BILLET D’AILLEURS : JOHA A L’ACADEMIE - Ami Bouganim
Grand admirateur de Cervantès, j’ai toujours voulu écrire un livre qui serait le Don Quichotte de notre époque. Or, j’avais beau chercher mon personnage principal, je me heurtais aux magnifiques caractères médiatiques, autrement plus éloquents que mes pauvres et pâles caricatures littéraires. Les Zemmour, les BHL, les Lassale, les Bibis, les Trumps. Je ne pouvais mettre en scène ces truculents personnages, ils s’en chargeaient eux-mêmes, avec plus de brio, de bagout, d’entregent et de comique que je n’en montrerais jamais. Casanier de nature, je craignais par ailleurs qu’on ne m’accuse de tous les maux politiques, moraux… littéraires et ne me cloue au pilori des réseaux sociaux. Surtout, je ne présentais pas les qualités requises pour un chef d’œuvre de cette envergue. Je n’avais ni le talent de Cervantès ni son entrain et son ingéniosité.
Je ne m’attendais pas, pour tout dire, à trouver mon personnage – sur le tard ! –, précisément du côté de l’Académie française, intronisé par elle, participant à la fois d’Orwell et de Soljenitsyne, maître incontestable des lettres, puisqu’élu au premier tour alors que Hugo rédigea quatre brouillons de candidature, que Zola piétina lamentablement à ses portes après vingt-quatre ou vingt-cinq tentatives qui ne débouchèrent pas, que Baudelaire retira la sienne plutôt que de mouiller dans ce panier de grenouilles. Le vice satirique survivant à tous mes déboires, je ne peux me permettre d’ignorer ce nouvel Immortel à la face risible et patibulaire, à la voix traînante, sans lui consacrer ne serait-ce qu’un billet – d’autant qu’il nous bombarde de toutes parts de boniments sur son livre et qu’il nous invite à le rallier dans son superbe assaut destiné à terrasser Tebboune, un terrible général algérien, quoique moins impressionnant qu’un vulgaire moulin. Car c’est une belle histoire que celle de Sansal à l’Académie française. Certains prétendent que rien ne l’y destinait, ni ses livres ni son esprit ; moi, je clame au contraire qu’il y a sa place comme secrétaire perpétuel à la place du secrétaire perpétuel puisqu’il n’est ni pire ni meilleur que la plupart des chevaliers des lettres de la prestigieuse institution, présentant sur eux l’insigne avantage d’avoir l’allure d’un Joha, sa sournoise niaiserie, son teint blême, son sérieux et sa crédulité. Or il se trouve que j’ai toujours milité pour le classement de ce personnage au patrimoine caricatural de l’UNESCO aux côtés des personnages les plus attachants des littératures populaires. J’ai tant œuvré, je l’avoue, pour la reconnaissance de ses prouesses et de ses déboires, de ses audaces et de ses maladresses, que j’ai été particulièrement heureux de trouver en Vals un allié de taille qui, ne sachant plus à quelles élections se présenter, fait de lui l’héritier « de cette longue tradition qui va de Voltaire à Camus, qui met la liberté de conscience au-dessus de toutes les appartenances, qui refuse que la littérature soit assignée à un camp, une ethnie ou une idéologie ». En Macron aussi qui s’est payé de sa petite phrase ricœurienne qui ne dit rien en disant tout : « Sansal méritait la France comme la France méritait Sansal. »
Sansal se serait tellement déchaîné contre les gens de son patelin – je ne sais lequel, lui-même ne le saurait plus – qu’on s’est épris du personnage et de ses attaques. Il a reçu les prix les plus prestigieux, s’est assuré les meilleures couvertures médiatiques, s’est attiré la plus grande indulgence critique. Sa grande trouvaille a été de titrer 2084, qui renvoyait malicieusement à 1984 d’Orwell, un ouvrage qui prédisait l’islamisation irrémédiable du cosmos. On s’est empressé de l’introniser prophète même si on avait attendu des décennies pour célébrer les vertus prémonitoires d’un Orwell (les succès de nos jours sont si fulgurants, les chutes aussi !). Ce n’était peut-être pas le premier à sataniser l’islam, c’était sûrement le plus fantasque. Un lecteur (que dis-je lecteur ? – Auditeur !) averti des prouesses et mésaventures de Joha n’avait aucun mal à déceler derrière ses savoureuses et énamourées ratiocinations des accents johesques. En revanche, les lecteurs dans les maisons d’édition, les critiques (si tant est qu’il en reste), les médias de France ne connaîtraient pas le personnage. Comme l’on dit dans mon propre patelin, que comprend la France à Joha ? que goûte-t-elle à la pâte où se pétrit la belle littérature populaire ? et plus généralement… que connaît l’âne au gingembre ? Nul besoin d’être de ses détracteurs pour lui consentir ce glorieux titre, plus immortel, on en conviendra entre gens de patelins, que tous ceux qui peuvent lui être décernés par les cénacles les plus prestigieux. On ne peut qu’être heureux de voir notre Joha rompre avec la tradition orale, sur laquelle le légendaire Joha trône pourtant depuis des lustres, et se reconvertir – lui aussi ! – dans les lettres.
*
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pour notre héros lorsqu’il s’avisa de voyager en Algérie pour l’on ne sait quels mission, pèlerinage, visite. Malgré l’hostilité des autorités algériennes, les menaces islamistes, les avertissements antisionistes, malgré… Il fallait être valeureux pour rentrer au pays par une période où les relations franco-algériennes étaient au plus bas, où le gouvernement algérien était sur le qui-vive, où les manifestants du Hirak n’étaient pas totalement muselés… où l’on ne se remettait pas vraiment du scandale suscité par « Houri » de Kamal Daoud. Les plus rances se récrièrent : « Qu’allait-il donc faire dans cette galère ? » Ils ne soupçonneraient pas, ces gueux, le pouvoir de nuisance du colonialisme qui ne reculait devant rien pour humilier l’indigène, poussant le vice littéraire jusqu’à caricaturer les personnages les plus attachants et les plus benêts – par la langue sinon par le glaive.
Sansal s’attendait – visiblement, peut-être – à être reçu en fils prodigue sinon en héros national. Son passeport était en règle, il n’avait rien à craindre. Il n’avait ni plagié ni subtilisé le récit de ses personnages. Il n’avait qu’une ambition : « Tenir le gouvernail de la conscience algérienne, pardi, peser sur les rênes de l’Algérie. » Il baignait dans une légende, il n’avait pas besoin de s’en donner une nouvelle. Il se serait laissé convaincre par ses bonimenteurs sur les plateaux de télé et par les badauds qui se pressaient derrière les piles de ses livres qu’il méritait de passer à la chronique littéraire comme un nouveau Dostoïevski des « Souvenirs de la maison des morts » (le plus mauvais livre des lettres russes de la période pré soviétique). Le malheureux se retrouva « otage personnel du président Tebboune », placé avec les islamistes dans un quartier de haute sécurité. Menotté, cagoulé, encadré, il résista vaillamment, ne se départant pas de son humour : « Evitez le couteau, je n’aime pas ça, utilisez le pistolet. » On lui donna deux bouteilles, l’une pleine, l’autre vide, et quand il demanda pourquoi deux bouteilles, on lui donna une réponse à la Joha : « L’une c’est pour boire, l’autre pour pisser. » Le malheureux n’était plus qu’un vulgaire numéro et il ne tint que parce qu’il connaissait « des milliers de poèmes par cœur » qu’il récitait en boucle alors qu’autour de lui on roulait les perles de chapelets autrement plus convaincants. Sinon il écrivait tous les jours au président Tebboune, l’invitant à conserver ses lettres pour leur inestimable valeur historique. On doit savoir que c’est le charme de Joha que de ne point préméditer ses actions et ses interventions, de miser sur sa sournoiserie qu’il considère comme une haute sagesse, d’être dans son bon droit parce qu’il en est pénétré – qu’il l’est assurément ! – et de se croire intouchable.
Sansal passa donc un an dans les geôles algériennes, on le disait vieux et malade, au chapitre de la mort, et quand on le livra aux Allemands, gracié par ledit Tebboune, il ne comprit visiblement pas ce qu’il faisait chez ces chleuhs pour lancer : « Bonjour la France, Boualem revient, on va gagner ! » Sitôt qu’il débarqua à Paris, qu’on le vit en chair et en os, ce fut le soulagement. Il était en bonne santé, il ne tarda pas à se tailler les cheveux, il en était moins négligé. Ce fut alors que l’esprit séditieux de Joha acheva de s’emparer de lui. Il ne comprenait ni son éditeur ni les autorités françaises, il ne voulait pas d’une grâce, il souhaitait tout un procès, avec réquisitoires, plaidoiries, une batterie d’avocats et une couverture médiatique internationale. Un Gandhi, un Mandela, un Rushdie au moins. Ce n’était pas un vulgaire prisonnier de droit commun, c’était un grand écrivain, récompensé par, primé pour, candidat à. Il avait toutes ses bagues et même une queue de cheval, il s’attendait, comme dit la formule consacrée, qu’on lui donne du Moulay. Or on avait trahi sa volonté politique, on ne lui avait pas permis de donner sa représentation sur la place médiatique. Tebboune l’avait traité de bâtard, sa mère de juive et son père de marocain, il devait payer pour son crime. Il ne permettrait pas qu’on l’empaille de son vivant comme on l’a fait pour Bouteflika.
Un Joha, on doit le savoir, un vrai, hérite de toute la dissidence maghrébine. Il ne cède pas, il veut toujours plus. D’abord être célébré. Puis animer l’insurrection contre les autorités. Sans considération pour son âge et pour son état de santé. On ne l’a pas laissé donner son cirque en Algérie, il se rabat sur la France où il mènera croisade contre la collusion entre l’islamisme et le gauchisme. Or, il n’a pas pris le temps de chausser ses nouvelles pantoufles qu’il a menacé, contre toute attente, de quitter la France pour la… Belgique. Si encore, il avait invoqué Baudelaire, on aurait cru qu’il renouait avec les Fleurs du Mal. Mais rien, ni Baudelaire ni Tintin, Joha n’a pas de patience pour des badineries poétiques à l’heure des combats politiques et des précipitations éditoriales. Il va à l’essentiel et l’essentiel c’est ce marmonnement de l’inessentiel sur ses démêlés avec l’Algérie, le Maroc ou la France. On n’a peut-être pas compris, on ne l’en a pas moins défendu. C’est dire à quel point la République des Lettres est devenue un royaume johesque. On doit avoir l’esprit étriqué, chagrin et jaloux au moins pour le présenter en Joha parvenu à l’on ne sait quelles lettres truquées sinon à le traiter, comme au Maghreb, de Bghal sous prétexte qu’il n’a pas le charisme d’un Saïd ou d’un Rushdie pour ne point parler d’un Yacine.
Sansal, lui, de son côté, était parti, en sourdine, pour faire monter les enchères. On n’accoutre pas Joha en grenouille, on ne l’arme pas d’une vulgaire épée de parade. Ce n’est pas une ballerine pour qu’on lui demande de plancher sur un dictionnaire qui ne sert à rien sinon à tenir les rênes d’une langue qui rue, pour le bonheur de ses locuteurs, dans tous les sens. La facilité avec laquelle il a été admis à l’Académie en dit long sur la modernisation de l’institution. Ni Modiano ni Le Clézio n’en veulent, ils ont des livres à écrire, des œuvres à achever, et les vrais grands écrivains n’ont pas de temps pour des cours d’escrime. De toute façon, les auteurs deviennent si brouillons et batailleurs qu’ils ne rencontrent du succès qu’en jetant des pavés dans la mare des médias pour mieux éclabousser les plus benêts des lecteurs. Surtout maintenant qu’on ne sait plus qui écrit quoi et si le nègre est noir, blanc ou artificiel. Gallimard proposait des dizaines de milliers d’euros, il obtiendra des millions.
Décidément, les séquelles du colonialisme seraient encore plus pernicieuses. Daoud, Sansal, Khadra. Ils rêvent tous de devenir Yacine. Lui au moins a su miner son français, lui au moins respirait l’authenticité, lui au moins n’a trahi ni collaboré, lui au moins était… écrivain. On n’aurait d’autre choix que de s’en remettre à plus jeunes pour assumer leur colonisation avec plus de dignité, plus slimaniens que chabakkouniens. Ni Daoud ni Sansal ne seront des Victor Hugo, ni de près ni de loin, ni demain ni dans un siècle, plus personne ne le sera, la France nous a abusés en nous vendant une carrière hugolienne. Le bonhomme était le porte-drapeau littéraire de la colonisation. Les Français ont colonisé par le képi, le mépris et les larmes de Cosette.
Son récit changeant au gré des jours, on n’a pas compris où le revenant voulait en venir ou aboutir. On a d’abord cru que Gallimard l’avait incarcéré dans une prison dorée, avec la seule instruction : « Ecris ! » On tenait un best-seller, on ne le laisserait pas échapper. Tout le monde devinait le succès. Ce n’était plus un vulgaire écrivain, c’était un butin littéraire. Il ne sera pas dit que Gallimard aura investi en vain dans Boualem. On l’aurait donc mis au secret pendant quarante heures, quarante jours, quatre mois (nul ne sait) pour déposer sa légende alors qu’il ne demandait, à l'en croire, qu’à rencontrer ses libérateurs pour les remercier. Il ne comprenait pas pourquoi on l’internait de de la sorte après un an d’incarcération dans les geôles de Tebboune. On ne se risquait pas à lui insinuer que c’était parce qu’on ne savait pas à quoi s’en tenir avec lui. Il est peut-être un peu traînard et pleurnichard, on ne peut lui nier cette agilité d’esprit qui se rencontre chez les hauts fonctionnaires algériens. On ne renonce pas à une locomotive où l’on a investi des heures de corrections, des campagnes de relations publiques, des marchandages interminables. De Camus à Sansal, la maison n’avait connu pire ou meilleure coursier. On tenait son prochain Goncourt, son prochain Nobel, son prochain Pulitzer. Son prochain héros de la résistance, de la liberté, du combat. On ne savait contre ou pour quoi, ce n’était pas important. On connaissait sa vulnérabilité, il risquait de céder ; on connaissait sa coriacité, il se rendrait au plus offrant. Mais peut-être ne comprenait-on pas ce qu’il racontait, ne devinait-on pas ses intentions et que nul ne se mêlait de chuchoter à l’oreille de Gallimard que c’était un Joha somme toute vieillissant. Dans la maison, on ne fraie pas avec ce genre de personnage, n’est-ce pas ? Pendant ce temps, lui promettait de tout révéler dans son livre, semait ses allusions, se préparait à rafler la mise. Pourtant, seul Gallimard pourra nous conter par le menu la véritable histoire derrière le passage de Sansal à Bolloré. La maison recevait ses textes à l’état brut, elle les corrigeait. Mais elle aussi est liée par le secret éditorial. Viendrait-elle à le violer qu’elle ne recevrait plus de manuscrits de célébrités dont le seul nom vendrait les centaines de milliers d’exemplaires qui tirent le peloton de la grande et véritable littérature. Sansal est tellement terne, se répète tant, crache tant dans le puits où il a puisé son eau et sa gloire, que je suis curieux de lire son discours de réception à l’Académie française, surtout maintenant qu’il n’aura pas l’équipe de Gallimard pour le toiletter. Il tourne autour de lui-même parce que je ne peux croire que Joha ait un nombril, à moins qu’il ne se soit mis à séniliser : « Je regrette d’avoir commencé à écrire. » On en est à lui demander d’arrêter de parler. Il ventile le monde de mots qui ne riment à rien. On lui prête un verbe, il n’a que des récriminations nourries par l’on ne sait quel ressentiment, quel humour, quel sens du marchandage : « Dis-nous, Sansal, raconte-nous tout. »
La pléthore des alerteurs sur l’invasion musulmane de la France et la régénération de ses horribles quartiers perdus ont célébré en lui un allié arabo-berbère. Il s’est même trouvé un Joha tunisien, convolé en secondes émigrations en Israël, pour l’implorer de ne pas mettre à exécution sa menace de quitter la France : « T’en vas pas Boualem. » Il ne s’en ira pas, il n’a pas où aller. Un million d’euros pour passer d’Antoine à Vincent, quitte à passer sur la dépouille d’un Nora, ça convaincrait le plus irréductible et incorruptible des Joha. Je ne pense pas du reste qu’il s’offusquerait de cette chronique si toutefois elle lui parvenait. Il est sur son nuage, il n’est plus dans son patelin. On ne devrait pas s’indigner pour lui, il n’a plus besoin de prouver quoi que ce soit. Le traiter de Joha est encore le meilleur compliment qu’on puisse lui faire. Rien ne serait plus immortel que lui. On racontait ses aventures il y a mille ans, on racontera ses mésaventures dans mille ans. On n’arrête pas de changer les traits de Marianne, je demande à ce qu’on fasse de même avec ceux de Joha que Sansal introduit bollorément dans le panthéon des lettres françaises.
L’instant qui m’a décidé à rédiger ce billet a été quand j’ai lu cette phrase que seul un Joha passablement troublé par les lettres, à l’instar de Don Quichotte, pouvait prononcer : « J’ai pensé au suicide en prison. Mais alors dans une salle où on est 100, on ne peut pas. » Son geste aussi, la veille de la visite du « Saint-Père » en Algérie, joignant benoitement les mains à hauteur de poitrine pour lui demander je ne sais quoi en faveur de Christophe Gleizes. Je n’ai pas le choix, je devrai attendre le dénouement du film qu’on ne va pas manquer de lui consacrer pour lui retirer le titre que je lui décerne ou pour le lui concéder à perpétuité.
French
