La scoumoune ! Par Charles Benarroch

La scoumoune ! Par Charles Benarroch

 

Une pelouse cramée, trois arbres faméliques aux feuilles rouillées.
Dans cet enclos aux pieds des barres, pompeusement baptisé : “ Square André Malraux “ Du nom du gogol à la bloblote, grave gâteux, qu’il a vu dans un doc des années 60.  
Ministre de la culture !
Moussa c’est le cul de culture qu’il kiffe le plus.

Assis sur le dossier du banc, jamais calé à l’intérieur, toujours prêt à détaler, à bondir et sauter comme un élastique, au cas où.
Son deux feuilles roulées encore fumant au bec.

Il attend ses potes.  
Comme dab, pas de rendez-vous, pas de plan, rien de prévu.
Mais aux alentours de vingt et une heure, les adeptes de Tacite le romain,  sont là, comme presque tous les soirs en été.
Rêver, déconner, échafauder des combines pour se tirer de la merde.  
Monter respirer l’air un peu plus haut de temps en temps, comme des    amphibiens.

Radio bois-patate, radio commère et téléphone arabe, les infos de la cité circulent. Les meufs les plus queutardes, les farouches qui n’veulent pas, sauf si on les force un peu…   Les dealers réglos et les balances.
La qualité de la beuh, le prix du shit.
Ils bédavent leur merde et chantent.
Le portable à fond, branché sur Swigg ou Mouv’ rap, jusqu’à ce que le chibani du deuxième ouvre sa fenêtre pour leur dire de se calmer.

Rachid c’est pas un crevard, il bosse à mi-temps.
Il revient d’avoir livré un vieux dans le seizième.

-Un vieux juif
-Comment tu sais qu’il est juif ?
-Y’avait ce truc qu’ils fixent à leur porte pour se protéger
-T’as livré quoi ?
-Des produits chers, je vois passer les étiquettes sur les cartons.
Des cuisinés Dalloyau ou des chocolats Ducasse, c’est pas de la came pour nous !  Il est plein aux as ça se voit !
Du coup je me suis fait des idées…
-Des idées toi ?
-Ça t’arrive de penser ou quoi ?
-Arrêtez de chambrer bandes de shlagues
-Et c’était quoi tes idées ?
-Des idées sur un truc à faire ensemble tête de nœud !
-Qu’est-ce qu’on peut faire ensemble à part une tournante.
-T’es con ou quoi Khaled ?!
-Non, mais faire chais pas quoi avec toi et l’autre bouffon de Moussa, j’hésite !
-Moussa il te nique ta race !!
-Me retrouver pécho par les keufs dans une boîte de six avec deux jours de gav  pour vos conneries, ça me saoule !
-T’es pas obligé Khaled !
-C’est pas ça, j’ai besoin de cash moi aussi…
Au lieu de nous mettre la pression explique l’embrouille !!

-Voilà c’est pas dur, j’ai l’adresse et le nom du vieux youtre.
Il habite seul, j’ai même relevé son code.
Quand tu livres, ils le donnent, obligés, pour pas avoir à descendre t’ouvrir eux même. Ils préfèrent pas quitter des yeux leur série pourrie, les fesses sur le divan, pendant que tu te casses le cul pour eux.

-Comment tu vois ça toi ?

-À la prochaine livraison on y va à trois, on lui défonce la gueule, on l’attache bien ligoté et on visite l’appart.
Il doit avoir des trucs de valeur l’enfoiré !
On lui torture sa mère jusqu’à ce qu’il crache le code de sa carte bancaire.
Y’en a un qui va vérifier et ramasser l’oseille de ce fils de pute, pendant qu’on lui bouffe sa livraison en buvant un coup.

-T’es sûr qu’il vit seul ?
-Et s’il fait du ramdam ?
-Il a des voisins ?
- Il a tout l’étage. Sur son palier y’a que lui.   
-On fait ça quand ?
-Dès que j’ai un truc à lui livrer.

-Yallah !!!

Au jour et à l’heure “J “, derniers djockos fumés dans la camionnette.
Arrivés dans les beaux quartiers, presque intimidés.
On les voit raser les murs, discrets, silencieux sous la cagoule.
Ils ont repéré un distributeur au coin de l’avenue.
C’est veinard !

Comme prévu le code extérieur fonctionne.
À l’interphone Rachid annonce :
Livraison pour monsieur Amar  !
Ok, je vous ouvre !
Quatrième.
Fin de parcours pour l’ascenseur le plus poussif du seizième.

Effectivement il n’y a que lui à l’étage !
À peine arrivés devant sa porte, ils sont accueilli par le “oud “ du virtuose Mohamed El Quasabji, suivi des longues cascades cristallines du Kanoun. Maintenant les violons reprennent en chœur un magnifique tutti.  
Le vieux doit être sourd comme un pot, non seulement il ne répond pas aux coups de sonnettes appuyés, mais il écoute la musique à fond de ballon, tout l’immeuble en résonne !

Et quand émerge la voix sublime de “ l’Astre de l’orient “ la voix envoutante, surnaturelle de “ la quatrième Pyramides “
Nos trois amis sont tétanisés, ils ne s’attendaient pas à cet accueil.  

Obligés d’attendre que cesse la musique pour actionner à nouveau la sonnette !  Assis là, par terre, sur le palier du vieux juif, ils ont droit à un incroyable, un improbable concert improvisé de la divine, la sainte, la miraculée.

Il se croit où, ce vieux feuj sourdingue qui fait trembler les murailles ?
À Jéricho ?   
Il sort d’où ce vieux fou, qui aime, goûte, propage et secoue ce quartier de french rupin, sous la voix d’Oum Kalthoum, la légende, celle dont la mort a laissé dans l’âme et le cœur arabe une nostalgie, un regret jamais éteint.

Ses deux prestations mythiques du 13 et 15 Novembre 1967 à l’Olympia
provoquèrent des émeutes. Le prix des places exorbitants, disputés, arrachés au marché noir par des fidèles, des aficionados prêts à mourir plutôt que rater un tel évènement !

 

Rachid, Khaled et Moussa, nourris aux raps vindicatifs, se sont tus.
Ils écoutent religieusement “ la Mère des peuples “ qui leur parle d’amour et de paix.
Y’a Habibi !  Y’a Omri !

Emportés dans les plis, la chaleur, la sensualité torride, les volutes labyrinthique de cette musique aux chansons qui s’étirent et durent plus de cinquante minutes chacune…

Oum Kalthoum, l’icône déifiée du monde arabe, la représentante, la voix magique des laissés pour compte de l’islam.  La toile de fond dont les arabesques orne les moindres recoins oubliés des médinas.
Elle est une part du paysage, de l’air qu’on y respire.
La voix prodigieuse et familière qui surgit des fondouks jusqu’à la ville nouvelle. La suppléante des muezzins, aussi omniprésente qu’eux  

Soudain tout afflue, l’exil, les racines, le monde englouti de leurs parents, leur témoignage, le narratif qui les a nourri...
Émus aux larmes.
Oublié, noyé sous l’émotionnel, la réalité matérielle, les trésors à carotter, le cash distribué gratuitement, le vieux juif ligoté, ne sont plus du tout à l’ordre du jour, plus du tout l’essentiel…

Khaled au bord de l’émotion
-On peut pas faire ça à un type qui écoute Oum Kalthoum !

Rachid secoue la tête, on croit voir une larme briller sur sa joue
-C’est un signe ! …

Moussa acquiesce
-J’suis trop dégouté !

En rejoignant la camionnette rangée aux pieds de l’immeuble…
Moussa a pensé merde !
Khaled Putain, c’est la scoumoune !
Rachid a dit :
« Non ! On s’en est bien tiré !
Sûr qu’elle nous a vu de là-haut et qu’elle nous a béni d’avoir laissé béton. Y’a des combines qui foirent, mais celle-là, W’Allah, respect !
C’est un échec trop réussi !

 

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