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Seul un Tunisien sur quatre s’est inscrit pour élire la Constituante

 

Seul un Tunisien sur quatre s'est inscrit pour élire la Constituante

Par Thierry Brésillon 

 

 

Depuis le 11 juillet, les Tunisiens sont appelés à s'inscrire sur les listes électorales en vue de l'élection de l'assemblée constituante le 23 octobre. Il était hors de question en effet d'utiliser un fichier électoral grâce auquel même les morts avaient le droit de vote, certains vivants pouvaient voter plusieurs fois et d'autres déposer leur bulletin dans l'urne sans même le savoir.

On s'attendait à voir les pionniers du printemps arabe, après des décennies d'élections truquées, de dictature policière, de liberté d'expression bafouée se lancer avec enthousiasme dans l'expérience d'une élection libre et transparente pour choisir leur régime politique. A l'inverse du modèle égyptien, où une réforme constitutionnelle cosmétique a été adoptée par référendum, la pression de la rue avait imposé en Tunisie, une assemblée élue pour refonder totalement le régime. Or, les Tunisiens boudent manifestement cette première phase du processus électoral.

Sur les quelque 7 millions d'électeurs potentiels (pour 11 millions d'habitants), après trois semaines, seules 1,8 million de personnes étaient allées s'inscrire, dont seulement 20% de femmes.

Devant ce résultat décevant, l'Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), chargée d'organiser l'ensemble des opérations électorales, a décidé de repousser du 2 jusqu'au 14 août la fin de la période d'inscription.

Un air de fiasco

Le démarrage de l'opération avait été, il est vrai, chaotique. Seulement 165 000 personnes s'étaient inscrites durant la première semaine, faisant souffler un air de fiasco sur cette première étape du processus électoral. La procédure repose sur la présentation de la carte nationale d'identité et la lecture d'un code barre qui permet aux 460 bureaux d'inscription d'accéder au même fichier national. Les premiers jours, une panne d'accès au serveur (un grand classique) a bloqué le processus.

Aujourd'hui encore, les connexions ont quelques caprices, mais globalement le problème a été surmonté. La démarche en elle-même prend à peine plus d'une minute et peut être effectuée n'importe où en Tunisie (y compris depuis le 26 juillet, pour les Tunisiens à l'étranger). Une fois l'adresse de résidence, et donc de vote, actualisée, un reçu est remis au nouvel inscrit, avec un autocollant rouge « Je me suis inscris, je vote ! ».

Côté communication, l'ISIE n'a pas lésiné sur les moyens. Campagne d'affichage, encarts dans les journaux, spots TV, page Facebook, bannières internet et même, dans l'intérieur du pays, annonces par haut-parleurs à travers les villages.

Une preuve d'action citoyenne

L'effort a porté quelques fruits. Dans le bureau de Sidi El Béchir, un quartier populaire du centre de Tunis, la moyenne est passée de 200 à presque 500 inscrits par jour depuis le 25 juillet. Les files d'attente se forment et certains futurs électeurs ne rechignent pas à attendre parfois plus de deux heures. Les resquilleurs habitués à leurs anciens privilèges sont vite remis dans le rang.

Certains croient que l'inscription leur permettra de recevoir un peu d'argent, comme autrefois, quand le RCD octroyait une petite aide à des électeurs modestes. Mais dans l'ensemble, à l'instar de Jamila Binous, historienne, venue s'inscrire dans le bureau au cœur de la vieille ville de Tunis, prévaut « la fierté de participer à un moment unique de la vie la Tunisie » de la part de citoyens qui, pour la plupart, n'ont jamais voté.

Mais avec à peine 25% d'inscrits, on est encre loin du compte.

Protestation silencieuse

Cette démobilisation, au-delà d'une distance classique avec le politique, exprime deux malaises. D'abord, une perplexité devant une offre électorale totalement illisible. La Tunisie a passé à présent le cap des 100 partis légalisés. Dans un pays où seul le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) régnait, entouré de cinq autres servant de prétexte à un pluripartisme de façade, c'est beaucoup. Peu familiers des processus électoraux, certains croient d'ailleurs trouver dans les bureaux d'inscription des informations sur les partis.

Le choix d'élire une assemblée a fait passer directement la vie politique tunisienne de l'unanisme obligatoire au jeu des ambitions personnelles rivales et des manœuvres partisanes. Un spectacle qui dissuade beaucoup de potentiels électeurs de devoir choisir entre des partis jugés « tous malhonnêtes ».

Plus sérieux ensuite, le faible taux d'inscription exprime aussi une forme de protestation contre une transition en trompe-l'œil qu'on refuse de cautionner en participant aux élections. Dans plusieurs bureaux, des agitateurs sont même venus clamer haut et fort leur refus de s'inscrire.

A ce stade, néanmoins, le faible taux d'inscription ne compromet pas la réussite des élections. L'objectif de cette phase du premier processus électoral
post-dictature, était d'abord d'offrir aux Tunisiens une occasion de
manifester leur citoyenneté, comme l'a rappelé l'ISIE :

« L'inscription sur les listes électorales est nécessaire parce que c'est
une preuve d'action citoyenne d'une part, et une preuve d'inscription
volontaire d'autre part. »

 

Si techniquement l'inscription permet de confirmer le lieu de vote pour éviter les mauvaises surprises le 23 octobre, la liste des électeurs sera établie sur la base du fichier de la carte nationale d'identité. Il reste donc encore trois mois aux acteurs politiques tunisiens pour ressusciter l'élan populaire qui a secoué le monde arabe.

En partenariat avec RUE 89

 

L'article originel a été publié sous le titre :  Seul un Tunisien sur quatre s'est inscrit pour élire la Constituante
Lire l'article original : http://www.rue89.com/tunisie-libre/2011/08/02/seul-un-tunisien-sur-quatre-sest-inscrit-pour-elire-la-constituante-215836

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