"Sionisme" est-il le mot le plus mal compris de notre époque ?
Ce matin Guillaume Erner, alors que le projet de loi Yadan va être débattu à l'Assemblée nationale aujourd'hui, parle du sionisme et de la manière dont son rejet nourrit sa légitimité.
Je veux évoquer un mot, un mot devenu presque imprononçable, le mot sionisme. C'est peut-être le mot le plus mal compris de la langue française à force d'être utilisé, détourné, instrumentalisé de part et d'autre. Il veut tout dire, alors pour les uns ça veut dire juif méchant, pour d'autres juif tout court, bref c'est un mot devenu slogan, accusation et identité, mais très peu compris.
Il faut revenir à l'origine, lorsque Theodor Herzl, à la fin du XIXe siècle, a écrit L'État juif. Le sionisme désigne une idée simple : le droit pour les juifs à l'autodétermination, c'est-à-dire à disposer d'un État. Rien de plus rien de moins. Dès lors, une question s'impose. Pourquoi ce droit est-il aujourd'hui discuté, alors qu'on peut soutenir par exemple un État kurde, sans être suspect, défendre un État palestinien - et il le faut, bien sûr - sans déclencher de tempêtes ou même évoquer l'autodétermination corse ?
C'est là un fait, il n'existe guère d'autres causes nationales capables en France de provoquer une telle intensité de débats, ni les Ouïghours, ni les Kurdes, ni les que sais-je. Comme si un seul mot, le mot juif, suffisait à activer les zones érogènes du social.
Or, pendant ce temps, une réalité s'installe. Beaucoup de juifs, aujourd'hui en France, ne se sentent plus en sécurité. Ce sentiment, contrairement à d'autres, est sans cesse discuté, relativisé, nié. On reconnaît la subjectivité des uns : celle des femmes, des minorités, que sais-je, mais celle des juifs semble toujours devoir être prouvée. Et c'est ici que le paradoxe devient vertigineux : plus on conteste ce ressenti, plus on le déligitime, plus on alimente précisément ce que l'on prétend combattre.
Car si être juif en France redevient une expérience d'insécurité ou d'étrangeté, alors l'idée d'un État juif cesse d'être abstraite, elle redevient une nécessité. C'est ce que pressentait déjà Herzl : "Dans les pays où nous vivons depuis des siècles", écrivait-il, "nous sommes souvent considérés comme des étrangers, parfois même par ceux dont l'histoire est plus récente que la nôtre". Autrement dit, à force de vouloir disqualifier le sionisme, on en réactive la logique la plus profonde.
