Est-ce un soir, au milieu de leurs rires étouffés, complices, que je fus conçue ?
Est-ce devant notre tragédie que ma mère, en pleine tourmente, et sans trop comprendre, chuchotait à nos oreilles enfantines : – « Ne dites pas que vous êtes juives ».
Est-ce à ma mère que ma grand-mère adressait des invectives pour protéger leur jeune couple ?
Est-ce ma mère, qui, avec sagesse et une discrétion hors du commun essayait de rassurer ou de répondre aux interrogations de nos voisines ?
Est-ce ma mère qui, chaque vendredi matin, veille de shabbat, m’offrait, avant l’heure, une petite friture pour me remercier de l’aide, ô combien modeste, que je pouvais lui apporter.
Est-ce ma mère, qui du premier regard, me couvrait de ses critiques bienveillantes ?
Est-ce celles de ma mère, ces mains qui paraissaient sculptées dans le plus beau marbre, que nous caressions chacune à notre tour ?
Est-ce ma mère, l’unique, à moitié assoupie, qui nous offrait ses plus beaux éclats de rire à la suite de nos plaisanteries ?
Est-ce ma mère, qui, prenant de l’âge, acceptait que l’on corrige son maquillage ?
Est-ce ma mère qui entassait dans les armoires des pièces de tissu coloré, dans le projet de les transformer en vêtements qui couvriraient son dos courbé ?
Est-ce ma mère, qui, drapée dans sa dignité, refusa de rentrer à l’hôpital en apprenant que les frais incomberaient à ses enfants.
Est-ce ma mère qui ne put se détacher de l’étreinte de l’une de mes filles quelques jours avant…
Est-ce, enfin, au milieu de leurs rires étouffés, complices, que ma mère et mon père décidèrent, par un beau soir de mai, de partir ensemble ?
Viviane





