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Ma petite histoire dans un grand monde en guerre, par Abraham Bar-Shay (Ben Attia)

Ma petite histoire dans un  Grand Monde en Guerre

Par Abraham Bar-Shay (Ben Attia)

 

 

Je vais essayer de raconter les souvenirs, mi réels mi imaginaires, d'un enfant qui a grandi dans une epoque où il fut impossible, même des années plus tard, de discerner la réalité du cauchemar

Il y a plus de sept décennies, les allemands  envahirent la Tunisie. J'étais un très jeune garçon, plus tard j'ai su que j'avais à peine six ans et cette calamité m'avait laissé des souvenirs indélébiles.

C'est un âge où on  se rappelle surtout, des choses qui nous ont touchés directement. On dit qu'une partie de ce que nous croyons être nos souvenirs d'enfance ne sont en somme que ceux que nous ont racontés nos proches et amis. On ne sait ni quand ni comment on  s'en est appropriés, et  si fort, qu'ils sont devenus une part réelles de notre vie, comme ceux que nous avons vécus, dans notre enfance. Ce sont justement nos petits moments vécus, qui paraissent futiles aux grandes personnes, au point qu'ils s'en souviennent rarement.

Quelle chance quand les pages de ces deux albums s'entremêlent pour former notre histoire.

Nous habitions une petite ville, Gabes, une très belle oasis située au sud de la Tunisie pas très loin de la frontière Libyenne. Construite sur le Golfe qui porte son nom,  l'estuaire de l'Oued de Gabès, servait de port de pèche. Mais ce qui lui donnait sa valeur stratégique, est une base militaire française, avec son aéroport.

Tous ces atouts faisaient qu'après avoir été conquise par les allemands, les alliés la bombardaient souvent.

La guerre avait commencé, pour nous, déjà en 41 quand une horde d'arabes, encouragés par la défaite de la France protectrice et des lois raciales de Vichy, avaient organisé un pogrom dans notre ville et assassiné 7 Juifs dont l'oncle Azar et sa fille de 10 ans. Voir article sur ce lien

http://www.harissa.com/D_Souvenirs/Lepogromgabes1941parAvraham.htm

Dès l'entrée des allemands, mon père avait décidé de fuir cette ville et  se réfugier dans la petite ville d'El Hamma, à 30 kilomètres à l'ouest  de la cote. Je crois qu'il y avait aussi dans cette décision, un élément religieux, car cette petite ville abritait la Tombe d'un grand Kabbaliste  vénéré, Rabbi Yossef El Maa'rabi (qu'on appelait aussi Essayed). On y venait en pèlerinage, de toute la Tunisie (et aujourd'hui encore), les derniers jours de Hanoucca.

El Ma'arabim El Hamma.jpg

El-Hamma est un oasis bâti autour d'une source chaude déjà réputée au temps des Romains. Bien sur que les Juifs (et les Arabes aussi) attribuaient cette qualité à la présence de la tombe du Saint Homme. Dans le temps où le tourisme n'avait pas encore construit d'hôtels autour de ces richesses naturelles, l'eau chaude était canalisée à travers les rues de la ville et des  petites piscines, en pleine air, servaient les habitants, ce qui améliorait beaucoup l'hygiène locale.

Mes parents étaient habillés comme les Berbères de la région, ce qui les  faisait passer pour des indigènes, aux yeux des soldats nazis qui étaient installés dans cette ville.

Je ne me rappelle pas comment on était arrivé à cette ville, mais je me rappelle bien qu'on habitait une petite chambre, sans électricité ni eau courante. Cette chambre était une parmi plusieurs autres chambres disposées autour d'une grande cour carrée. Cette cour était en terre battue, sans dalles. Des tranchées y étaient creusées, et on y allait nous abriter à chaque bombardement, Allié ou allemand. Nous y  passions des nuits entières et ce qui nous réveillait souvent étaient les piqures des puces, que je n'oublierai jamais. Elles étaient très petites et nombreuses, dans ces tranchées de terre. Même s'il ne pleuvait que rarement dans cette région, je me rappelle qu'on pataugeait pieds nus dans la boue, créée par l'eau accumulée au fond des tranchées, c'était pour les enfants un des rares beaux moments.

Nous avons vécu dans ces horribles conditions jusqu'à la Libération de la Tunisie en mai 43.

Mon père devait nourrir sa petite famille et s'était converti en marchand ambulant de petits gâteaux dans le marché local. Ma mère les préparait, avec beaucoup de créativité, utilisant des produits primaires, comme aux temps bibliques. Je me rappelle qu'elle fabriquait sa farine avec des grains de blé qu'elle écrasait entre deux meules de grés, qu'elle tournait à la main. La cuisson se faisait dans un Taboun, qui se trouvait dans la cour, chauffé avec des branches d'herbes sèches.

Le produit que l'on trouvait facilement dans cette oasis, les dattes, remplaça très souvent le sucre, mais des fois mon père apportait de je sais où, un "cône de sucre".  Je  ne peux oublier ce cône tronqué qui pesait bien quelques kilos et qui était aussi appelé  "Cloche", parce qu'une de ses extrémités était semi sphérique (comme celle d'une cloche). Ce grand bloc de sucre était très dur et il fallait le réduire en poudre. On le cassait d'abord au marteau, en morceaux dont on réduisait la grandeur dans un pilon. Ces petits morceaux étaient ensuite placés, sur une table, entre deux serviettes; et on roulait dessus une bouteille, comme si on les broyait avec un rouleau concasseur, pour les réduire en sucre fin. 

A cette époque, à Gabès, nous habitions dans un quartier "européen", en face du jardin publique et du marché couvert, non loin du poste du commissariat et de la grande maison du Gouverneur.

Ce dont je me rappelle après ce retour d'El-Hamma, était que toutes les vitres étaient brisées et que mes parents étaient occupés à ramasser les débris.

Là, mon père apprit  que son frère, Saghroun Ben-Attia, avait été tué par un projectile Anglais. Les Alliés croyaient viser Rommel le jour où il visitait ses troupes à Gabès.

Nous apprîmes après notre retour que 2 cousins de mon père (dont la mère était de nationalité française)  avaient combattu en France. Un d'eux, Emile Ben-Attia, a été tué et l'autre, Simon Ben-Attia fut blessé. Plus tard il rentrera à Gabes marié à l'infirmière qui l'avait soigné. Il enseigna dans sa ville natale et dirigea ensuite l'école secondaire. Cette école, m'a-t'on dit plus tard, portera son nom, après sa mort. Il fut aussi  secrétaire de la communauté Juive locale

L'oncle de mon père, Roubine (Réouven Ben-Attia) avait été élu  Cheikh de la communauté Israélite de Gabès , juste avant l'occupation nazie. Ainsi, avec le grand Rabbin de la ville, Rabbi Haim Houri, ils durent subir tous les traitements infligés, par les nazis, aux dirigeants de la communauté.

Roubin Ben Attia.jpg

Il dut sous la menace des armes, lui ainsi que toute sa famille, de  remettre aux nazis, les bijoux des femmes Juives que la communauté avait cachés.

Personnellement je jugeais mal les Judenrates des communautés juives d'Europe tels qu'ils furent décrits après la guerre, ainsi que celle des dirigeants de la Communauté de Tunis, qui dit-on avaient favorisé les fils de familles riches, lors du recrutement pour les travaux forcés exigés par les nazis

Dans le cas de l'oncle Roubine, j'appris plus tard que parce qu'il n'avait pas fait de favoritisme, les familles dites "respectables" l'avaient poursuivi en justice pour "trahison et corruption" (je crois), après la guerre. Il fut acquitté et blanchi par le tribunal de Tunis.

A son retour mon père fut congédié de son travail. Il n'y avait dans le temps aucun syndicat ni protection et il se trouva malheureux et sans ressources, avec une femme et 3 enfants. De plus le propriétaire de notre maison, un Français qui n'aimait pas les Juifs, avait profité de la situation pour obtenir, par ordre de la "Justice" le départ des " familles" qui occupaient tout l'étage. Ce fut un sale coup pour la dignité d'un chef de famille de se trouver après cette guerre sans travail et sans logis. Pour loger sa famille, il obtint d'un oncle assez riche, la possibilité de vivre provisoirement  dans une de ses maisons

J'ai gardé quelques bons souvenirs de ce qui est arrivé après la Libération. Nous n'habitions  pas loin du Stade; un terrain vague qui servait aussi de stade de football. Dans ce terrain il y avait maintenant plusieurs crevasses créées par les bombes. On s'amusait à rouler jusqu'au fond et à remonter.

Un campement des troupes Alliées avait monté ses tentes dans ce stade et leur présence faisait le bonheur des petits et des grands. On nous distribuait des chewing-gum et d'autres douceurs, mais ce dont je me rappelle le plus c'était le thé-au-lait, qui était une nouveauté pour moi et des années plus tard, chaque fois que j'en buvais, c'est le stade et ses belles choses qui me revenaient.

Certains soirs ils nous projetaient des films sur un drap tendu entre 2 poteaux au milieu du Stade. Les gens s'asseyaient à même le sol des 2 cotés de l'écran. Je souris souvent quand je pense aujourd'hui aux spectateurs, peut être étais-je parmi eux, qui étaient assis du mauvais coté du drap et qui voyaient le film inversé comme sur un miroir. Cela me fait aussi penser à Léonard de Vinci qui pour éloigner les curieux, dit-on, écrivait  ses textes comme réfléchies par un miroir.

Je me rappelle aussi que nos toupies de bois d'olivier furent remplacées par des cônes métalliques, évidés, qui servaient de protection aux fusibles des projectiles. Un fouet improvisé nous servait à les faire tourner sur leur pointe et à entretenir le mouvement aussi longtemps que possible.  

Pour nourrir sa famille, mon père qui avait perdu son travail, se mit à vendre des petites bricoles dans la cour du grand marché de Djara..

Souk de Djara, Gabes.jpg

Plus tard il s'associa à un marchand  qui tournait dans les petits villages des alentours, pour vendre des cubes de savon qu'ils fabriquaient eux même,  dans la cour de notre nouvelle demeure.

Il  était tombé malade à cette époque.

Un jour, un cousin lointain qui s'était  établi à Tunis lui proposa de travailler chez lui. Tunis était à 450 km de Gabès et mon père dut s'exiler seul et ne venait nous visiter que tous les 6 mois environ. Sa maladie se développait et il en souffrait beaucoup.

La famille restée à Gabes, ma mère devint chef de famille et devait, en tant que tel s'occuper de 4 enfants en bas âge. La plus jeune n'avait pas 3 ans, elle tomba  malade. Ma mère, qui était enceinte, dut s'occuper de la soigner,, mais en vain, la petite succomba avant que mon père eut le temps de la revoir.

Au bout de 18 mois à la capitale mon père revint nous chercher, après nous avoir arrangé un logis au quartier Juif de Tunis.

Après notre arrivée, sa maladie s'aggrava et il finit par succomber après moins de 8 mois de souffrances; laissant ainsi  4 enfants (de 11 ans à 18 mois, le dernier né) et une femme sans instruction ni profession, loin de toute sa famille.

Heureusement le Gabay de la synagogue du quartier (impasse du Palmier), qui fut un grand ami à mon père avait réussi à arranger, post mortem, que nous  puissions recevoir les allocations familiales. Il avait surmonté tous les obstacles, même le fait que l'employeur de mon père l'avait déclaré comme ouvrier journalier sans aucun droit social. Ce qu'a fait cette noble personne (je crois qu'il s'appelait  Souied, que sa mémoire soit bénie) avait beaucoup aidé notre famille à surmonter, avec les minces sommes que gagnait ma mère, à améliorer notre sort.  

Pour ma mère, tous les malheurs du monde avaient commencé avec l'invasion nazie, tous ces mois passés dans les tranchées et les puces, avec bien sur l'insécurité des travaux occasionnels de mon père. Puis la perte de son travail et leur logis, le départ de mon père vers Tunis et sa maladie, le décès de sa petite fille de 3 ans, notre arrivée à Tunis et l'éloignement de ses proches, le décès de mon père et de son père… puis le début de la galère pour elle qui devait nourrir ses 4 orphelins, n'ayant que ses 2 bras pour servir de lessiveuse sur les toits des maisons de familles aisées.

Depuis mon enfance, j'étais convaincu que les six mois d'occupation nazie ont été la cause de malheurs qu'a vécus ma famille les six années qui suivirent la guerre et même après. Durant ces maudites années, le mauvais sort avait touché ma jeune mère, née en 1914 :

En 1941, l'oncle Azar et sa fille assassinés par les arabes dans un pogrom

En 42. Le cousin Emile tombé en servant la France

En 43, l'oncle Saghroun tué par une bombe Alliée

En 46, la perte de sa fille de 3 ans

En 48, mon père qui succomba à sa maladie

En 48, quelques mois plus tard,  ma mère perdit son père, qu'elle n'avait pas revu depuis son départ de Gabès.

Puis on apprit ce que les nazis avaient fait subir à des millions d'autres êtres humains, pour la seule raison qu'ils avaient quelque chose en commun avec mes parents ou moi-même. Je fus submergé par une aversion envers ce peuple "civilisé" et tout ce qui le touche. Pour pouvoir supporter ce sentiment indescriptible, j'ai décidé "d'effacer" ce pays et ses habitants de ma planète, de ma vie, parce que par leurs agissements ils s'étaient  placés en dehors de cette planète et abjurèrent toutes les mœurs de ses habitants.  Le sigle "made in germany" (je ne peux écrire la lettre "G" en majuscule pour ce pays), n'était jamais le bienvenu chez moi.

J'ai beaucoup voyagé, mais je m'étais interdit de poser mes pieds sur ce sol maudit.

J'ai été très surpris, quand ayant fait ma allya dans les années 50s, je vis qu'il y avait en Israël des voitures de la marque, qui a été créée par le descendant de A'malek et ses complices. Le plus répugnant fut, pour moi, quand je vis pour la première fois, lors de la sirène du jour commémoratif de la Shoah, un homme stopper sa  voiture volkswagen et se mettre au garde à vous, comme tous les autres conducteurs. 

== Voici quelques dates prises du livre de André Attal, 

Persécution nazies des juifs de Tunisie 1942 1943

-         La conquête de Gabes par la mer le 16/11/42

-         Gabes fut libérée le 31/03/43

-         21/03/43 Les allemands exigent 20 kg d'or des juifs de Gabes

-         27/03/43 des soldats allemands armés ont pris de la banque de Tunisie tout l'argent des juifs de Gabes

-         Le 13/05/43 LA GUERRE EST FINIE

== Un autre livre, duquel j'ai beaucoup appris, raconte l'histoire des Juifs de Tunisie et de Lybie. Il doit avoir sa place d'honneur dans toute bibliothèque privée de Juif Tunisien :

2--PIINKAS HAKEHILLOT . Libya  Tunisia , editor Irit Abramski-Bligh;

Yad Vashem, Jerusalem , 2008

Abraham Bar-Shay (Ben Attia)

absf@netvision.net.il

 

 

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