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Leonard Cohen: verdeur des «vieilles idées»

 

Leonard Cohen: verdeur des «vieilles idées»

 

Comme tant d’autres, je viens de me farcir le flux continu d’Espace.mu, qui a su enfin imiter NPR aux USA ou The Guardian au Royaume-Uni. C’est-à-dire en offrant l’écoute intégrale d’un album attendu avant sa mise en vente officielle.

Voici donc les impressions de mes premières écoutes, en vrac, «track by track»:

Going Home:

Sur le ton d’une musique liturgique qu’on a enfarinée dans une moulée de microprocesseurs, le poète démantibule son propre personnage avec une minutie autodérisoire sans pareille, sorte de mise en garde contre tout personnage inoxydable, contre tout excès de mythification. Très réussi !

Amen:

Clean and sobre, le soliste y chante à peine. Les dames choristes y abattent le boulot mélodique. Tell me again y rime avec amen, avec finale de trompette synthétique sous des harmonies de clavier bon marché qu’enrichissent violons et guitares véritables. Kitsch, chantre balkanique, tzigane ou juif, bluesman, folk singer ou cowboy, c’est selon ! Et toujours le minimalisme de cette brillante poésie moderne, toujours ce ton de l’Ancien Testament téléporté dans la post-modernité. Leonard sait encore faire les choses en grand.

Show Me The Place:

Ce gospel à peine déglingué, Tom Waits pourrait l’entonner. Leonard y use de ses fréquences les plus graves pendant que ses dames (Sharon Robinson, The Webb Sisters) et ses instrumentistes à cordes reprennent la mélodie un ou deux octaves plus haut. Le piano s’y avère un tantinet country.

The Darkness:

Totalement blues. Guitares virilement grattées, sans subtilité aucune. L’acoustique a tôt fait d’être jointe par l’électrique, aussi par l’orgue Hammond, la basse, la batterie et les choeurs. I’ve got no future I know my days are few chante le septuagénaire.

Anyhow:

Le narrateur y est maltraité, mal aimé… et il a quelque chose à se faire pardonner. Il implore sa partenaire de finir ça en beauté. La demande s’étale sur un blues pianistique et de vieux sons de synthès. Le pont est enrichi de cuivres, de choeurs et du tintement subtil des cymbales.

Crazy To Love You:

Ce qu’il a ramé, le vieil homme, pour aimer sa douce. Depuis le début de cet opus, c’est là que Leonard fait l’effort de chanter plutôt que dire. Rien d’autre qu’une guitare folk derrière cette voix d’outre-tombe, pour employer un euphémisme.

Come Healing:

L’approche est country, folk, petite musique de chambre harmonisée à plusieurs voix, cordes et claviers. On dirait presque un chant de Noël ! Comme le titre l’indique, la guérison de l’âme est au coeur du propos.

Banjo:

Encore un blues au-dessus duquel papillonnent les voix de femmes. Le narrateur y observe un banjo brisé au bord de l’eau, repoussé sur la rive par les ondes d’une mer «sombre et infestée». Le superbe pont de cuivres et de bois, très jazz primitif, fait grimper les enchères, l’épilogue s’annonce superbe.

Lullaby

Cette berceuse, de prescrire le narrateur à sa douce, sert à calmer le jeu d’une nuit qui pourrait s’avérer longue. Country blues teinté de gospel, l’angle musical se veut minimaliste. Le choeur pratique ici le «call and response» typique de la musique afro-américaine, s’en dégage un nuage d’esprits pacificateurs.

Different Sides

Sur un R&B sciemment ralenti, claviers, batterie et choeurs servent les infragraves de l’organe vocal. Leonard y barytone que nous sommes de chaque côté d’une ligne que personne n’a tracée. Devinez où il mènera cette introduction.

En somme:

Voilà à mon sens le meilleur album de Leonard Cohen depuis The Future, ce qui n’est pas peu dire.

À 77 ans, ce relent d’inspiration n’est pas insoupçonné.

Jusqu’à ce qu’il se fasse escroquer par son agent et perde une large part de sa fortune, l’homme menait une vie plus spirituelle qu’artistique. On ne sentait plus chez lui le feu des grandes années, on soupçonnait même une certaine fatigue. Le fondu de sortie a été brusquement interrompu et la contrainte financière semble avoir été bénéfique, enfin plus pour le créateur que pour le praticien zen.

Cohen fut magistral sur scène lors de sa dernière tournée, l’un des plus beaux récitals de chanson qu’il m’ait été donné de chroniquer.

L’inspiration, la finesse et la verdeur sont également au rendez-vous de cet Old Ideas. Sobre et sage, cet album a beau se fonder sur un paquet de «vieilles idées» musicales (blues, country, gospel, folk, traditions juives d’Europe orientale, etc.) et poétiques (les siennes en l’occurrence), notre Leonard n’en réussit pas moins cet amalgame idéal qu’il n’arrivait pas à couler dans Ten New Songs ou Dear Heather.

 

 

http://blogues.cyberpresse.ca/brunet/2012/01/24/leonard-cohen-verdeur-de...

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