Expo « Poterie Chemla » à Paris : l’éclat retrouvé d’une dynastie juive de Tunisie

Expo « Poterie Chemla » à Paris : l’éclat retrouvé d’une dynastie juive de Tunisie

 

 

 

Une épopée familiale, artistique et spirituelle, née sur la place des Potiers à Tunis, devenue patrimoine méditerranéen, et aujourd’hui inscrite dans la mémoire juive et artistique française

Il faut imaginer Tunis, la Place des Potiers, les fours fumants d’El Qallaline. Depuis le XIIIe siècle, la céramique tunisienne y déploie ses décors géométriques, ses bouquets stylisés, ses arcs rappelant le mihrab. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle connaît son apogée. L’influence ottomane enrichit la palette : œillets, tulipes, bleus profonds et verts éclatants. Le rouge, lui, demeure absent. Puis la concurrence italienne et espagnole ruine les ateliers. À la fin du XVIIIe siècle, le savoir-faire décline, les couleurs se perdent, les fours s’éteignent.

C’est dans ce paysage en ruine qu’apparaît Jacob Chemla. Né en 1858, fils de Haï Chemla, il hérite d’une activité d’affermage fiscal exercée par son père sur la Place des Potiers. Mais le Protectorat français, instauré en 1881, ouvre de nouvelles perspectives.

Portrait de Jacob Chemla par Max Moreau (1929) (Crédit : autorisation Martine Maarek)

En 1881, à 23 ans, il fonde son atelier « El Qallaline » et construit un four arabe à flamme directe. Le geste est audacieux : jamais, depuis le Moyen-Âge, un juif n’avait été impliqué dans la production de céramique d’art en Tunisie, domaine alors réservé aux artisans musulmans.

Les débuts sont difficiles, les échecs nombreux, les cuissons aléatoires. Pourtant, l’obstination porte ses fruits. Une grande jarre datée de 1887, signée « Scemla », en témoigne. Elle est aujourd’hui visible au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (mahJ) à Paris.

M. Jacob est aussi journaliste en judéo-arabe, romancier, traducteur et oukil (représentant) auprès du tribunal rabbinique de Tunis. Artisan et intellectuel, il incarne cette modernité juive tunisienne ouverte aux influences et attachée à la transmission.

Au début du XXe siècle, ses fils prennent part à l’aventure. Victor, né en 1892, devient le chimiste et le technicien de l’atelier. Il maîtrise les émaux, surveille les fours chauffés au bois d’olivier durant trois jours et deux nuits, et retrouve vers 1910 le merveilleux bleu cobalt disparu depuis le XIXe siècle. Il signe ses pièces d’une tulipe ou d’une grappe de raisin. Mouche, dessinateur talentueux, marque ses œuvres d’un poisson stylisé. Albert, plus tourné vers le commerce, développe les relations publiques de l’entreprise avant de s’installer à Alger.

L’usine emploie jusqu’à 120 ouvriers et restaure des panneaux anciens du musée du Bardo et de la mosquée du Barbier à Kairouan. En 1926, Jacob reçoit la Légion d’Honneur, consacrant la reconnaissance officielle d’un art ressuscité.

L’atelier de décoration – Tunis (Crédit : autorisation Martine Maarek)

L’aventure américaine donne à la « Poterie Chemla » un rayonnement inattendu. Grâce au soutien de Miss B.S. Hooker, mécène américaine, les commandes affluent depuis la Californie et la Floride.

Le Palais de Justice de Santa Barbara et d’autres édifices se parent de panneaux Chemla. Les céramiques sont admirées pour leur éclat et leur authenticité. L’usine compte alors des dizaines de décorateurs. Mais le krach de 1929 interrompt brutalement cet élan. La Grande Dépression tarit les commandes américaines et fragilise l’entreprise.

Le théâtre d’Arlington (salle de cinéma historique) de Santa Barbara – Californie. (Crédit : autorisation Martine Maarek)

La Seconde Guerre mondiale marque un nouveau tournant. Le régime de Vichy impose le statut des Juifs. En 1942, la Tunisie subit l’occupation allemande ; la villa de Victor et l’usine sont réquisitionnées. Après la guerre, la reprise demeure fragile. L’indépendance tunisienne en 1956 entraîne le départ massif des Juifs du pays. La famille Chemla s’installe en France, emportant avec elle un savoir-faire menacé.

À Paris, André Chemla, fils de Victor, assure la renaissance. Formé très jeune à l’atelier familial, il ouvre son propre atelier en 1954. Il excelle aussi bien dans le style oriental que dans une veine plus moderne, réalise des décors sur lave de Volvic destinés aux façades extérieures et travaille pour les Émirats du Golfe et le Maroc.

Admirateur des céramiques d’Iznik, il parvient à reproduire le célèbre rouge introduit au XVIe siècle dans la production ottomane, accomplissant ce que son père n’avait jamais réussi à obtenir. Il enseigne et transmet jusqu’à la fin de sa vie, faisant de la céramique non seulement un métier mais une fidélité.

André dans son atelier – Paris – 2002
(Crédit : autorisation Martine Maarek)

Les hommages institutionnels ont consacré cette dynastie. L’Institut du Monde arabe rendait hommage en 1994 à cette histoire dans l’exposition « Couleurs de Tunisie. 25 siècles de céramique ». Le mahJ expose en permanence des œuvres de Jacob, Victor et André, inscrivant leur production dans le patrimoine artistique et juif.

L’exposition qui s’ouvre à Paris du 13 au 24 mars 2026 a été pensée et conçue par Martine Maarek, descendante de la famille Chemla, également artiste en céramique selon la tradition familiale.

Arrière-petite-fille de Jacob Chemla, le fondateur de la « Poterie Chemla », petite-fille de Victor, nièce d’André qui l’a formée à cette pratique artistique, l’artiste perpétue un savoir-faire qui est une passion pour cette cardiologue parisienne de profession. La céramiste nous confie : « Mon idée était, dans le cadre d’une exposition de céramiques que je produis, de présenter l’histoire de ma famille : la famille car la famille Chemla est réputée dans le monde de la céramique. Son histoire remonte à plus d’un siècle et demi. Le fait que des juifs aient été impliqués dans l’art de la poterie et de la céramique, en Tunisie, est un cas unique dans cette profession, exercée depuis le Moyen-Âge exclusivement par des musulmans. »

Martine Maarek perpétue la grande tradition familiale des décors orientaux. Elle s’inscrit dans l’héritage Chemla, fidèle aux motifs tunisiens inspirés de la période dite « Qallaline ». Dans ses œuvres, on retrouve les riches compositions florales, parfois animalières. Les bleus profonds, les verts lumineux et le jaune d’or dominent. Le rouge, lui, en est absent.

L’artiste puise aussi dans l’esthétique d’Iznik. Ici, la palette change : bleu cobalt, turquoise, vert émeraude et surtout ce rouge intense, dit « rouge tomate », devenu emblématique. C’est cette couleur qui fit la renommée de la céramique d’Iznik sous le règne de Soliman le Magnifique.

Martine Maarek lors de l’Exposition Levall’Art en 2015. (Crédit : autorisation Martine Maarek)

À partir de ces héritages, Martine Maarek crée. Elle reprend des motifs traditionnels, dont certains sont des créations Chemla, et les réinvente selon sa sensibilité. Les décors sont exubérants, vibrants, parfois naïfs. Fleurs, animaux, scènes marines se déploient sur une faïence blanche ou colorée. L’éclat des couleurs et la finesse du trait tiennent à une technique exigeante : le décor sous émail. Certaines pièces sont purement décoratives : panneaux, grands plats muraux, carreaux. D’autres sont destinées à l’usage quotidien : coupes, bols, assiettes, dessous-de-plat, plateaux ou porte-clés. Toutes sont entièrement peintes à la main. Et chacune est unique.

Martine Maarek conclut : « J’ai souhaité perpétuer l’héritage familial de la céramique orientale en préservant l’art et la technique transmis par mon oncle André Chemla, de la troisième génération. Et je souhaite également honorer, en rappelant leur histoire, mes ancêtres qui ont porté au plus haut l’art de la céramique tunisienne et orientale. »

Ainsi, l’exposition n’est pas seulement une rétrospective. Elle est un acte de mémoire et de transmission. À travers elle se racontent l’obstination d’un homme à retrouver des couleurs disparues, le courage d’une famille confrontée aux crises économiques et aux persécutions, et la capacité d’un art à traverser les frontières comme les siècles. Dans chaque carreau, chaque vase, chaque panneau se lit l’histoire d’une Méditerranée plurielle, où traditions musulmanes, culture juive et modernité européenne ont dialogué sans se nier.

Informations pratiques :

Du 13 au 24 mars 2026. Vernissage de clôture : 24 mars en soirée. Exposition Chemla. Dynastie de céramistes d’art : 104 rue de la Tour, 75016 Paris. Entrée libre selon les horaires d’ouverture de la galerie.

French