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Irak et Syrie : les Kurdes avancent

En rouge, les axes des offensives en cours Service cartographique © MetulaNewsAgency

Irak et Syrie : les Kurdes avancent (info # 010106/16) [Analyse]

Par Perwer Emmal (correspondant aux Kurdistans syrien et turc) © MetulaNewsAgency

 

Les Peshmerga kurdes, soutenus par l’aviation, l’artillerie et les commandos de la coalition dirigée par les Etats-Unis, progressent de manière décisive aussi bien en Irak qu’en Syrie. Dans ces deux pays, ils ne sont plus qu’à quelques dizaines de kilomètres des capitales de facto de Daesh, respectivement Mossoul et Raqqa.

 

Dans les deux cas, également, on ne parle pas d’assaut final mais de manœuvres ayant pour objectif d’isoler les deux villes en les coupant de leurs sources d’approvisionnement, et, dans le cas de Mossoul, de pratiquer son encerclement.

 

En Irak, l’action des Peshmerga du Gouvernement Régional du Kurdistan irakien se produit concomitamment avec celle des forces gouvernementales à Fallouja, à 58km en plein ouest de Bagdad. Mais à Fallouja, l’Armée irakienne, en plus du soutien U.S, jouit de celui des milices chiites, financées et équipées par Téhéran, et de l’encadrement des soldats réguliers de l’ayatollah Khamenei.

 

On a même vu le Général Qassem Souleimani, le commandant de la force Al-Qods [Jérusalem] de la "République" Islamique d’Iran, diriger la manœuvre sur place. Souleimani reçoit ses ordres directement du guide suprême de la Révolution islamique, l'Ayatollah Ali Khamenei.

 

La présence en pleine lumière de l’Iranien a causé l’irritation des "conseillers" américains, qui ne cessent de mettre en garde l’Administration Obama de l’immixtion galopante des Perses en Irak, qu’ils jugent au moins aussi dangereuse que la présence de DAESH.

 

Mais l’Army se heurte à la sourde oreille du Président Obama et de ses proches qui demandent à leurs officiers et à leurs agents de fermer l’œil et d’ignorer les Pasdaran. L’Administration escamote les rapports qu’ils lui envoient et renvoie dans leurs pénates ceux qui se font trop insistants ou qui tentent d’alerter la presse américaine.

 

Les officiers étasuniens ne sont évidemment pas les seuls à s’inquiéter de la tentative avancée d’appropriation de l’Irak par les ayatollahs ; outre les Saoudiens et les grands Etats arabes, qui préparent des solutions militaires en multipliant les exercices à la frontière irakienne et qui durcissent de plus en plus leur position à l’égard de Washington, les Turcs (sunnites) voient d’un mauvais œil les soldats chiites s’emparer du pays voisin.

 

Le ministre saoudien des Affaires Etrangères, Adel Jubeir, a déclaré que "la présence de Souleimani en Irak était très négative".

 

Le désarroi gagne aussi les Kurdes, qui n’ont aucune envie de participer à la prise de Mossoul avec le gouvernement central, marionnette de Téhéran, et de devoir, après des sacrifices qui s’annoncent importants, lui remettre les clés de la seconde ville d’Irak.

 

Cette situation pourrait, s’ils reçoivent le feu vert de Washington, décider les Peshmerga et leur président Massoud Barzani de s’attaquer seuls à Mossoul afin de ne pas voir les Iraniens piétiner leurs plates-bandes.

 

En Irak l’émoi des sunnites est naturellement grand après que des journaux ont publié des photographies montrant le général perse en pleine discussion avec des miliciens chiites. Des députés sunnites ont remarqué que la présence de Souleimani constituait un sujet d’inquiétude et qu’il n’était pas le bienvenu dans la région.

 

Une influente organisation sunnite a carrément dénoncé la participation de milices chiites à la contre-offensive de Fallouja. L’Association des Dignitaires Musulmans d'Irak, c’est son nom, a publié une déclaration dans laquelle elle affirme que "ces milices ne sont pas venues pour libérer des territoires, ainsi qu'elles l'affirment, mais pour poursuivre des objectifs sectaires sous la direction de l'Iran".

 

A 350km plus au Nord, les Peshmerga viennent de reconquérir une dizaine de villages lors de leur offensive en cours. Ils ont repris le contrôle de Bashir Kasbasi durant le mois qui se termine, et ils viennent de reprendre Kuwayr, à 40km au sud-est de Mossoul.

 

Quelques cinq mille hommes participent à l’assaut actuel, qui se déroule principalement dans la région de Khazir, dans laquelle les villages libérés sont abandonnés et appartiennent aux minorités religieuses des Kakaï et des Shabak, qui s’identifient à la nation kurde. L’objectif poursuivi par les Peshmerga est la ville entièrement chrétienne – 70% syriaques et 30% jacobites syriaques - de Bakhdida, située seulement à quinze kilomètres au sud-est de Mossoul. Depuis dimanche, ils ont avancé de 23km, sur un front large de 6km, tué 140 miliciens de DAESH et perdu 4 combattants.

 

Lorsque Bakhdida sera tombée, l’encerclement définitif de la capitale autoproclamée de DAESH en Irak aura commencé et l’assaut final sera envisageable lorsque les chefs le décideront.

 

En Syrie, l’objectif ultime de l’offensive est la prise de Raqqa, la capitale de DAESH dans le pays. Elle est menée sous l’égide des FDS [Forces Démocratiques Syriennes], qui impliquent 25 000 hommes dont 20 000 Kurdes des YPG, les Unités de Protection du Peuple, ainsi que des chrétiens syriaques et des tribaux sunnites.

 

Comme en Irak, l’opération en cours ne vise pas immédiatement la prise de Raqqa mais de tous les territoires occupés par le Califat Islamique au nord de cette ville. L’attaque se déroule sur trois fronts : à l’Ouest, dans la région du lac al Assad, au centre, à partir d’Ayn Issa, et à l’Est, depuis el Shaudadi.

 

La progression principale a lieu le long du lac, sur sa rive orientale, avec pour objectif la capture d’al Tabqah, sur la rive opposée. En route vers cette ville, les Peshmerga ont pour l’instant libéré 13 villages et tué environ 85 miliciens islamistes, dont 24 "lionceaux du Califat", des enfants-soldats.

 

On atteint Tabqah en traversant un imposant barrage. Un ouvrage occupé par DAESH qui s’y est retranché et qui menace de le faire sauter s’il devait en être chassé.

 

Cela provoquerait l’immersion de la vallée menant à Raqqa et coûterait la vie de milliers de personnes ; ce qui explique que tant les Américains que les Russes se sont abstenus d’envoyer leurs avions bombarder le barrage.

 

On assiste également à une sorte de course entre Washington et Moscou, par proxys interposés, soit l’armée d’Assad et les Kurdes, pour prendre cet emplacement stratégique. Mais pendant que les FDS, que j’ai suivis dimanche et lundi sur le terrain, foncent sur Tabqah, lui envoient des obus, tandis que la coalition dirigée par les Yankees la canarde depuis le ciel, l’Armée gouvernementale est scotchée sur la route 42, à 40km au sud-ouest de cette localité. Lundi, les informations couraient parmi les Peshmerga selon lesquelles les djihadistes auraient coupé la 42 et la route qui part de Palmyre en direction de l’Est.

 

Sur le front central, les avant-postes FDS ne se trouvent plus, par endroits, qu’à 25km de Raqqa, même un peu plus près, et l’on annonce des combats meurtriers dans la ville entre factions islamistes, opposant ceux qui veulent évacuer les femmes et les enfants avant l’empoignade finale, et ceux qui s’y opposent et qui entendent s’en servir comme boucliers humains.

 

Les Kurdes et leurs alliés progressent inexorablement, quoiqu’avec prudence, car à n’importe quel moment surgissent des camions blindés, bourrés d’explosifs, qui se dirigent à toute allure vers les combattants. En ces occasions, les militaires U.S sont très utiles grâce à leurs missiles ; ils sont pratiquement les seuls à pouvoir arrêter ces tentatives suicidaires. Il faut également fouiller minutieusement les ruines de chaque village libéré, que les islamistes ont littéralement truffées d’explosifs et de pièges mortels avant de décrocher.

 

D’après ce que m’ont confié des officiers kurdes, environ 200 commandos américains participent à l’opération et 100 autres sont attendus près du front ; ils interviennent par groupes de 20 à 30 hommes menant un raid puis s’éclipsant dans la nature, le plus souvent par hélicoptère. Habituellement ils sont très discrets et conservent une distance de réserve avec les Peshmerga, mais pas toujours. Des photos de soldats américains portant les badges des YPG ont ainsi mis le feu aux relations entre Washington et Istanbul.

 

Ces images ont ulcéré les dirigeants turcs – et le mot est faible -, qui considèrent, comme l’a rappelé le demi-dictateur Recep Erdogan, qu’ "il n’existe aucune différence entre le PKK, le PYD, les YPG, DAESH, ce sont tous des groupes terroristes !".

 

Washington s’est contenté de demander à ses commandos d’enlever les écussons des YPG de leurs uniformes. Mais le porte-parole du département d'Etat, Mark Toner s’est empressé d’annoncer que les Etats-Unis différenciaient le PKK turc des YPG, affirmant que "les YPG, comme d'autres forces dans le nord de la Syrie, combattent efficacement l'EI", et que l’Amérique poursuivrait sa coopération avec eux.

 

Plus encore, les Peshmerga, assistés de leurs alliés chrétiens et sunnites, et soutenus par des bombardements aériens massifs de l’aviation U.S ont lancé une attaque surprise sur la poche de Manbij, dans le but de condamner le dernier couloir d’approvisionnement [en gris sur la carte] reliant DAESH à la Turquie.

 

L’attaque a lieu à partir de la tête de pont de Tishrin, l’unique territoire contrôlé pour l’instant par les Kurdes à l’ouest de l’Euphrate. Les Américains prennent ainsi Erdogan au mot, lui qui n’a de cesse d’affirmer que son armée combat DAESH dans cette région, alors qu’il lui livre du matériel, et permet à ses renforts de transiter par la Turquie.

 

L’objectif unique du Sultan Erdogan consiste en vérité à empêcher à tout prix les Kurdes d’effectuer la liaison territoriale entre le Rojava de l’Est et l’enclave d’Efrin, ce qui résulterait pratiquement à couper la Turquie de la Syrie et à établir une large continuité démographique entre les Kurdes de Turquie et ceux de Syrie, de permettre l’échange d’armes et de combattants entre eux, et, à terme, la création d’un Etat kurde des deux côtés de la frontière.

 

L’offensive a été lancée hier [mardi] et le front se trouve déjà à moins de 10km de Manbij, que les assaillants ont entrepris d’encercler depuis toutes les directions. L’opération a été annoncée à Washington deux heures avant son déclenchement ; elle était secrètement en préparation depuis des semaines. Lundi soir, en me repliant sur Kobané, j’ai traversé une longue colonne de combattants se dirigeant vers l’Ouest.

 

Pour persuader les Turcs que les Kurdes ne mettront pas cette offensive à profit afin de se rapprocher d’Efrin, des responsables U.S ont tenu à préciser que c’étaient principalement les Arabes de la coalition des Forces Démocratiques Syriennes qui conduisaient l’assaut et que les Kurdes se contentent d’évincer DAESH du secteur autour de Manbij.

 

Selon un communiquant de l’Administration Obama, "après la prise de Manbij, l'accord stipule que les YPG ne resteront pas. Vous aurez des Arabes syriens occupant la terre traditionnelle arabe syrienne".

 

Ces affirmations sont triplement fausses : d’abord, je n’ai pas entendu un seul des combattants qui se préparaient à intervenir parler autre chose que le kurmandji (le kurde parlé en Syrie et en Turquie), et j’en ai croisé beaucoup. Ensuite et dans ces conditions, les non-kurdes sont bien trop peu nombreux pour contrôler le couloir après la bataille. Et, finalement, les YPG ont déjà "grignoté" au moins 8km à l’ouest de Manbij, et l’un de leurs responsables m’a assuré, pas plus tard que ce matin [mercredi], que les Peshmerga n’avaient strictement aucune intention de remettre le territoire récupéré à qui que ce soit, et que "les Américains sont parfaitement au courant de nos intentions".

 

Si tout se passe comme prévu, la distance entre les deux parties du Rojava, après cette campagne, passera de 90 à 65km en ligne droite, et la ville de Jarabulus, sur la frontière turque, encore aux mains de DAESH, deviendra intenable, prise dans un étau kurde sur trois axes.

 

Certes les Turcs enragent, et ils le montrent en bombardant régulièrement la ville kurde syrienne de Qamishli, étendant leur territoire en Syrie, sur lequel ils construisent un énorme mur de sécurité entre la Turquie et le Rojava.

 

Que ce soit en Irak ou en Syrie, les deux fiefs de DAESH tomberont dans quelques semaines voire quelques mois, et ce sera principalement du fait des Kurdes, qui s’imposent comme le seul allié fiable des Occidentaux dans ces deux pays. Les seuls à pouvoir remplacer les fanatiques du Califat islamique face aux Iraniens et les empêcher de s’approprier la totalité de la région.    

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