Share |

Entre Tel Aviv et Le Caire… par Daniel Shek, ancien ambassadeur d’Israel en France

 

Entre Tel Aviv et Le Caire…

par Daniel Shek, ancien ambassadeur d'Israel en France

 

 

 

Samedi soir, j'étais sur la "Place de l'Etat", en plein cœur de Tel Aviv. Pas seul : Nous étions plus de 300 000. Et 150 000 de mes compatriotes manifestaient du côté de Jérusalem ou Haïfa. La plus grande manifestation de notre histoire. La tentation est grande de mettre les nombreux remous qui agitent le Proche Orient, sur un même pied. Printemps arabe. Eté israélien. Et attribuer l'ensemble à une volonté généralisée de "changement". J'ai moi aussi pensé aux images du Caire, de Tunis, de Benghazi et de Hamma et tout ceci appelle chez moi quelques remarques :

 

Le sentiment prédominant sur la place Tahrir était la rage. Née d'une soif de liberté et de démocratie inassouvie depuis des décennies, la juste colère déboulonnait la raison, la submergeait. Et libérait un peuple bâillonné. De longues années d'oppression se transformaient en un flot irrésistible de rancœur contre l'oppresseur déchu. Il fallait tout balayer avant de pouvoir réfléchir à reconstruire quelque chose de nouveau. La liberté d'expression est tout d'abord, un marteau qui détruit l'Ancien Régime. Et un cri. A Tel Aviv, l'atmosphère était bon enfant. Plus pique-nique que révolte. Pourtant c'est la frustration qui règne. Elle est grande et réelle. Les manifs, ils les connaissent bien ces Tel-Aviviens venus par centaines de milliers à l'appel de quelques jeunes, inconnus il y a à peine six semaines, et devenus aujourd'hui de véritables icônes. Au fil des années, ils ont manifesté pour un accord de paix, ou contre. Contre les implantations, ou pour. Pour changer un gouvernement. Ou pour en maintenir un autre. Mais jamais. Ils n'avaient autant pris conscience que pour leurs enfants, ou pour leurs voisins, leur qualité de vie ne correspond pas à l'effort qu'ils fournissent pour une des sociétés les plus complexes de la terre, dans un des pays les plus exigeants du monde. A quoi bon être parmi les 25 premières économies du monde (avec une croissance de 5% par an) si la classe moyenne trouve les fins de mois de plus en plus difficiles à vivre ?

Les Egyptiens (et les Tunisiens et les Libyens et les Syriens) sont descendus dans les rues par haine du pouvoir et mépris de ceux qui règnent sur le pays. Ils demandent la fin du régime et la tête du dictateur. Les Israéliens partagent le même mépris pour "l'Establishment", mais ce qui les a pousse dans les rues, c'est au contraire un amour profond pour leur système politique (la démocratie) et une vraie inquiétude pour son avenir. Ils veulent que leur pays renoue avec le travaillisme social, plus solidaire, des "pères fondateurs" de l'Etat.

Au Caire et à Tunis, mais aussi à Londres et à Paris, la violence est omniprésente. Vitrines brisées, voitures brûlées, magasins pillés. Et souvent la mort rode dans les rues. A Tel Aviv, rien de semblable ! La plus grande manifestation de l'histoire d'Israël s'est tenue sur la Place de l'Etat, haut lieu du luxe de Tel Aviv. Place circulaire bordée par les boutiques des plus grandes marques internationales. Un symbole, une vitrine des disparités socio-économiques insupportables de notre pays. C'est pourtant elle qui accueille ce grand moment de réveil national. C'est ici que le veau d'or sera égorgé. 300 000, 400 000 manifestants. Et pas un seul incident, pas une vitre brisée. Pas même une fleur arrachée.

Place Tahrir la police, les forces de l'ordre, sont l'ennemi. Elles incarnent le régime et elles sont là pour étouffer la révolte et rétablir l'ordre, l'ancien, celui que les manifestants haïssent.
A Tel Aviv, on aperçoit quelques policiers çà et là. Ils s'ennuient un peu. Eux aussi incarnent le pouvoir, mais ils protégent les manifestants et règlent la circulation…

Place Tahrir, les foules scandent "mort à Israël" et "mort aux Juifs". Plus loin on brûle le drapeau Israélien qui flottait devant l'ambassade d'Israël. Vu de Tel Aviv, ça fait mal au cœur. Plus de trente ans que le traité de paix avec l'Egypte est pourtant signé, et, soudain, tout redevient fragile.
A Tel Aviv, pas un mot contre l'Egypte. Ni contre aucun pays arabe. Mais pas un mot non plus des Palestiniens. Le mot d'ordre de cette révolte est l'unité du peuple. En Israël, gauche et droite se mesurent sur un seul critère : le processus de paix. Il faut donc rassembler, éviter les sujets qui fâchent.

De part et d'autre on a tort : chez nos voisins, la haine d'Israël ne pansera pas les plaies arabes accumulées pendant les longues années d'oppression. L'espoir doit pouvoir traverser les frontières.
A l'opposé, chez nous, penser que l'avenir politico-sécuritaire d'Israël et son avenir socio-économiques se déroulent sur des planètes différentes est une vraie chimère. On a le droit de penser que la paix est moins importante que les territoires. Ou qu'elle est Irréalisable par la faute des Palestiniens. Il faudra tout de même un jour réaliser qu'on atteindra difficilement la sérénité nécessaire à réparer les clivages et les injustices sociales sans cette paix si espérée par le peuple d'Israël, ce soir, assemblé sur la "Place de l'état".

Samedi soir, à Tel Aviv, englouti par la foule, j'étais fier, j'étais ému. Le temps d'une manifestation, les menaces, les précarités et les incertitudes de mon pays étaient oubliées. Il faut croire qu'un peuple en état de guerre perpétuelle qui défend sa démocratie avec amour et acharnement, qui manifeste de manière si exemplaire son exigence de justice sociale, finira bien par ne pas reculer devant les défis de la paix.

Contenu Correspondant