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Mort de Badreddine : pas les Israéliens

Rira bien qui rira le dernier Des dizaines de familles françaises soulagées par l’élimination du terroriste, dans l’indifférence générale de leurs compatriotes !

Mort de Badreddine : pas les Israéliens (info # 011805/16)[Analyse]

Par Michaël Béhé à Beyrouth © MetulaNewsAgency

 

Mustafa Amine Badreddine, le chef de la branche armée du Hezbollah, n’a très probablement pas été neutralisé par les Israéliens, contrairement à ce qu’avaient initialement rapporté la plupart des media de la région. En fait, les circonstances de sa disparition restent très floues, et cela nous a pris quelques jours d’enquête pour parvenir à énoncer la phrase précédente avec un degré de fiabilité digne de notre agence.

 

Quant au reste des détails de son élimination, ils sont pour le moins confus, même si le Hezb, le Mossad, les Iraniens et peut-être la CIA les connaissent mais n’ont pas intérêt à en dire plus pour le moment.

 

Le lieu de la mort du terroriste reste lui aussi un mystère ; selon les diverses sources, ce serait Alep, un convoi d’armes à destination de la milice chiite aux confins du Liban, ou une banlieue de Damas. C’est cette dernière hypothèse que soutient l’organisation d’Hassan Nasrallah, qui affirme que l’une de ses positions à proximité de l’aéroport international de Damas a été détruite suite à une violente explosion causée par un barrage d’artillerie attribué à un groupe rebelle.

 

Là, cela devient tout de suite plus compliqué : j’ai vérifié auprès de mes sources dans le camp du gouvernement alaouite et celles-ci me confirment qu’il n’y a pas eu de bombardement "ennemi" sur cette région entre mardi et jeudi, ni même d’attentat ou de guet-apens.

 

On se dit aussi qu’il serait étrange qu’une si énorme explosion ne cause qu’un seul décès, et précisément celui de Badreddine. Plus surprenant encore, voire grandement improbable, que la formation rebelle qui aurait fait le coup ne revendique pas son exploit.

 

Une autre anormalité consiste en cela que, lors des frappes israéliennes précédentes, le bureau de la Ména à Beyrouth est toujours parvenu à entrer en contact avec des témoins oculaires ou auditifs de ces raids. Or, dans le cas présent, dans les divers lieux de Syrie où nous avons des contacts, personne n’a rapporté d’attaque de la part des Hébreux.

 

On ignore donc où et comment le successeur de Jihad Morgnyeh, qui portait le joli surnom de "Brise-vertèbres" [inspiré du sabre à double lame d’Ali, Dhu al-Faqar] a perdu la vie. Il existait également un doute quant au jour de sa disparition, mais nous sommes parvenus à résoudre au moins cette énigme : le premier media à avoir annoncé la mort du chef milicien fut la chaîne TV al Mayadeen1 [les places, les rues, en référence aux manifestations populaires des Printemps arabes. Ndlr.] contrôlée par le Hezbollah, qui accusait initialement Jérusalem. Mais ce qui nous intéresse plus particulièrement est que la nouvelle a été diffusée mardi, ainsi l’affirmation d’al Mayadeen met fin aux spéculations concernant la date à laquelle Brise-vertèbres a cessé de respirer.

 

Par la suite, les nombreux media du Hezb ont cessé d’incriminer l’Etat hébreu pour accuser les "Takfir", le nom par lequel les chiites décrivent usuellement les rebelles sunnites.

 

Enfin ils n’exonèrent pas totalement les Israéliens, puisque, dans al Manar (le phare, l’organe officiel du Hezb), on expliquait : "Dans tous les cas, il ne s’agit que [de la perte] d’une seule bataille contre le projet des Américano-sionistes dans la région, dont les Takfir constituent la tête-de-pont, exerçant ainsi leur agression aux dépens de la Umma [nation arabe], de sa résistance, de ses Moudjahidine [combattants], de ses sanctuaires et de son peuple, libre et honnête".

 

On comprendra à la lecture de cet échantillon du discours allégorique des supplétifs des Iraniens en Syrie et au Liban, que les Takfir ne sont, dans cette emblématique, que les exécutants des Israéliens et des Américains. Dans ces conditions, il aurait été largement plus valorisant pour le Hezb et pour le souvenir de son shahid de prétendre qu’il a péri sous les coups de Tsahal que sous ceux de ses "va chercher".

 

On aurait eu droit à des menaces de vengeance terribles contre les Hébreux et à un nouveau délire de la part des propagandistes de la milice chiite, nous expliquant, à nous Libanais, que la Résistance armée est indispensable afin de protéger notre pays face aux assassins juifs.

 

Autre indice du fait que les Israéliens ne sont pas dans le coup : aucune sortie de leur aviation ni aucun tir de leurs missiles sol-sol n’ont été signalés mardi.

 

Mais ce qu’il y a d’étonnant est que les partisans de la thèse de la neutralisation de Mustafa Badreddine au cours de l’attaque d’un convoi d’armes, mardi, par les bombardiers à l’étoile de David, près de la frontière libanaise, avaient tort : cette attaque n’a pas eu lieu mardi, mais elle s’est cependant produite jeudi, alors que le cadavre de Brise-vertèbres était déjà froid depuis trois jours. Nous possédons suffisamment de sources et de témoins concordants pour être en mesure d’affirmer qu’un raid aérien de ce type a eu lieu jeudi dans ladite région. Était-ce une prémonition ?

 

Alors, qui a éliminé Badreddine et pourquoi ? Les hypothèses sont au moins aussi nombreuses que les ennemis que comptait l’exécrable bonhomme. Il était par exemple recherché par le Tribunal Spécial pour le Liban, qui l’avait inculpé in absentia, en juillet 2011, pour l’assassinat, en 2005, de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri et de 22 autres innocents. Son transfert en Syrie par le Hezb contribuait, entre autres, à le soustraire au mandat d’arrêt dont il faisait l’objet.

 

A-t-il été descendu par des tueurs à gages engagés par la très riche famille Hariri ? Ou était-il devenu un témoin trop gênant pour le clan al Assad, qui avait commandité l’attentat au Hezbollah ? Si c’était le cas, ce ne serait pas le premier "homme de confiance" sacrifié par le régime syrien dans cette affaire.

 

Connaissait-il trop de secrets sur les Iraniens, qui dirigent la coalition irano-alaouites-Hezbollah contre les Takfir, et dont Badreddine était un relai privilégié en Syrie et au Liban ? Se trouvait-il en porte-à-faux avec les projets de Poutine dans la région ?

 

Ou encore, est-ce que les Américains ou les Français, mettant à profit la chienlit provoquée par la Guerre Civile en Syrie, auraient enfin décidé de régler leurs comptes avec le cerveau des attentats aux véhicules piégés contre les Marines, le 23 octobre 1983, cantonnés à l’aéroport international de Beyrouth – 241 morts -, et, deux minutes plus tard, contre l’immeuble du Drakkar, dans la même ville, tuant 55 parachutistes français ?   

 

Cette hypothèse n’est pas la plus probable, Washington et Paris n’étant pas enclins à raviver une dispute avec Téhéran, le mentor principal de Brise-vertèbres. Nous n’avons trouvé aucune mention de l’assassinat collectif des paras du Drakkar dans les comptes rendus de la presse française couvrant la mort de Badreddine, à l’instar de la dépêche principale de l’agence semi-officielle AFPconcernant le sujet. Dans ce câblogramme, au chapitre "Qui est Mustafa Badreddine ?", l’élimination des militaires français, parmi une profusion d’actes attribués à l’individu, a été soigneusement soustraite de la connaissance du public français, le narratif de l’AFP étant répercuté "as is" par la quasi-totalité des media tricolores. Dans la région, nous sommes coutumiers du fait que la presse et la diplomatie françaises, ayant à bien des égards partie liée, occultent des agressions ayant touché ses représentants afin de préserver leurs auteurs et les organisations ou pays auxquels ils appartiennent de la vindicte de la population.

 

Nous notons également que dans le narratif officiel français, sans doute dans le même dessein, l’on cache au lecteur que la branche armée du Hezbollah, que commandait Badreddine, est classée organisation terroriste par l’Union Européenne.

 

Le Hezb est d’ailleurs, dans sa globalité, officiellement considéré tel une organisation terroriste par moult Etats et instances internationales, et notamment par l’ensemble des pays arabes. Mais certains décideurs dans l’ombre de la politique internationale à Paris ont décidé que l’information quant à la classification de cette milice au titre d’organisation terroriste, et de son chef ès qualité d’archi-terroriste ayant notamment massacré des soldats français, n’intéressait pas les Français ou qu’il était préférable qu’ils ne soient pas au courant de ces informations. Les mots "terrorisme" et "terroriste", n’apparaissent à aucun moment dans la dépêche de l’AFP précitée.

 

Pourtant, toujours pas rassasié de sang français après avoir assassiné les 55 paras du Drakkar, dans la même année 1983, Mustafa Badreddine attaque au Koweït l’ambassade de France, dans ce qui constitue un acte terroriste par excellence, de la part d’un quidam armé s’attaquant systématiquement à des civils. Il y sera condamné à mort et sauvé de la potence par l’invasion du Koweït par l’armée de Saddam Hussein en 1990, qui libérera le terroriste de sa prison.

 

D’autres conjectures concernant l’élimination de Brise-vertèbres ont été évoquées, comme celle d’une lutte pour le pouvoir au sein de la milice terroriste, alors que l’on dit son secrétaire général Hassan Nasrallah atteint par une maladie incurable à un stade avancé.

 

Les énormes pertes enregistrées par le Hezb et l’Iran en Syrie créent aussi de gros remous : les Israéliens estiment que la milice a eu 1 500 tués et 5 000 blessés mis hors de combat durant la Guerre Civile, ce qui correspond environ au tiers de ses effectifs les plus aguerris. Quant au Pasdarans, les pertes en hommes et en officiers ont été à ce point importantes lors de la bataille de Khan Tuman, près d’Alep, que le parlement iranien – c’est quasi de la science-fiction – a demandé la formation d’une commission d’enquête parlementaire au sujet de ce "massacre". Par ailleurs, la Ména libanaise a appris que des contingents iraniens ont été retirés du conflit et aussitôt remplacés par des Hezbollani libanais.  

 

On a aussi parlé, dans les journaux arabes, de l’explosion accidentelle de munitions ou de matériel dangereux, parmi ceux qui constituaient l’environnement coutumier du chef d’une faction participant au conflit syrien. Mais personne n’a non plus fait mention d’un incident de ce type, généralement très remarquable. Personne n’a parlé d’autres victimes d’un éventuel "accident de travail", ce qui rend cette piste aussi incertaine que les précédentes.

 

Ce qui est incontestable est que Badreddine n’est pas mort d’un rhume des foins, à l’instar de ses prédécesseurs Imad (à la fois le cousin et le beau-frère de Brise-vertèbres) et Jihad Morgnyeh, d’Hassan al Laqqis, et du premier secrétaire général du mouvement, Abbas al-Musawi, pulvérisé par les tirs d’hélicoptères israéliens au milieu d’un cortège de voitures lors d’une tournée au Liban-Sud en 1992.

 

Le job de chef d’une milice terroriste chiite, en guerre avec Israël, l’ensemble des sunnites et recherché pour des activités terroristes par plusieurs puissances occidentales n’offre visiblement pas la sécurité de l’emploi ni la promesse d’une retraite paisible. Quelles qu’aient été les circonstances de la mort de Mustafa Badreddine, elles étaient suffisamment opaques et indicibles pour contraindre le Hezb à raconter n’importe quoi.

 

Le mot de la fin revient à Brise-vertèbres ; sentant sans doute la faucheuse lui chuchoter un prochain rendez-vous à l’oreille, il avait dit récemment qu’il ne reviendrait au Liban qu’en martyr ou avec la victoire. Ce qui renforce la prophétie de Voltaire : même les terroristes n’ont pas le privilège de toujours se tromper.         

 

 

 

Note :

 

1al Mayadeen n’est plus diffusée sur Arabsat depuis le 6 novembre dernier, suite à la classification du Hezbollah en tant qu’organisation terroriste par les Saoudiens, qui sont propriétaires de ce satellite.

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