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MARINE LE PEN ET LES JUIFS DE FRANCE, par Alain Chouffan

MARINE LE PEN ET LES JUIFS DE FRANCE,

par Alain Chouffan

 

 

Selon l’Ifop, le vote juif en faveur de Marine Le Pen a beaucoup progressé (13,5 %) en 2012. Une progression due surtout à la « dédiabolisation »  de son parti et à sa surprenante stratégie de séduction envers les juifs. Enquête.

Pourquoi les juifs de France qui votent Front National sont-ils si réticents à l’avouer ? Pour certains responsables du Crif, le « vote juif » en faveur du FN n’existe pas. Ou il est infime ! « Pour un juif, dire qu’il vote FN, est pratiquement intolérable quand on connaît les idées affichées par le Front National. Donc, ils n’osent pas le dire », affirme Jérôme Culioli, président du Crif des Alpes-Maritimes.

Il n’y a pas, chez nous, à ma connaissance, un seul juif qui vote Le Pen.

« Mais il y a des brebis galeuses partout. Nous n’avons pas eu l’occasion de rencontrer ces gens-là. Certes, je ne vois pas chacune des 30 000 personnes de notre communauté. Il doit bien exister une minorité qui ne fréquente pas nos associations. Et puis, personne ne peut connaître le vote final ! Toute la difficulté est là ! » Roger Cukierman, lui, estime que les juifs qui votent Le Pen sont « extrêmement minoritaires ». Alors que Marc Knobel, directeur des études, est catégorique : il ne connaît pas de juifs qui votent Le Pen ! Il reconnaît cependant que « c’est quelque chose qui relève du choix personnel. Les gens ne l’affichent pas. Il y a sûrement une gêne, une honte. Je l’affirme, il n’y a pas de vote spécifiquement juif pour le FN mais seulement des électeurs isolés qui expriment un mécontentement à l’instar de tout autre citoyen français qui voterait FN. »

Si le « vote juif » n’existe pas, comment interpréter ces 13,5 % des voix chez les Français de confession juive en faveur de Marine Le Pen ? Quand son père, en 2007, n’en a recueilli que 4,4 % ? Vous avez bien lu : 13,5 % !(1) Un score énorme ! « Le FN serait-il devenu le parti le plus sioniste de France ? », s’interroge avec humour un jeune homme. Or, les instituts de sondage n’étant pas autorisés à pratiquer des tris par communautés, d’où vient ce chiffre ?   Le « vote juif » est très difficilement mesurable, s’étonne Jean-Yves Camus, politologue spécialiste de l’extrême droite. À aucun endroit les votes juifs ne sont suffisamment importants pour orienter la tournure d’un scrutin. On peut seulement constater que le vote juif en faveur du FN a augmenté depuis l’arrivée de Marine Le Pen. Mais aucune étude précise n’a pu en donner le niveau à l’heure actuelle. L’Ifop en accusation ?

Le directeur du département  Opinion et Stratégies d’entreprise, Jérôme Fourquet, s’en défend.

« Comptabiliser les voix d’une communauté juive numériquement très faible – 1 % – est un travail au long cours. Nous avons multiplié les études sur plusieurs années pour définir « des » votes juifs, et non « un seul » vote juif. Mais il faudrait aussi définir ce qu’est un juif. Ce qui n’est pas facile. Pour nous, ont été considérés comme juifs seulement ceux qui se sont déclarés de confession juive. Sans autre critère. » Explication suffisante ? Pas tout à fait. On insiste. Avec bienveillance, Jérôme Fourquet accepte de mieux préciser la méthode employée pour justifier ce chiffre de 13,5 % : « Cette analyse a été menée à partir d’une agrégation à grande échelle d’enquêtes effectuées par l’Ifop auprès d’échantillons nationaux représentatifs sur une période de dix ans – de 2002 à 2012 – et au sein desquelles la question de l’appartenance religieuse était posée. Une fois ce cumul effectué, on dispose d’un échantillon global de pas moins de 173 000 interviewés. Ce volume, plus que conséquent, a permis d’évaluer d’une part le poids et le profil de la population se déclarant juive et d’autre part d’observer son comportement sur les dernières élections. » Nous voilà donc mieux fixés sur les difficultés à « capter » le vote juif !

Jusque dans les années 70, les juifs votaient traditionnellement à gauche. Comment alors ont-ils basculé à droite  ? « Ils se sont « droitisés » au début des années 2000 », analyse Jérôme Fourquet, au moment de l’éclatement de la seconde intifada dans les territoires palestiniens. À ce moment, les actes antisémites se sont multipliés, en France, sans que la gauche ne reconnaisse officiellement la gravité de la situation ni le profil des auteurs. D’où un sentiment d’abandon pour de nombreux juifs de France. Nicolas Sarkozy, par sa politique sécuritaire et pro-israélienne, s’engouffre dans cette brèche dès 2002, et réussit à capter majoritairement ces votes juifs lors de son élection en mai 2007. Une année ou le vote FN était encore infréquentable. Les juifs de France ne sont pas amnésiques ! Ils n’oublient pas que le Front National descend de cette extrême droite que le père Le Pen n’a jamais reniée. Ni ses  « Durafour crématoire »…

Dédiabolisation ?

Tout bascule le jour où Marine Le Pen arrive à la tête du Front National, en 2011. D’un revers de main, elle chamboule l’échiquier électoral. En adoptant une stratégie de rupture totale avec son père, elle brouille les cartes. « Lui, c’est lui, moi, c’est moi. Et vous allez voir ! » Et que voit-on ? Les chambres à gaz ? Elle s’en démarque. Les camps nazis ? C’est le « summum de la barbarie ». De quoi étrangler de colère rouge le patriarche breton. Mais qu’importe ! Marine Le Pen, tel un bulldozer, écrase tout sur son passage. Les relents antisémites dont raffole « Monsieur détail » ? Elle les supprime de ses discours. Ce n’est pas suffisant.

Gilles-William Goldnadel, le premier, lui conseille d’aller plus loin : de « tuer le père ! » « Quelques mois plus tard, dit aujourd’hui cet avocat célèbre, elle fait cette fameuse déclaration au Point (2) ou elle reconnaît toutes les horreurs de la Shoah. Non seulement je ne me cache pas de cette rencontre, mais je la revendique et je m’en honore. Il n’y a que les imbéciles, les hypocrites et les nostalgiques des petits matins bruns pour ne pas le comprendre (3). Je n’ai pas besoin de préciser que je ne suis pas pour autant un soutien du Front National. » En 2009, Serge Moati la pousse dans ses ultimes retranchements. Sur ses insistantes relances, c’est dans son émission Ripostes, que Marine Le Pen parle de la Shoah comme de l’ « abomination des abominations ». « Ce fut une première, se souvient Serge Moati. Les sites du FN évoqueront alors mon harcèlement. Je lui rappelais en direct, que j’étais moi-même « un fils du point de détail » ». Point de détail auquel mon livre était dédié (4). »

La « dédiabolisation » du parti terminée, Marine Le Pen enchaîne sur son deuxième objectif : conquérir à tout prix l’électorat juif ! Rien que ça ! Profitant de l’inquiétude grandissante d’une partie de la communauté juive face à la montée de « l’antisémitisme islamique » elle lance cet incroyable slogan : « L’islamisme, voilà l’ennemi. » Elle veut apparaître aux yeux des Français, notamment juifs, comme le meilleur rempart. « Nous avons des ennemis communs : les Arabes !, ajoute-t-elle. Et les ennemis de nos ennemis sont nos amis. Incontestablement il y a un danger pour les juifs de France. Il faut les inciter à combattre ceux qui ont été lucides sur le danger de l’islamisme. Les Français juifs, leur nation, leur patrie, c’est la France » (5). Elle ira même plus loin quelques jours plus tard : « Nier que le fondamentalisme islamiste les a pris pour cible, c’est se mentir à soi-même, et c’est être dans le déni total. On refuse de le voir. »

Certains juifs ont-ils été convaincus ou sensibles à ce discours comme le confirme le sondage de l’Ifop ? Marine Le Pen fait-elle moins peur ? En tout cas, elle fait tout pour être « irréprochable » selon le mot de Roger Cukierman. Certes, le président du Crif a rectifié le tir, lors du 30e dîner du Crif, en février 2015, en précisant que « Marine Le Pen n’est pas une personne fréquentable ni irréprochable aussi longtemps qu’elle ne se désolidarisera pas des positions de son père ». Elle l’avait déjà devancé puisqu’elle n’a jamais raté une occasion pour se désolidariser de lui ! Alors, les juifs troublés par la déclaration de Roger Cukierman ? Sans doute. Deux témoignages vont dans ce sens. « Marine Le Pen n’est pas son père, estime Michel A., médecin ashkénaze, 58 ans, mordu de politique : elle n’est ni raciste ni antisémite, elle est patriote, c’est tout. Et elle a raison. Elle dit ce qu’elle pense et elle fait ce qu’elle dit, même si cela ne plaît pas à tout le monde ». Ou celui de Jean-Pierre D., 62 ans, juif d’Algérie qui ne mâche pas ses mots : « Je vote  Rassemblement bleu Marine et je l’assume oui, en tant que juif. »

Cet agent commercial demeurant à Antibes est seulement tout étonné qu’on le regarde longuement avec une mine interrogative. « Qu’est-ce qu’il y a à me regarder comme ça ! Vous voulez savoir pourquoi Marine Le Pen ? Eh bien, je vais vous dire ! Elle est notre bouclier, la seule qui nous défend contre l’immigration massive. Et pas seulement nous ! Elle défend aussi l’idée française, l’économie française. Je crois que Marine Le Pen peut endiguer la montée de l’islamisme dans les banlieues. Oui, je le crois sincèrement. » Ce qui est loin d’être l’avis de Serge Moati qui met en garde tous ceux qui seraient tentés par les mots de Marine Le Pen : « Attention, prévient-il, son logiciel, ses références ne sont pas antisémites ! Elle a remplacé le mot « juif » par « arabe » ou « immigré » ! Mais c’est la même haine… Seuls les mots et les cibles changent mais les boucs émissaires sont toujours là ! »

On l’a compris. L’opposition à l’immigration et la priorité donnée à la lutte contre l’islamisme sont les thèmes qui semblent séduire certains juifs dans leur vote. « Ils pensent qu’après tout, là où l’UMP n’a pas réussi le FN pourrait y arriver, analyse Jean-Yves Camus avant de s’énerver : voter pour le FN est une erreur par rapport à leur appartenance, tant pis pour eux. Ces gens sont myopes ! »

Louis Aliot en Israël

Reste enfin une question cruciale : Marine Le Pen est-elle antisémite ? « Je ne le pense pas mais le doute  subsiste, affirme Jean-Yves Camus. Marine Le Pen compte dans ses rangs des hommes comme Bruno Gollnisch qui tient des propos controversés sur les camps ou Frédéric Chatillon, ancien du GUD. » Et comment peut-elle l’être quand le grand-père de son compagnon, Louis Aliot est… juif ! Interrogé sur le fait de savoir si cette filiation pouvait masquer l’éventuel antisémitisme de Marine Le Pen, le vice-président de Front National, nous répond par texto : « En ce qui concerne ma mère, dont seul le père est juif, je ne pense pas que les questions soient liées. Marine n’est absolument pas antisémite. Point. » C’est clair ! Le père de sa mère est un juif d’Algérie, originaire de Médéa, naturalisé français par le décret Crémieux de 1870. Aujourd’hui, figure de proue du FN en Ariège, sa mère, Thérèse Aliot née Sultan, 76 ans, est retraitée de l’Éducation nationale.

Et pour ceux qui doutent encore, Marine Le Pen ne se cache pas d’avoir des amis juifs autour d’elle. Comme Michel Thooris, membre du comité central du FN, militant ultra-sioniste de 34 ans, et qui fut son conseiller politique lors de la présidentielle 2012, en charge des questions de sécurité. « Je suis juif par ma mère, dit-il, et je ne vois aucune incompatibilité avec un engagement militant au Front National. L’antisémitisme en France n’est pas le fait du Front National. L’islamisme et l’extrême gauche sont les deux courants qui diffusent le poison de l’antisémitisme. En luttant contre l’islamisation de la France, le FN protège la Nation et par conséquent la communauté nationale dont les Français juifs font partie à part entière. » Entretenant des rapports avec le pari d’extrême droite Israel Beitenou, il est à l’origine du voyage, en Israël de Louis Aliot, en décembre 2011. « Pour montrer aux Franco-Israéliens que le FN a évolué et que le parti de Marine Le Pen n’est plus de la génération de son père. »

Marine Le Pen est aussi fière de sa « grande amie » Shana Aghion, une artiste franco-israélienne chez qui « elle rêve d’aller en vacances pour visiter ce beau pays ». « Marine n’est pas antisémite croyez-moi, dit cette ashkénaze blonde aux yeux bleus qui pratique également les sports de combat. On se fréquente depuis plus de dix ans. Je ne l’ai jamais entendu dire du mal des juifs. Elle est franche, honnête et d’une grande sensibilité. C’est la sœur que j’aurais aimé avoir ! » Elle reconnaît cependant qu’il est difficile de la faire venir en Israël en simple touriste. « Mais elle viendra un jour, ajoute-t-elle avec conviction. Si on lui faisait aujourd’hui une invitation officielle, elle irait. Elle a toujours tendu la main pour y aller… »

En attendant de visiter Israël, Marine Le Pen croise la route de personnalités israéliennes, à New York. Ron Prosor, ambassadeur israélien à l’ONU, en novembre 2011, et tout récemment, Ehud Barak lors de la soirée de gala du magazine Time qui a classé la présidente du Front National parmi les « 100 personnes les plus influentes du monde ». Avec le concours de son épouse qui parle français, l’ancien Premier ministre israélien a échangé quelques paroles de politesse avec Marine Le Pen. L’entrevue aurait tout de même duré une dizaine de minutes. L’extrême droite antisémite serait-elle en voie de disparition grâce à la stratégie de dédiabolisation du Front National orchestrée par Marine Le Pen ? Les 13,5 % en faveur de Marine Le Pen n’est pas un chiffre innocent. Il montre qu’un tabou – celui de voter Le Pen pour les juifs – s’est un peu lézardé. Restera-t-il encore marginal ? Rendez-vous aux élections de 2017…

Alain Chouffan

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Il n y a pas chez nous a ma connaissance , un seul juif qui vote le pen ? Moi juif tunisien de france je vote Marine le Pen .

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