CE DONT LA TUNISIE S’EST PRIVÉE - Paul Germon

CE DONT LA TUNISIE S’EST PRIVÉE - Paul Germon
 
 
 
 
Avant même de parler de politique, de statistiques ou de responsabilités historiques, il suffit de regarder les hommes et les femmes que la Tunisie a vus partir, ou dont les familles ont été conduites au départ.
 
À deux ou trois exceptions près, tous les noms cités ici sont ceux de Juifs originaires de Tunisie.
Ils n’étaient pourtant qu’environ 100 000, au sein d’une population de plusieurs millions d’habitants.
Cent mille personnes seulement, mais une présence considérable dans la médecine, la recherche scientifique, l’enseignement, le droit, l’économie, la littérature, les arts, l’architecture, le commerce, l’industrie et la vie intellectuelle.
Et encore, je ne parlerai ici, pour l’essentiel, que de quelques anciens élèves du lycée Carnot de Tunis et de quelques personnalités appartenant au même monde.
Comme si Tunis se résumait à Carnot et la Tunisie à Tunis !
Il y eut aussi Sousse, Sfax, Bizerte, Nabeul, Djerba, La Goulette et tant d’autres villes dans lesquelles les Juifs participaient pleinement à la vie et au développement du pays.
Yves Meyer, originaire de Tunisie, est l’un des plus grands mathématiciens contemporains.
Ses travaux sur l’analyse harmonique et les ondelettes ont profondément transformé le traitement du signal et de l’image. Ils ont trouvé des applications dans la compression numérique, l’imagerie médicale, l’astronomie et jusque dans la détection des ondes gravitationnelles.
Professeur à l’École polytechnique, à l’université Paris-Dauphine et à l’École normale supérieure de Cachan, il reçut en 2017 le prix Abel, l’une des plus hautes distinctions mondiales en mathématiques.
Il faut ensuite citer non pas un, mais deux Daniel Cohen, tous deux originaires de Tunisie, tous deux parvenus au premier plan dans des domaines entièrement différents.
Le professeur Daniel Cohen, médecin et généticien né à Tunis, fut l’un des pionniers mondiaux de la cartographie du génome humain.
Cofondateur du Centre d’étude du polymorphisme humain avec Jean Dausset et Howard Cann, puis acteur majeur de l’aventure du Généthon, il dirigea les équipes qui établirent au début des années 1990 la première grande carte physique du génome humain.
Il ne s’agissait pas encore du séquençage complet de l’ensemble de l’ADN humain, mais d’une étape décisive : dresser une véritable carte de nos chromosomes afin d’y localiser les gènes et de faciliter l’identification de ceux qui sont responsables de maladies.
Cette réalisation plaça la recherche française au premier rang mondial dans la connaissance du génome humain et ouvrit la voie à de nombreux progrès en génétique médicale.
Son homonyme, Daniel Cohen, l’économiste, né lui aussi à Tunis, fut l’un des économistes français les plus brillants et les plus écoutés de sa génération.
Normalien et agrégé de mathématiques, il devint professeur d’économie à l’École normale supérieure, dont il dirigea le département d’économie. Il participa à la création de l’École d’économie de Paris, qu’il présida, et dirigea également le CEPREMAP.
Ses travaux portèrent sur la dette des États et des pays en développement, la mondialisation, la croissance, le travail et les transformations du capitalisme.
Il possédait surtout un talent rare : expliquer simplement les mécanismes économiques les plus complexes sans jamais les dénaturer.
Jean-Paul Fitoussi, né à La Goulette et ancien élève du lycée Carnot de Tunis, fut lui aussi l’un des économistes français les plus importants de sa génération. (Encyclopædia Universalis⁠)
Professeur à Sciences Po, il présida pendant plus de vingt ans l’Observatoire français des conjonctures économiques, l’OFCE.
Spécialiste de la croissance, du chômage, des politiques macroéconomiques et de la construction européenne, il fut également associé à de nombreuses réflexions internationales sur la mesure de la richesse et du progrès social.
Avec Joseph Stiglitz et Amartya Sen, il participa notamment à la commission chargée de réfléchir aux limites du produit intérieur brut comme mesure de la performance économique et du bien-être.
Alain Maruani, physicien et universitaire, enseigna à l’École normale supérieure et à l’École polytechnique.
Il fut longtemps président de jury à l’École des Ponts et Chaussées et rédigea pendant des années des sujets de concours d’entrée à ces grandes écoles.
Il participa ainsi directement à la sélection et à la formation de plusieurs générations de scientifiques et d’ingénieurs français.
Son rôle ne se limita donc pas à la recherche ou à l’enseignement : il occupa une place importante au cœur même du système français des grandes écoles.
Margaret Maruani, née à Tunis, fut l’une des pionnières françaises de la sociologie du travail et de l’emploi des femmes.
Directrice de recherche au CNRS, elle démontra que les inégalités professionnelles entre les hommes et les femmes ne relevaient ni du hasard ni de simples différences individuelles, mais de mécanismes économiques et sociaux parfaitement identifiables.
Elle créa le MAGE, premier groupement de recherche du CNRS consacré au marché du travail et au genre, puis fonda la revue Travail, genre et sociétés.
Elle contribua ainsi à imposer ce domaine comme un véritable champ de recherche scientifique et reçut la médaille d’argent du CNRS.
À titre anecdotique, je précise qu’Alain et Margaret Maruani sont mes cousins.
Sydney Galès, né à Tunis, fut l’une des grandes figures européennes de la physique nucléaire.
Directeur de recherche au CNRS, il dirigea l’Institut de physique nucléaire d’Orsay, puis le GANIL de Caen, l’un des principaux centres mondiaux consacrés à l’étude des noyaux atomiques.
Il occupa également d’importantes responsabilités à l’IN2P3 avant de prendre la direction scientifique du projet européen ELI-NP, en Roumanie, consacré aux lasers de très haute puissance, aux rayonnements gamma et à la physique nucléaire.
Il fut en outre membre du panel de sélection du prix Nobel de physique de 2005 à 2009, responsabilité qui témoigne de la reconnaissance internationale dont il bénéficiait dans la communauté scientifique. (Institut des Études Avancées⁠)
Il ne fut donc pas seulement un chercheur de premier plan : il fut aussi un bâtisseur de grands instruments scientifiques et un organisateur de la coopération européenne.
Henri Bismuth, né à Tunis, devint l’un des pionniers mondiaux de la chirurgie du foie et de la transplantation hépatique.
À l’hôpital Paul-Brousse, il créa un centre de référence internationale consacré aux maladies et à la chirurgie du foie.
Il fut le premier en France à mettre en place un programme de transplantation hépatique et développa plusieurs techniques décisives : la réduction d’un foie adulte afin de le greffer à un enfant, la transplantation partielle et le partage d’un même foie entre deux receveurs.
Derrière ces termes techniques se trouvent des milliers de vies sauvées.
Il présida également l’Académie nationale de chirurgie.
Gabriel Coscas, né à Tunis, devint l’un des plus grands spécialistes français de la rétine.
Il fonda en 1970 le service universitaire d’ophtalmologie de Créteil et en fit une école de réputation internationale.
Pionnier de l’angiographie oculaire, de l’utilisation du laser et de l’étude des maladies de la macula, il joua un rôle déterminant dans le diagnostic et le traitement de la dégénérescence maculaire liée à l’âge.
Il forma plusieurs générations d’ophtalmologistes et participa également à la lutte internationale contre le trachome.
Paul Chemla, né à Tunis, ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé de lettres classiques, aurait pu mener une brillante carrière universitaire.
Il choisit le bridge et devint l’un des plus grands joueurs de tous les temps.
Champion du monde, vainqueur de la Bermuda Bowl, double vainqueur des Olympiades mondiales, champion du monde individuel et plusieurs fois champion d’Europe, il représenta la France au plus haut niveau pendant plus de trente ans.
Son intelligence du jeu, sa mémoire, son audace, son humour et son imagination en firent une véritable légende internationale du bridge.
Albert Memmi, né dans la Hara de Tunis, transforma son expérience de Juif tunisien, partagé entre plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs appartenances, en une œuvre universelle.
Dans La Statue de sel, il raconta ce déchirement identitaire.
Dans le Portrait du colonisé, il analysa les mécanismes de domination, de dépendance et d’exclusion avec une force qui fit de cet ouvrage une référence internationale.
Romancier, sociologue, essayiste et professeur, il donna à la Tunisie une place majeure dans la littérature et la pensée françaises du XXe siècle.
Éliane Amado Lévy-Valensi, philosophe, psychanalyste et universitaire, fut l’une des grandes figures du renouveau de la pensée juive française après la guerre.
Elle confronta la philosophie occidentale, la psychanalyse et les textes fondamentaux du judaïsme.
Ses travaux sur Freud, Jung, Moïse, Job et la tradition juive influencèrent plusieurs générations d’intellectuels.
Elle enseigna notamment à la Sorbonne, puis à l’université Bar-Ilan en Israël.
Gisèle Halimi, née Zeiza Taïeb à La Goulette, devint l’une des avocates françaises les plus célèbres du XXe siècle.
Elle défendit Djamila Boupacha, torturée pendant la guerre d’Algérie.
Elle transforma le procès de Bobigny en étape décisive vers la dépénalisation de l’avortement et mena le combat pour que le viol soit pleinement reconnu et jugé comme un crime.
Fondatrice de l’association Choisir la cause des femmes, avocate, députée, ambassadrice et écrivaine, elle contribua directement à modifier le droit français et la condition des femmes.
Georges Wolinski, né à Tunis, fut l’un des dessinateurs les plus célèbres de France.
Son trait immédiatement reconnaissable, son humour provocateur et son regard féroce sur la politique, les rapports entre les hommes et les femmes et les hypocrisies sociales marquèrent durablement Hara-Kiri, Charlie Hebdo, L’Humanité et Paris Match.
Il fut assassiné le 7 janvier 2015 lors de l’attentat contre Charlie Hebdo.
Olivier-Clément Cacoub, né à Tunis, obtint le Grand Prix de Rome d’architecture en 1953.
Architecte-conseil de la République tunisienne après l’indépendance, il conçut notamment le palais présidentiel de Carthage, le stade de Monastir, des hôtels, des équipements publics et des stations balnéaires.
Son œuvre s’étendit ensuite à la France, à l’Afrique, à la Russie et au Pacifique.
Il fut architecte en chef des bâtiments civils et des palais nationaux.
La Tunisie utilisa donc son talent, mais ne sut pas conserver durablement l’homme ni le milieu humain dont il était issu.
Le professeur Jacques Salat-Baroux, originaire de Sousse, fut un grand gynécologue-obstétricien français et l’un des pionniers de la fécondation in vitro.
Chef du service de gynécologie-obstétrique de l’hôpital Tenon, il appartint aux équipes engagées dans les premières grandes réussites françaises des « bébés-éprouvette ».
Son équipe fut l’une des premières en France à obtenir une naissance après fécondation in vitro.
Il consacra une part essentielle de sa carrière au traitement de la stérilité, à la procréation médicalement assistée et au don d’ovocytes.
Son parcours rappelle précisément que l’excellence juive tunisienne ne se limitait ni à Tunis ni au lycée Carnot : il était originaire de Sousse.
Il fut également le père de Frédéric Salat-Baroux, ancien secrétaire général de l’Élysée et gendre de Jacques Chirac.
Le professeur Marcel Hayat, né à Tunis, fut l’un des grands cancérologues et hématologues français de sa génération.
Ancien élève du collège Alaoui puis du lycée Carnot, il se spécialisa dans les leucémies et les lymphomes.
À l’Institut Gustave-Roussy de Villejuif, il dirigea le service d’hématologie, puis le département de médecine, et occupa également d’importantes responsabilités dans la direction de l’Institut.
Professeur de cancérologie à la faculté de médecine Paris-Sud, il participa au développement des traitements modernes des cancers du sang et forma de nombreux médecins et chercheurs.
Il ne faut pas le confondre avec David Khayat, autre grand cancérologue juif originaire de Tunisie.
David Khayat, né à Sfax, quitta la Tunisie alors qu’il était encore enfant et ne fut donc pas élève du lycée Carnot.
Il devint chef du service d’oncologie médicale de la Pitié-Salpêtrière, fonction qu’il occupa pendant près de trois décennies.
Il fut également le premier président de l’Institut national du cancer, participa à l’élaboration de la Charte de Paris contre le cancer et joua un rôle important dans la mise en place du premier Plan cancer français.
Daniel Houri, né à Gabès et ancien élève du lycée Carnot de Tunis, fit carrière dans l’économie, la banque et les grandes institutions financières françaises. (AfricaPresse.Paris⁠)
Après des études d’économétrie et d’administration des entreprises, il enseigna notamment les mathématiques à l’université Paris-II Assas puis à Paris-Dauphine. Il joua également un rôle dans l’introduction et la diffusion en France de la Rationalisation des choix budgétaires, la RCB, méthode destinée à améliorer la décision publique en confrontant les objectifs poursuivis, les moyens engagés et les résultats attendus. Il fut notamment responsable de formations consacrées à la RCB au sein du Service des affaires économiques et internationales.
Son parcours à HEC fut particulièrement remarquable : bien qu’il ne fût pas lui-même diplômé de cette prestigieuse école, il y fut recruté comme enseignant avant de devenir directeur général du groupe HEC.
Il occupa ensuite d’importantes responsabilités dans le secteur bancaire et financier.
Ancien banquier et administrateur notamment du Crédit Lyonnais, il fut nommé conseiller maître à la Cour des comptes en 1991 et exerça également des responsabilités au sein de la Commission de surveillance de la Caisse des dépôts et consignations. (Pappers Politique⁠)
Alain Amado, médecin et universitaire, s’inscrivit lui aussi dans cette tradition d’excellence médicale.
Comme tant d’autres médecins juifs originaires de Tunisie, il participa à la recherche, à l’enseignement et à la formation de générations de praticiens en France.
Le professeur Meyer-Michel Samama, né à Tunis, fut l’un des grands spécialistes internationaux de l’hémostase et de la thrombose.
Médecin, pharmacien-biologiste et professeur d’hématologie, il exerça à l’Hôtel-Dieu de Paris, où son laboratoire devint une référence dans le diagnostic et le suivi des troubles de la coagulation et des prédispositions aux thromboses.
Ses travaux contribuèrent au progrès de la connaissance et du traitement des maladies thromboemboliques.
Il forma des générations de médecins, de pharmaciens et de biologistes, parmi lesquels de nombreux Tunisiens, et participa à la constitution de réseaux internationaux consacrés à l’hémostase.
Le professeur Gérard Slama fut l’un des pionniers de la diabétologie moderne.
Chef du service de diabétologie de l’Hôtel-Dieu de Paris et professeur à la faculté de médecine Paris-Descartes, il fut notamment à l’origine de travaux majeurs sur le traitement du diabète par pompe à insuline.
Ses recherches contribuèrent à transformer la prise en charge quotidienne des diabétiques et à développer une médecine plus précise, adaptée au rythme de vie et aux besoins de chaque malade.
Il faudrait consacrer un article entier au seul domaine médical pour mesurer l’ampleur de la contribution des Juifs originaires de Tunisie à la médecine française.
Pierre Cohen-Tanugi, ancien élève de l’École normale supérieure et docteur d’État en sciences économiques, fit une importante carrière dans l’entreprise et l’édition.
Après avoir exercé des responsabilités de direction dans l’industrie et la finance, il devint directeur général du groupe Gallimard de 1991 à 2000.
Il dirigea ainsi l’un des plus prestigieux ensembles éditoriaux français, comprenant notamment les Éditions Gallimard, Denoël, le Mercure de France et Gallimard Jeunesse.
Il prit ensuite la direction de l’Institut de l’École normale supérieure et dirigea les activités de prospective et de recherche du groupe La Poste.
Son frère, Laurent Cohen-Tanugi, né à Tunis, est normalien, avocat aux barreaux de Paris et de New York, essayiste et spécialiste des affaires économiques et internationales.
Il exerça notamment au cabinet Cleary Gottlieb, devint membre du comité exécutif de Sanofi-Synthélabo, puis associé du cabinet international Skadden, avant de créer son propre cabinet.
Auteur de nombreux ouvrages consacrés à la démocratie, à l’Europe, aux États-Unis, à la mondialisation et aux relations internationales, il fut également chargé par le gouvernement français de conduire une mission sur la place de l’Europe dans la mondialisation.
Deux frères, deux parcours de premier plan : l’un à la tête de Gallimard et dans la prospective des grandes institutions françaises ; l’autre dans le droit international, l’entreprise et la réflexion géopolitique.
Victor Chaltiel, mon cousin, était issu du quartier juif de Tunis, avenue de Londres.
Parti de ce milieu modeste, il fut diplômé de la prestigieuse Harvard Business School.
Il créa et dirigea ensuite un groupe coté à Wall Street, réussissant au plus haut niveau du monde américain des affaires.
Mais son parcours ne s’arrêta pas là.
Il s’engagea dans la vie politique américaine au sein de l’équipe de John McCain, l’une des grandes figures du Parti républicain et candidat à la présidence des États-Unis.
En 2011, sans expérience électorale préalable, Victor Chaltiel se présenta à la mairie de Las Vegas.
Pour ce premier essai, face à de nombreux candidats, il obtint un score appréciable et se classa parmi les principaux candidats de cette élection.
Du quartier juif de Tunis à Harvard, de Wall Street à l’équipe de John McCain, puis à une candidature remarquée à la mairie de Las Vegas : son parcours résume à lui seul l’extraordinaire potentiel humain que la Tunisie a laissé partir.
Jacques Saada, né à Tunis, poursuivit sa carrière au Canada.
Universitaire, traducteur puis député fédéral du Parti libéral, il fut élu à trois reprises à la Chambre des communes.
Il devint ensuite ministre fédéral au gouvernement d’Ottawa. Sous le Premier ministre Paul Martin, il fut successivement ministre responsable de la Réforme démocratique, ministre de l’Agence de développement économique du Canada pour les régions du Québec et ministre responsable de la Francophonie. Il fut également leader du gouvernement à la Chambre des communes.
Trois ministères fédéraux au gouvernement canadien pour cet enfant de Tunis.
Son parcours montre, une fois encore, jusqu’où pouvait conduire cette formation tunisienne lorsqu’elle trouvait ailleurs un pays disposé à accueillir ces compétences et à leur permettre de s’exprimer.
Benjamin Haddad illustre, lui, la génération suivante.
Né à Paris en 1985, il est le fils d’un Juif tunisien né en Tunisie et le petit-fils de Juifs tunisiens venus s’installer en France. Il a lui-même raconté que ses grands-parents avaient quitté la Tunisie pour fuir l’antisémitisme.
Diplômé de Sciences Po et d’HEC, spécialiste des relations internationales, il travailla plusieurs années à Washington, notamment comme directeur Europe de l’Atlantic Council.
Élu député de Paris en 2022, il entra au gouvernement français en 2024 et devint ministre délégué chargé de l’Europe auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, fonction qu’il exerce encore aujourd’hui.
Avec lui apparaît une autre dimension de cette histoire : non plus seulement celle des Juifs nés en Tunisie et partis vers d’autres pays, mais celle de leurs enfants, devenus à leur tour universitaires, entrepreneurs, hauts responsables et, dans son cas, ministre de la République française.
Claude Hagège, né en Tunisie, devint l’un des plus grands linguistes français.
Professeur au Collège de France, polyglotte exceptionnel, il consacra ses recherches à la structure des langues, à leur diversité et aux menaces qui pèsent sur leur survie.
Il défendit avec passion le plurilinguisme face à l’uniformisation culturelle et linguistique.
Il constitue l’une des deux ou trois exceptions signalées au début de cet article.
Philippe Séguin, né à Tunis et ancien élève du lycée Carnot, fut député, ministre, président de l’Assemblée nationale puis premier président de la Cour des comptes.
Grand orateur, gaulliste social, adversaire déterminé du traité de Maastricht, il fut l’une des personnalités les plus marquantes de la vie politique française.
Il est le seul non-Juif de cet échantillon. Mais il grandit dans le quartier juif de Tunis, dans ce même environnement humain, culturel et scolaire dont sont issus tant des hommes et des femmes cités dans cet article.
Son parcours témoigne ainsi, lui aussi, de l’extraordinaire qualité du creuset tunisien de cette époque.
Cette liste demeure très incomplète.
Elle rassemble surtout quelques personnalités parvenues au premier plan, celles dont les découvertes, les responsabilités, les entreprises ou les œuvres ont dépassé les frontières de leur profession.
Mais combien d’autres faudrait-il encore citer !
Dans la médecine, la pharmacie, l’enseignement, le droit, l’ingénierie, la banque, l’industrie, le commerce, l’architecture, le journalisme, l’imprimerie, la musique, le cinéma, l’artisanat et tant d’autres secteurs, des milliers de Juifs originaires de Tunisie exercèrent leur métier avec compétence, intelligence et passion.
Tous ne devinrent pas académiciens, professeurs au Collège de France, ministres, grands patrons, champions du monde, chefs de service ou lauréats de prix internationaux.
Tous n’occupèrent pas le premier plan comme les noms cités ici.
Mais, là où ils travaillaient, ils firent briller leur entreprise, leur cabinet, leur atelier, leur commerce, leur hôpital, leur école ou leur profession.
Ils soignèrent, enseignèrent, créèrent, inventèrent, bâtirent, entreprirent, exportèrent, transmirent et formèrent les générations suivantes.
Et ils étaient issus d’une communauté qui ne comptait qu’environ 100 000 personnes.
Je n’ai parlé ici, pour l’essentiel, que de Tunis et du lycée Carnot.
Or Carnot n’était pas toute la Tunisie !
Il y eut quantité d’autres exemples à Sousse, à Sfax, à Bizerte, à Nabeul, à Djerba, à La Goulette et ailleurs.
Des médecins, des pharmaciens, des enseignants, des avocats, des ingénieurs, des commerçants, des industriels, des artisans, des artistes, des musiciens et des architectes participaient quotidiennement à la vie et au développement du pays.
De nombreux secteurs ne sont même pas abordés ici.
L’imprimerie, la musique, le cinéma, le commerce international, la banque, l’industrie, la pharmacie, l’artisanat, l’édition et tant d’autres domaines mériteraient chacun un article.
Et ces noms ne représentent que la partie la plus visible d’un monde beaucoup plus vaste.
On peut toujours discuter des circonstances, des responsabilités, des dates et des mots.
Mais les faits sont là.
Voilà un exemple de ce dont la Tunisie s’est privée en poussant les Juifs au départ !
 
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