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Rencontre avec Gérard HADDAD

 

Rencontre avec Gérard HADDAD

Le dernier des justes… Ingénieur agronome, psychiatre et psychanalyste, sans oublier sa casquette d’écrivain, Gérard Haddad est né à Tunis, en 1940. Il l’a quittée peu après l’indépendance pour partir en France. Parce que les vents avaient un peu tourné. Mais il n’avait pas coupé le cordon ombilical. Il s’est tout juste absenté un temps, histoire de mieux y revenir.

 

 

Un chemin de vie plus tard. D’ailleurs il suffit de le rencontrer une fois, de l’écouter parler, de ses livres, de son vécu, de son métier, de sa judaïté, mais aussi et surtout de son pays natal, pour comprendre qu’il n’a jamais trahi le sens des origines. Ni celui de l’humanité qui l’habite. Et ce n’est pas par hasard qu’il est le traducteur de Leibowitz, et qu’il admire Maimonide. Rencontre avec un homme d’exception.

 

 

Gérard Haddad vous êtes ici à Tunis pour une série de conférences touchant divers sujets qui concernent votre champ d’action en tant que psychiatre et psychanalyste mais aussi en tant qu’écrivain…

 

Gérard Haddad :Oui effectivement, depuis le jeudi dernier, ça n’a pas arrêté. Des séminaires (à la faculté de 9 avril, à la Manouba, à la faculté de psychologie…), des colloques, mais aussi la présentation de livres. En fait ça a surtout porté sur mon parcours, et sur des livres que j’ai écrits, comme « Les folies millénaristes », « Manger le livre », qui sont sans doute mes ouvrages les plus importants, ou encore le dernier en date : « Les femmes et l’alcool ». Et puis, sur ce qui me tient particulièrement à cœur, à savoir la présentation du livre de Yeshayahou Leibowitz : « Corps et Esprit » que j’ai traduit, dans le cadre du colloque donné hier à la médiathèque française où j’interviens sur le thème «Cerveau et psychisme ».

 

*Justement, vous avez traduit plusieurs livres de Leibowitz, que l’on ne connaît pas forcément sous nos cieux ; pouvez-vous nous le présenter davantage…

 

Leibowitz c’est ce grand Monsieur Israélien qui a était violemment hostile à la politique des israéliens à l’encontre des palestiniens, et qui a lutté toute sa vie, et jusqu’à sa mort, pour la création d’un Etat Palestinien. Son livre : « Corps et Esprit » ne porte ni sur la question politique ni religieuse, mais sur les rapports des neurosciences avec la psychologie notamment. C’est très intéressant. Il y démontre, d’une manière incontestable, que la psychologie c’est une chose et les neurosciences une autre. Freud a dit la même chose à la fin de sa vie. Ce sont deux domaines indépendants les uns des autres. Les neurosciences ne pourront jamais expliquer ce que c’est que penser. C’est le grand mystère absolu, et Leibowitz l’explique très bien dans son livre. C’est le grand mystère absolu, sur lequel beaucoup se sont cassé les dents. Tous les hommes de science sérieux disent la même chose à ce propos.

 

*Vous dites vous-même, dans la postface du livre, citant Leibowitz en substance : « La raison est certes notre bien le plus précieux mais elle rencontre une limite infranchissable. Devant celle-ci, l’esprit dépose ses armes, et quelque chose autour du concept de causalité vacille… ».

 

C’est pour ça qu’on parle de «grand mystère ». Un être humain peut toujours vous surprendre et en ce sens, il n’est pas superflu de rappeler par exemple qu’un historien ne peut pas prévoir l’avenir. Et les « futurologues » se sont plantés à chaque fois. Qui aurait imaginé par exemple que l’Allemagne, si réputée pour sa grande culture qui brasse très large, allait devenir en 1920 un Etat nazi ? Et pourtant…

 

Moi-même, qui suis né en Tunisie, et qui projetais d’y vivre toute ma vie, qu’est-ce qui a fait que mon destin bascule ?

 

*C’est la question à laquelle on aimerait justement que vous répondiez, en nous parlant un peu de votre parcours, et de ce qu’on appellera « l’incident » de Bizerte.

 

Vous savez, la vie a des tournants et chaque tournant est constitué d’un traumatisme. En tous les cas, c’est comme ça que je l’ai vécu. Je suis juif tunisien, et dans ma famille, on l’est depuis au moins 2000 ans. Depuis Carthage au moins… Au départ, j’avais le projet de vivre ici, toujours ; mais en tant que citoyen à part entière, pas en tant que citoyen de seconde zone. Et ma vocation initiale était d’être médecin. J’avais quinze ans, et j’avais décidé que je serais psychiatre, médecin, et écrivain aussi. D’ailleurs c’est à cet âge que j’ai écrit mon premier livre. Mais je ne vous conseille pas de le lire !

 

Plus sérieusement, je vous dirais qu’après l’indépendance, la Tunisie n’était plus tout à fait vivable pour nous. Il y a eu des incidents, on ne peut pas le nier. Que j’ai raconté d’ailleurs dans mon livre « Le jour où Lacan m’a adopté ». J’étais à l’UGTT, et j’ai voulu me battre, aux côtés de mes compatriotes lors de l’évacuation de Bizerte. Mais des amis, qui me connaissaient pourtant bien m’ont insulté, et m’ont traité de « sale juif ». Ce fut réellement un choc pour moi ! C’était des bizertins, et ils étaient probablement traumatisés, mais moi ça m’a traumatisé aussi. Alors je suis reparti en France. Et j’ai tourné la page. J’ai longtemps pensé que la Tunisie pour moi était une histoire finie après ça. Il y avait le problème moyen oriental, la vague « nasserienne », bref, beaucoup de facteurs étaient entrés en jeu.

 

Après, avec le recul, je dirais qu’il y avait aussi un autre facteur, très déterminant : le problème de la langue. Nous avions perdu le contact avec la langue arabe. Et le grand malheur des juifs de Tunisie, c’est qu’ils ont perdu le contact avec la langue du pays. Et pour moi ce n’est pas rien, car la langue, c’est la culture, c’est une pensée. C’est un peu comme si on rompait le fil de quelque chose d’essentiel… Une appartenance…

 

*En matière d’appartenance justement, et de filiations, qu’est-ce qui vous a mené à vous intéresser à Leibowitz, qui lui-même fût un grand admirateur de Maimonide ?

 

En fait, j’ai d’abord aimé Maimonide (Ibn Meimoun), qui lui m’a mené à m’intéresser à Yeshayahou Leibowitz, que j’ai rencontré en 1989. Et Leibowitz m’a complètement retourné sur le plan politique. C’est vrai que je m’étais senti rejeté, pour en revenir à mes années tunisiennes. Après cela je voulais aller à Cuba, parce que j’avais fait des études en agronomie tropicale, et à cause du communisme. Finalement, ça ne s’était pas fait et je suis parti au Sénégal où je suis resté cinq ans. Je me suis occupé du riz. Mais au bout du compte ça n’allait pas très bien. Alors je suis revenu en France et j’ai suivi, par le plus pur hasard d’ailleurs au début, une analyse avec Lacan. Une analyse qui a duré onze ans.

 

*Pourquoi êtes-vous allé en analyse ?

 

Parce que j’avais un problème très douloureux à ce moment-là, et j’étais vraiment très mal. L’analyse a provoqué petit à petit, une sorte de métamorphose, qui a changé tous les paramètres de ma vie. Professionnelle et intellectuelle. Elle m’a surtout fait comprendre aussi que j’étais fondamentalement croyant. Tout en étant débarrassé de la religion. C’est paradoxal, mais ça veut dire que je suis né Juif, que je mourrais Juif, et que le Judaïsme a toujours fait partie de mon être profond sans que je m’en rende compte. Le sentiment religieux habite l’humanité de tous temps, parce qu’il y a l’angoisse de la mort, il ne faut pas l’oublier, et la peur du vide…Et puis, ça m’a permis d’entamer –à trente ans- des études de médecine. Avec trois enfants.

 

*Sans transition, en quoi votre rencontre avec Leibowitz a-t-elle était déterminante sur le plan politique, et particulièrement pour ce qui touche au conflit israélo-palestinien ?

 

Leibowitz était un visionnaire, et il avait tout compris d’avance. A ce propos, je dirais que Ben Yehouda m’a beaucoup marqué aussi. Je l’ai d’ailleurs traduit également.

 

Le problème israélo-palestinien c’est d’abord des dates : le partage –injuste- fait par l’ONU en 1947. Puis la guerre des six jours en 1967. Et la grande « connerie » du sionisme moderne : celui qui a instrumentalisé le sentiment religieux chez les juifs pour les pousser à venir en Israel. Leibowitz avait écrit alors, sur les colonnes de Haaretz, que la plus grande tragédie du peuple israélien après Auschwitz, ça a été leur victoire en 1967. Il avait traité le gouvernement israélien de fasciste et de nazi. Et il a demandé aux soldats de déserter. C’était un homme très honnête. Je l’ai rencontré personnellement. C’est un prophète ! Toute sa vie était dans les bouquins. Je me rappelle aussi qu’il m’avait dit : « je n’en dors pas la nuit, tous ces enfants palestiniens qu’on tue, c’est horrible!».

 

Il a eu le prix d’Israel pour ses travaux scientifiques, mais Rabin avait refusé de le lui donner. Ce grand homme est mort en 1994, juste avant Rabin.

 

*N’a-t-il pas été inquiété pour ses prises de position très courageuses, et ses critiques de la politique israélienne à l’égard de la Palestine ?

 

C’était une manière de saint vous savez. Il était intouchable. Toute sa vie il était dans les livres. Mais l’avantage en Israel, même si on a quelques voyous, c’est que la démocratie, la liberté d’expression, sont quand même possibles. Voyez le film: Valse avec Bachir », et voyez « Lebanon »… Mais c’est vrai que le sionisme, en tant qu’instrument de propagande est particulièrement dangereux. J’ai raconté moi-même une fois comment les juifs avaient quitté l’Irak, et ça a été très mal accueilli. Généralement, les gens savent mais ne parlent pas, ne disent pas la vérité. C’était une opération politique du mouvement sioniste : ils avaient mis des bombes dans les synagogues en Irak et ont fait porter le chapeau aux arabes. Il l’ont fait aussi au Maroc, et probablement ailleurs aussi. Un Marocain m’a dit qu’il le savait, puisque lui-même déposait des tracts pour inciter les juifs à fuir le Maroc, en leur faisant croire qu’il allait y avoir un pogrom. Sauf qu’il m’a reproché de parler car pour lui, c’était une action légitime.

 

Pouvez-vous nous dire, en votre âme et conscience, si vous êtes parti de vous-même ou si on vous a chassé de Tunisie. C’est très important que les nouvelles générations connaissent la vérité…

 

Pour ma part, je suis parti parce que je me suis senti dans un grand inconfort, un inconfort extrême… Avec le recul comme je vous ai dit, je me suis rendu compte que ne pas posséder la langue, ça compte aussi, pour un intellectuel. C’est vrai que plus tard j’ai compris beaucoup de choses, en étudiant Maimonide par exemple. Ce qui m’a mené aussi à m’intéresser à l’Islam, dont je ne connaissais pratiquement rien. J’avais le regard d’un Européen sur quelque chose qu’il ne maîtrise pas.

 

*Mais vous avez co-écrit avec Hechmi Dhaoui un livre sur l’Islam…

 

Oui, « Musulmans contre Islam ?», et en ce sens, je dirais que ce qui est étrange, c’est qu’on continue à se déchirer, alors qu’entre l’Islam et le judaïsme, il n’y a pas tellement de différences. Il faut qu’on parle ensemble, qu’on dialogue ensemble, c’est très important !

 

Pour revenir à la Tunisie, je ne dirais jamais assez combien la grande chance de ma vie ça a été d’être né en Tunisie. Serge Moati le dit aussi, Philippe Seguin le disait.  Et ce n’est pas pour rien. Serge Klarsfeld qui était là pour parler de la Shoah, et qui n’est pourtant pas Tunisien l’a dit : La Tunisie a été le seul pays au monde occupé par les Allemands, où il n’y a pas eu d’extermination de Juifs. C’est vrai qu’il y a eu quelques cas de «Salauds » qui se sont mal comportés, mais la masse de la population tunisienne a été protectrice. Et puis Moncef Bey aussi a été plus que courageux. Il avait déclaré fermement : «il n’y a pas d’arabes ni de juifs, ce sont tous mes sujets. Si vous leur mettez une étoile jaune, je la mettrais aussi… » A cet égard, nous sommes beaucoup à demander à ce qu’il soit considéré en Israel comme « Juste de la nation », et j’espère qu’on y arrivera un jour. Nous n’avons pas de « dette de sang » entre juifs et arabes en Tunisie. Globalement, le bilan est positif.

 

Par ailleurs, profitons du fait que nous sommes en Tunisie pour demander justice pour le peuple Palestinien.

 

La Tunisieest à mon avis un pays exemplaire pour ça. Depuis Bourguiba et le discours de Jéricho. Parce qu’aussi, la reconnaissance de la douleur de l’autre est importante. La douleur des Palestiniens est immense, et nous ne la reconnaissons pas…

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