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Jacques Derrida : "J’ai senti qu’au fond, j’appartenais à cette solitude"

Jacques Derrida : "J’ai senti qu’au fond, j’appartenais à cette solitude"

 

 

Premier épisode de la série "A voix nue" consacrée à Jacques Derrida, sur France Culture, en 1998. Le philosophe, décédé en 2004, se souvient de son enfance en Algérie. Une période marquée par la lecture décisive des Nourritures terrestres d’André Gide.

Dans ce premier entretien de la série ‘’A voix nue’’ enregistré en 1998, Jacques Derrida, qui a alors 68 ans, raconte qu’il n’a pas oublié le traumatisme causé par son rejet de l’école, en 1942, parce qu’il était juif. Suivent trois années pendant lesquelles cet enfant d'Algérie, né en 1930, se consacre davantage au sport qu’à ses études, dans le but de se faire accepter de ses camarades.

Etudiant, Jacques Derrida lira plus tard avec ferveur livres et revues. Il commence à écrire son journal après avoir lu Les nourritures terrestres , d'André Gide : "_Comment écrire assez vite pour que tout ce qui me passe par la tête soit écrit ?"

 

 

AU MICRO

Ce traumatisme a provoqué en moi deux mouvements quant aux communautés diverses. D’un côté, le désir de me faire, de nouveau, accepter par les copains, les familles et le milieu non juif, qui était mon milieu. Et, par conséquent, de rompre aussi avec le mouvement juif de grégarité qui s’était, de façon légitime, constitué pour répondre à l’agression et au traumatisme. Je ne voulais pas appartenir à ce qui était la communauté juive […] je ne supportais pas l’enfermement dans cette communauté. En même temps, j’étais plus que sensibilisé, extrêmement vulnérable à l’antisémitisme. Les injures et insultes fusaient à chaque instant. Insultes […] pas seulement verbales, qui m’ont marqué à jamais et m’ont rendu vulnérable et hypersensible à toute manifestation d’antisémitisme et de racisme. Mais, simultanément, une rupture affective, profonde, avec le milieu de la communauté juive et tout ce qui pouvait rappeler d’une manière ou d’une autre ma propre famille ou communauté. Et cela, je dois dire, est resté. A la fois le sentiment, le désir de solitude, de retrait par rapport à toute communauté d’une certaine manière... je dirais presque, "nationalité". J’ai senti qu’au fond, j’appartenais à cette solitude [..] Dès que je vois se constituer même le mot de "communauté"[…], dès que je vois se constituer une appartenance un peu trop naturelle, protectrice, fusionnelle, je disparais.

 
* A voix nue : Jacques Derrida (1/5) * 1ère diffusion : 14/12/1998 sur France Culture * Production : Catherine Paoletti * Réalisation : Bruno Sourcis * Indexation web : Véronique Vecten , de la Documentation de Radio France

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