Marty Supreme, un film par Josh Safdie

Marty Supreme, par Josh Safdie

 
 

Josh Safdie, 2025. Critique du père Denis Dupont-Fauville.

Petit vendeur de chaussures juif new-yorkais, Marty Mauser (Timothée Chalamet) est incroyablement doué pour le ping-pong, sport qui n’intéresse personne dans les États-Unis des années 50. Après un échec en finale des championnats du monde, prendre sa revanche devient pour lui une obsession : revanche sportive, mais aussi revanche sur une société qui l’ignore, des puissants qui le méprisent et le sort qui s’acharne sur lui.

À l’image d’une campagne de promotion hors-normes, Marty Supreme est un film survolté : dans son montage, dans sa musique, dans le jeu frénétique de son acteur principal. De magouilles en trahisons, de malchance en manipulation, le héros fantasque accumule les victimes au nom d’une quête de soi où le narcissisme pathologique le dispute à l’ambition contrariée.

Au long d’un foisonnement de situations conventionnelles et de personnages bien typés, l’histoire multiplie les clins d’œil et les rebondissements, évoluant progressivement d’une ivresse de vivre adolescente à une désillusion plus adulte, où le succès lui-même pourra être relativisé.

C’est probablement ici que se situe le véritable enjeu de l’œuvre – et aussi sa limite. Car en empilant, parfois à l’excès, les coups de théâtre et les frustrations, le propos consiste à dénoncer l’image la plus classique de l’Amérique. L’appétit de jouissance du héros se révèle le reflet atténué de l’immoralité des puissants ; la compétition sportive se joue tant de ses acteurs que de ses spectateurs ; la famille devient le lieu non de la gratuité mais de l’apprentissage du mensonge ; les valeurs démocratiques masquent les intérêts commerciaux et tout divertissement se révèle prétexte à domination (terrible description du public lors du dernier match).

Il est parfois utile, voire jouissif, de révoquer l’hypocrisie et de dévoiler l’envers du décor. À condition qu’il y ait un “endroit”, qui légitime une telle critique. Dans un monde où les mères n’aiment pas leurs enfants, où l’argent fait le malheur, où bêtes et hommes s’agressent, où l’amour se réduit au sexe et où l’humour juif lui-même est obscène, que reste-t-il à sauver ?

L’univers que Josh Safdie décline avec virtuosité avait certes des défauts, qui se manifestent aujourd’hui de plus en plus. Encore les idéaux n’étaient-ils pas totalement absents, ni les êtres si totalement dénués de profondeur que Marty Supreme nous l’expose. Si la fin du film, en inclusion avec son commencement, prétend s’émerveiller devant la vie, rien n’explique plus comment un tel émerveillement serait encore possible.

Dans un décor que nous aurions aimé aimer, le réalisateur contemple de haut des personnages sans qualités humaines ni solidarité réelle [1]. Comment l’Amérique serait-elle encore aimable, si elle-même cesse de s’aimer ? [2]

Denis DUPONT-FAUVILLE

 

[1] Il suffit ici de comparer la scène finale de naissance, où chacun laisse l’autre à son sort, à celle présentée par le film iranien Un simple accident, où des ennemis irréductibles s’unissaient pour qu’un enfant voie le jour.

[2] En ce sens, la leçon du présent film n’est pas sans évoquer le récent Une bataille après l’autre, mais sur un mode prétendument historique et non dystopique.

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