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Je suis en deuil de ma deuxième enfance, par Simone Uzan Joseph

Je suis en deuil de ma deuxième enfance

 

Je suis née en Tunisie. Très honnêtement, j'ai peu de souvenirs. Pourtant je sais qu'on y était heureux, qu'on avait tout. Nous vivions à Sousse, une belle ville paraît-il. Je me souviens des plages, de quelques beaux endroits. C'est flou mais c'était mon enfance. 

 

Comme beaucoup de juifs de Tunisie, un beau jour, on a tiré un trait sur ces années. Nous sommes partis. Tard. 1970. Plus tard que beaucoup de gens. Néanmoins, on a tourné la page pour une vie meilleure. 

 

Notre destination finale aurait dû être Israël. Mais j'ai cru comprendre qu'une personne de l'agence juive, avait fait un faux pas et nous sommes restés en France. 

 

La France nous a accueillis. La France nous "a pris dans ses bras". Et je me souviens de tellement belles choses. Difficile de résumer une quinzaine d'années sur le sol français. Après tout, nous vivions dans une belle banlieue et notre "assimilation" locale s'était très bien passée. Écoles élémentaire, primaire, le lycée, l'université. Nous avons tous connus les boums, les sorties éducatives, les voyages scolaires, les classes vertes, les vacances dans le sud, la douceur d'une belle vie à la française (il faudrait des pages pour l'expliquer.) La liste est longue mais beaucoup d'entre nous avons des souvenirs communs. Les premiers boulots, un jour, un véritable travail, bref nous avons mené une vie un peu similaire.

 

La France pays de ma deuxième enfance était pleine de joies, de bons moments. Jusqu'au jour, valises en mains, j'ai voulu voir ailleurs. Les Etats-Unis. Et beaucoup le savent, une fois goûtés, les Etats-Unis, c'est comme une drogue. On ne peut pas s'en passer. Mais chaque retour au pays (lisez la France) ne me donnait plus envie de rester. Il est vrai que le gain d'indépendance y a joué pour beaucoup mais l'Amérique, pour une franco-tunisienne, c'était l'Eldorado. 

 

Les allers et retours me faisaient prendre du recul. J'avais changé, mon ex-pays avait changé, vitesse grand V. La population était plus bigarrée, certains quartiers et banlieues inaccessibles, les choses d'hier avaient disparu derrière un nuage gris. La France, pays de mon enfance, je ne te reconnaissais plus. 

 

Et puis il y a eu le 11 septembre, nous les tuniso-franco-américains comme les américains, nous nous en sommes sortis plus forts. C'est ça l'Amérique, on tombe au plus bas mais on se relève très vite. La vie avait changé mais néanmoins, notre train train quotidien a repris. 

 

La terre a continué de tourner et un jour la France a vécu son 11 septembre... Et nous avons tous eu des larmes, un peu parce que la France c'est un peu nous.  Nous sommes partis mais un peu de notre coeur (chacun y trouvera son pourcentage préféré) y est resté. 

 

Et alors voilà, la France de notre enfance a disparu et les souvenirs, et les belles choses et tout ce que nous avons laissé derrière nous. La France de notre enfance, il faut l'enterrer avec ses souvenirs.

 

Le plus dur maintenant, ce  sont ceux à la recherche de leur 3ème patrie, nos frères de sang, nos coreligionnaires.  

 

"Paris, tu nous avais pris dans tes bras" Qui va ré-ouvrir ses bras pour ceux qui veulent partir? L'avenir nous le dira.

 

Simone Uzan Joseph (Sousse, Versailles, Los Angeles). 

Los Angeles

simonehj@icloud.com

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