national. Comme si… on voulait dépouiller les juifs de leurs valeurs … qu’ils aillent mourir ailleurs.
Ceci s’est passé sous l’ère Bourguibienne, l’ami des juifs, celui là même qui a eu la bonne parole inédite… du temps où il était en pleine gloire et lucidité …
*
‘…Vous les juifs…? ….vous êtes pareils à une bougie qui s’éteint lentement……’
L’avenir lui ayant donné raison……la bougie allumée d’autrefois…arrive à terme……il ne reste plus que quelques larmes de cire dont la flamme se consume en grésillant.
Anecdote.
Un jour Bourguiba visitant les souks des orfèvres s’adresse à Samuel le bijoutier juif..
‘Alors Chmouil….comment vont les affaires…?.’
Chmouil…….’…Hamdoulèh…èl khir oul barka….mèllè yè Sidi El Rais …..oukken ntèjjém tatinah passpourètnè…..!
(D.ieu merci……le bien et son bienfait ….monsieur le président ……mais peux -tu nous délivrer nos passeports…..?.’
Passe encore pour l’immobilier ; immeubles, villas etc….. qui ne pouvaient voyager et pour cause, ils les ont construit sans pieds… donc restés naturellement sur place…….. nos immeubles juifs …….à ce jour….et quand je passais devant eux ..vous savez ce qu’ils me disaient ‘….Nous sommes des orphelins…..à la solde de Bourguiba..’
Ce qu’il y a de navrant chez un juif ..c’est.. cette péripatéticienne de mémoire qu’il emporte et garde ….comme si cette mémoire née avec lui depuis des lustres l’interpelle toutes les fois qu’il reçoit un bienfait , subit une injustice …..ou supporte une souffrance …..mais quand allons nous, nous en débarrasser….? Et pourquoi faut t’il, à chaque fois, la remonter à la surface .. ? et qu’on veuille ‘ s’expurger ‘ d’un mal , en mal d’être oublié par tous les moyens et voilà que nous retombons toujours sur elle pour l’étaler comme de la confiture sur une tartine de feuille vierge.
Si notre conscience et notre mémoire s’allient ainsi, accumulant tant de choses pour les dévoiler plus tard, cela revient à dire que nous serons voués, toute notre vie à transmettre aux générations futures et à l’infini notre patrimoine génétique commun, bon ou mauvais. Une hérédité communautaire et collective logique ….sans doute.
Un misérable Dinar, imprimé à l’effégie de Bourguiba, qui nétait reconnu par personne en France.
Donc, ils sont partis avec rien du tout ……les poches vides et la bouche cousue. Je ne sais si ce rien du tout était monnayable en ce temps là …..je sais seulement que dans la détresse et le manque d’argent bon nombre de nos compatriotes ont enduré et tendu la main aux organismes sociaux , à leurs frères et surs sur place et même à ceux qui n’étaient pas au bon endroit c’est à dire parfois à quelque centaine de kms.
Un dinar pour des gens pris au dépourvu ….par la peur dêtre malmené , par l’angoisse de la perte de leur job, par la crainte d’un avenir incertain. Eux qui avaient tout – riches et aisés – les voilà à présent, du jour au lendemain, sans le sou dans un pays qui les accueilla sans valeur …….ils ne valaient pas plus de 10 frs….un dinar…….Comment ont-ils donc faits… ces téméraires du départ…?……ces obligés qui n’étaient pas tous français, combien de temps leur a t’il fallu pour redresser la barre…..gagner leur pain…….retrouver une dignité perdue sur le tarmac d’un aéroport ou sur les quais d ’embarquement ..?
La mère a pleuré à chaudes larmes, le père a déprimé….en voyant leurs enfants éparpillés chez les proches et alliés ……..pleurés et déprimés en voyant leur progéniture endormie sur une couverture ‘Gafsa ‘ jetée sur le sol……dans la promiscuité et souffert de ses lendemains désenchantés……Le fils ou la fille , le nez pas très loin des odeurs nauséabondes d’un sceau rempli de bronze (caca ) …..et de pipi…….souvent pas très loin d’une chaudière qui ‘combustionnait’ très mal…Ces immigrés-jetès’ ces mloulhins ‘ ( jetès) chez la sur ou le frère , plutôt chez la première ……
– ( ‘ Makbère khèritèk yè èlli mèyandèckch dar = Ô combien est grande ta merde toi qui n’a pas un toit )
…….s’offraient quand ils le pouvaient le luxe de ‘suspendre ‘ leur postérieur au-dessus d’une cuvette turque commune qui se trouvait dans le troisième palier, du dessous dont la porte ne se fermait pas…..ou alors était retenue par une ficelle ….comment faisaient t’ils pour se nettoyer sans lâcher la cordelette……? ( situation ‘ Feydienne’ ?) …une main tenant le torche cul -un morceau de papier journal – et l’autre retenant la cordelette ..? pouvant ainsi être surpris à tout moment – agenouillés dans cette posture peu confortable – par un voisin qui montait par là. On peut en rire aujourd’hui. J’ai vécu cela durant 10 jours lors de mon premier séjour à Paris …et eux l’ont supporté pendant quinze ans ……
La mère a vieilli …..le père est parti…….les enfants ont grandi……et ‘chèy mè doum= tout passe.
Bien sur qu’il y a eu des misères , des tragédies et des drames sans commune mesure avec des culs chiants -à l’air un peu libre- dans des ‘ cagibis obscurs’. Je raconte que ce que j’ai vu et entendu…..D. ieu m’ayant épargné de la SHOA.
1 dinar…..misérable dinar …….eux, qui on avait les poches pleines jusqu’au débordement…….qui jouaient avec ……jusqu ‘ à s’en assouvir. Et voilà que cette monnaie si ridicule ne valait rien, là où ils ont atterri ou débarqué. Curieux destin …..de ce dinar ……dont personne peut être n’a eu l’idée d’en garder un comme pièce de musée .Comme papier de fortune de leur misère .. .
Mais ce dinar aussi a été leur chance puisqu ‘il leur a ouvert la voie de la fortune, du bien être et surtout du franc français……des dollars et autres espèces plus sonnantes …… Loin de Bourguiba .
Alors bon ou mauvais dinar……?
Albert Simeoni