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Circoncision : identité, genre et pouvoir, par Miriam Pollack

 

Circoncision : identité, genre et pouvoir, par Miriam Pollack

 

 

La circoncision est considérée comme la mitzvah (ou commandement) centrale du judaïsme. Même pour les juifs non religieux, la circoncision continue à être perçue comme le sine qua non de l'identité juive. Et pourtant, contrairement à tout autre sujet de controverse abordé par nous autres Juifs, celui de la circoncision ne doit pas être remis en question. Nous pouvons discuter calmement de savoir s'il y a un D-(ieu) ou pas, si D(ieu) est masculin, homosexuel, féminin ou neutre, ou si les juifs homosexuels doivent devenir rabbins. Cependant, contester la circoncision a toujours été perçu comme passant la limite. A lui seul, ce tabou est révélateur de la solidité des sentiments qui entourent cet ancien rite et de tout ce qui reste en dessous de la surface, dans l'épais silence, où de puissantes forces sont ramassées depuis des milliers d'années.

 

Pour tenter de comprendre le rôle de la circoncision dans le judaïsme, il ne nous faut pas seulement explorer l'injonction biblique trouvée dans la Genèse (17 : 10-12). Nous sommes également contraints de nous concentrer sur les fonctions desservies par la mutilation sexuelle masculine - socialement, politiquement, psychologiquement et individuellement - afin de voir quels sont et à qui appartiennent les besoins invisibles qui sont satisfaits. Certaines de ces informations nous viennent de l'érudition, certaines ne peuvent provenir que de l'examen des plus subtiles ramifications qui résultent de l'altération permanente des organes sexuels masculins.

 

La circoncision est loin d'être unique au judaïsme. Cependant, deux éléments distinguent la version juive de la coupure sexuelle masculine. Tout d'abord, dans le judaïsme, la circoncision est exprimée comme l'ordre divin qui scelle et perpétue l'alliance, la relation contractuelle et éternelle de D(ieu) avec le peuple juif. Ensuite, elle doit se faire le huitième jour de la vie du bébé. Mis à part ces identifiants uniques, la circoncision du judaïsme ressemble beaucoup aux rites de circoncision des autres sociétés.

 

Ce que j'ai l'intention de faire ici est de montrer que couper une partie des organes sexuels d'un enfant est fondamentalement une affaire de genre et de pouvoir. Cela est vrai que l'ordre soit divin, tribal, laïque, ou pseudo-médical, et concerne les petites filles aussi bien que les petits garçons.

 

Pour ceux d'entre nous qui ont grandi avec la normalité de la circoncision des nouveau-nés mâles, cela peut sembler une affirmation hardie, voire même scandaleuse. Comme Karen Ericksen Paige et Jeffrey M. Paige l'affirment dans leur livre : La politique durituel de la reproduction, des nombreuses théories avancées pour tenter d'expliquer la fonction des rituels de reproduction, toutes conviennent que "les buts du rituel sont rarement, voire jamais l'objet d'une connaissance consciente."

 

Dans toutes les sociétés circonciseuses, la circoncision répond à de multiples besoins non-exprimés, sociaux, politico-tribaux et sexuels. Paige et Paige prétendent que la circoncision fonctionnait originellement comme un moyen de réaliser par un rituel ce qui ne pouvait être accompli au moyen d'un arrangement politique : c'est à dire, le désamorçage d'éventuelles revendications concurrentielles de descendants masculins pour les mêmes ressources limitées. Dans les sociétés pré-industrielles, où les liens claniques et tribaux formaient la base de la sécurité économique et militaire, l'empressement du père à exposer, sacrifier et risquer sous le couteau le tendre organe du potentiel procréatif de son fils et la promesse de sa progéniture mâle était une spectaculaire démonstration aux aînés (lire les aînés mâles) de l'allégeance du père à la tribu, remarque faite par Léonard B. Glick dans Marked in your flesh: circumcision from ancient Judea to modern America. Pour cette raison, la circoncision est rarement un événement chirurgical privé. C'est bien plutôt une cérémonie communautaire accompagnée de fêtes et célébrations. La circoncision est typiquement une déclaration publique de conformité et donc pas seulement un évènement social, mais aussi une affirmation politique. Sans un murmure sur les véritables intentions hiérarchiques de cette cérémonie, le résultat fut toujours, et continue d'être, un rappel et une institutionnalisation d'une structure de pouvoir fondée sur le genre.

 

La date de la circoncision mâle complète les relations socio-politiques par des moyens moins évidents. Bien que l'âge de la circoncision varie largement dans les sociétés circonciseuses, ce qui est le plus universellement constant est l'exigence que la circoncision prenne place avant le mariage. Cette règle n'établit pas seulement le statut du père dans la communauté dominée par les mâles, elle travaille aussi à réaliser un autre objectif saillant : les filles à marier sont formées à considérer tout homme non circoncis comme indésirable, assurant par là la stabilité ethnique de la tribu. Les filles savent depuis l'âge le plus tendre qu'elles risqueraient l'ostracisme social en s'accouplant avec un mâle incirconcis. En enculturant tous les membres du groupe à la nécessité, la normalité et la supériorité morale de la circoncision, circoncire les enfants ne réaffirme pas seulement la structure politique et sociale de la tribu, mais aussi approfondit la formation identitaire du groupe. De cette façon, la circoncision fonctionne comme une incitation puissante et primaire à la cohésion du groupe.

 

A un niveau plus discret, la circoncision fait plus que restructurer une identité fondée sur des alliances contemporaines et historiques de genre et de pouvoir. A un niveau méta-historique et biologique, la circoncision agit pour renommer, recadrer et invertir notre relation primaire et fondamentale au féminin. Le fait que ce rituel d'appartenance tribale nécessite – dans une cérémonie publique – la coupure, l'épanchement de sang et l'altération de l'organe sexuel de l'enfant mâle n'est pas une coïncidence. Comme souligné par Glick, "Le sang féminin contamine, le sang masculin purifie." Il explique ainsi : "l'épanchement du sang mâle est un acte de consécration." En créant des liens historiques et sociaux par ce rituel sacrificiel, la circoncision fonctionne pour dépasser et transcender notre plus primaire système de relations maternelles et biologiques, en faisant apparaître "naturelle et inévitable" la hiérarchie patrilinéaire et patriarcale, comme le remarque Nancy Jay dans son brillant ouvrage : Throughout your generationsforever . Karen E. Fields, dans la préface du même livre, commente comme suit :

 

"Parmi les prétendues traditions, dans aucune autre institution religieuse majeure, la dichotomie de genre n'est plus constamment importante qu'elle ne l'est dans le sacrifice. Ceci est vrai non seulement des religions antiques et soi-disant primitives. Même chez les chrétiens contemporains, plus vivement l'eucharistie est comprise comme un véritable sacrifice, plus grande est l'opposition à ordonner les femmes…. En conséquence, une étude des sacrifices centrée sur le genre conduit à une compréhension nouvelle : le sacrifice comme remède d'être né de femme.

 

Semblablement, aussi bien dans les écritures hébraïques (Samuel 1 : 1) que dans le Nouveau testament (Matthieu 1 : 1-16 et Luc 3 : 23-38), la légitimité est établie en citant et répétant la lignée des géniteurs mâles. Non pertinents dans une culture à domination mâle, les noms des mères ne sont habituellement pas mentionnés.

 

La circoncision subvertit la relation de la communauté au principe du féminin donateur de la vie, non seulement en oblitérant la légitime identité de la femme dans la structuration du maillage historico-social de sa tribu, mais aussi en la banalisant et lui interdisant implicitement de reconnaître, beaucoup moins que d'agir, sur ses plus profonds instincts mammaires de protection de son enfant nouveau-né. Elle sait, longtemps même avant d'avoir conçu, que pour que son enfant mâle soit relié à la communauté mâle – passée, présente et future – et à un Dieu à image mâle, elle doit le remettre aux hommes armés d'un couteau pour couper, blesser et provoquer une grande douleur au très vulnérable organe sexuel de son nouveau-né. Comme d'habitude, les sentiments des mères sont écartés ou ridiculisés. Leur voix est tue, même à elles-mêmes.

 

Peut-il s'agir d'une coïncidence si nous avons des termes pour désigner la perte de puissance primaire pour les hommes mais pas pour les femmes ? Lorsque les hommes sont blessés dans leur virilité primaire, on dit qu'ils ont été "émasculés." Lorsque les femmes sont blessées dans leur puissance primaire de féminité, nous nous en apercevons rarement. Nous n'avons pas de termes, pas de structure conceptuelle, pas de mot pour nous plaindre et moins encore pour tenter de guérir l'expérience de la perte de la principale puissance femelle.

 

La blessure de la circoncision altère irréversiblement à la fois la mère et l'enfant : la mère est brisée au fondement de sa plus profonde sagesse matricielle, qui sait qu'elle doit protéger son enfant quoi qu'il arrive ; et le bébé, choqué et traumatisé, est brisé dans sa capacité de faire confiance aux bras protecteurs de la mère vers lesquels il s'est biologiquement et naturellement tourné comme vers sa source primordiale de sécurité. Depuis le début, la masculinité est maintenant définie comme ce qui doit être coupé de la mère et de tout ce qui est femelle, nourrissant et essentiel à la survie humaine. Les femmes sont ainsi rendues complices de ce modèle de maternité défini de façon masculine. Nancy Jay affirme : "Le genre est donc inégalé comme pierre angulaire de la domination." La circoncision est l'arme qui ne détruit pas seulement le prépuce d'un garçon mais excise aussi adroitement l'autorité maternelle sur le bien-être ultime de son enfant. Car s'il est interdit à une femme de se sentir autorisée dans son besoin instinctif de protéger son enfant nouveau-né, auxquels de ses propres sentiments pourra-t-elle jamais croire ?

 

Dans toutes les sociétés circonciseuses, le sacrifice subi par l'enfant est considéré comme un accessoire des forces sociales, politiques et/ou religieuses qui l'exigent. En particulier, le caractère extrême de la douleur du bébé est dénié, ignoré, ou bien fait l'objet d'innombrables plaisanteries. Parce que nous autres Juifs circoncisons à l'âge de huit jours, où un enfant est facilement dominé et où il ne se souviendra pas de l'évènement, nous considérons ceux qui circoncisent plus tard comme des barbares.

 

De nombreux juifs sont capables d'assister à un bris, c'est-à-dire à une circoncision rituelle, en regardant dans les yeux le bébé choqué, terrifié et hurlant, la tête agitée et le menton tremblant, pendant que son prépuce est détaché de la délicate surface du gland, coupé et écrasé, et que beaucoup d'entre nous concluent que cela n'est pas différent de la protestation habituelle d'un bébé lorsqu'on le change.

 

Nous ignorons ou choisissons d'ignorer non seulement ce que nos cœurs et nos entrailles nous disent mais aussi l'abondance des données scientifiques, de nombreuses fois répétées depuis plusieurs des dernières décennies, laissant peu de doute sur la réalité de l'expérience du bébé. Les rythmes cardiaque et respiratoire, comme les taux de cortisol des bébés qu'on circoncit attestent sans ambigüité de la conclusion que la circoncision est atrocement douloureuse pour n'importe quel bébé. Et, comme c'est le cas dans les autres traumatismes graves du développement néo-natal, les implications de séquelles durables dans le système nerveux central sont graves (pour les informations sur le sujet, consultez Male and female circumcision: medical, legal and ethical considerations in pediatric practice). La science n'a pas encore attaché son attention à identifier quelles peuvent être ces séquelles. Cependant, un minimum de conscience psychologique suffit à suggérer que les thèmes de la confiance, de la peur, de l'intimité, de la sexualité et du genre seraient des domaines rationnels de recherche universitaire. Alors que traumatiser un enfant n'est ni l'intention affirmée ni l'intention consciente de la circoncision, c'est un corollaire inévitable de la coupure des organes sexuels d'un enfant avec des altérations potentielles du système nerveux peut-être non précisées mais difficilement insignifiantes.

 

Bien que le fait soit vigoureusement dénié par les partisans de la circoncision, l'ablation forcée du prépuce a aussi des effets profonds et durables sur l'expérience sexuelle d'un mâle. Même dans l'antiquité, lorsque la circoncision était moins radicale qu'elle ne l'est aujourd'hui, la qualité unique du prépuce était reconnue. Dans le judaïsme biblique, la circoncision consistait à couper la partie du prépuce dépassant le gland, laissant la plus grande partie intacte. La coupure et l'ablation totale du prépuce entier, connue sous le nom de periah, ne fut inventée par décret rabbinique qu'aux temps hellénistiques en réponse à la pratique de certains juifs qui essayaient d'éviter d'être ridiculisés par leurs camarades athlètes grecs en tentant d'étirer leurs prépuces pour ne pas avoir l'air circoncis.

 

Le juif hellénistique Philon, au premier siècle après JC, et Moses Maïmonide, aussi connu dans la tradition juive du XIIème siècle comme le grand Rambam, écrivirent tous deux sur les conséquences de l'ablation violente de la partie la plus sensuelle de l'organe sexuel de l'homme avant qu'il soit en âge de comprendre ou de consentir à cette perte. Philon écrvit dans "Les lois spéciales" que "l'excision du plaisir [provoquée par la circoncision]… est tout à fait nécessaire à notre bien-être." Plusieurs siècles plus tard, C.J. Cold and J.R. Taylor confirmèrent dans le British Journal of Urology que les effets de la circoncision sur la sexualité étaient, en effet, significatifs, lorsqu'ils découvrirent qu'il y a plus de 20 000 cellules réceptives spécialisées de toucher fin dans le prépuce humain, qui fonctionne pour permettre des sensations et un contrôle beaucoup plus nuancés qu'aucun autre tissu pénien.

 

De surcroît, l'ablation du prépuce crée une perte secondaire de sensibilité : non seulement le tissu érogène le plus sensible de l'organe sexuel mâle a été ôté mais, avec l'âge, le gland perd sa couverture muqueuse, se dessèche et se kératinise. En particulier, à l'âge mûr, le gland du pénis circoncis a perdu beaucoup de son potentiel réceptif et l'homme a besoin de stimulation plus abrasive pour parvenir à l'orgasme. Souvent, cela se produit juste au moment où la femme devient péri-ménopausée et connait une diminution de lubrification vaginale. Le problème est habituellement identifié comme l'entrée de la femme dans la ménopause ; la contribution du partenaire circoncis est rarement reconnue. De façon subtile mais profonde, la circoncision fonctionne pour diminuer le potentiel de plaisir de l'homme, subordonnant son lien à sa partenaire à son lien à ses pairs masculins tribaux. Sans le moindre doute, Philon et Maïmonide savaient tous deux que, comme dans tous les autres aspects de la biologie, altérer la forme altère la fonction. Voici ce que Maïmonide, le grand philosophe, physicien et talmudiste, avait à dire dans son fameux livre : Le guide des égarés, écrit en 1160 :

 

"Le fait que la circoncision diminue la faculté d'excitation sexuelle et quelquefois même "diminue le plaisir est incontestable. Car si l'on a fait saigner ce membre à la naissance "et qu'on lui en a enlevé la couverture, il doit indubitablement être affaibli. Les sages, bé-"nie soit leur mémoire, ont explicitement affirmé : "Il est difficile à une femme avec qui un "incirconcis a eu des relations sexuelles de se séparer de lui. (Genesis Rabbah LXXX). "C'est à mon avis la plus forte des raisons en faveur de la circoncision."

 

Voilà bien les peurs patriarcales jumelles : la peur de la femme et la peur du plaisir. La circoncision est à la fois le véhicule et le produit, la menace et l'antidote qui calme et perpétue simultanément ces antiques terreurs. C'est là le résultat et la fonction véritable de la circoncision. La circoncision réalise cela par la violation du lien mère-nourrisson peu après la naissance, par l'amputation et le marquage de l'organe sexuel du bébé avant qu'il sache ce qu'il a perdu, en niant toute reconnaissance, en "matant" la mère au faite de son besoin instinctif de protéger son enfant ; en attachant le bébé à la communauté des hommes passés, présents et futurs et à une image mâle de D(ieu), en restructurant la famille et la société en termes de domination masculine ; et en blessant psycho-sexuellement la virilité encore endormie dans le bébé confiant. De toutes ces façons – socialement, politiquement, religieusement, ethniquement, sexuellement, tribalement et interpersonnellement – la coupure des organes sexuels de nos garçons est le pivot autour duquel le patriarcat exerce son pouvoir. La circoncision est un rite de domination mâle – domination et légitimation de la domination sur les autres hommes, les femmes, et les enfants, à la fois institutionnellement et personnellement. C'est l'essence du patriarcat.

 

Cependant, ce serait une simplification grossière que de caractériser le judaïsme comme une religion purement patriarcale, et il serait inexact de voir dans le judaïsme la source du patriarcat dans les religions occidentales. L'emphase catégorique et minutieuse sur cette vie, sur la sainteté de toute vie comme valeur organisatrice primaire à travers les textes bibliques et talmudiques est en complète contradiction avec la pratique de la circoncision. Enlever un tissu sexuel fonctionnel est nuisible : c'est nuisible à l'enfant, au potentiel de plaisir et à l'attachement sexuel de l'homme mûr, et à la mère qui est entraînée à renoncer à son lien sacré avec son nourrisson pour que sa masculinité soit redéfinie selon les termes de sa communauté.

 

Les rabbins expliquent que, parce que les femmes sont plus proches du divin à cause de notre capacité à donner la naissance et à assurer la vie, les hommes ont besoin d'autres moyens d'accéder à la spiritualité – la circoncision étant le principal. Cependant, l'idée que le traumatisme peut être un chemin de bona fide, beaucoup moins qu'un chemin éthique, vers une plus grande conscience spirituelle soulèverait de véhémentes protestations des néonatologistes et épigénétistes contemporains. Ce qui est contraire à l'éthique ne peut être spirituel. La dichotomie et la hiérarchie supposées et enseignées depuis des millénaires dans de multiples religions entre vitalité sexuelle et spiritualité est fausse et a conduit à des siècles de souffrance humaine. Le sexisme spirituel est toujours du sexisme et doit être rejeté.

 

Je me souviens de la première fois où j'ai appris l'existence du phénomène des mutilations sexuelles féminines. J'étais consternée. Comment peuvent-ils ? Comment quiconque peut-il ? Il m'a fallu des années pour entendre leurs voix : "C'est qui nous sommes, nous qui avons été pendant des milliers d'années." "Personne ne nous épousera si nous ne sommes pas coupées." "Les parties sexuelles intactes sont laides." Elles sont antihygiéniques." Puis, j'ai réalisé… nous disons les mêmes choses.

 

Oui, il y a des différences significatives entre les coupures mâles et femelles, mais il n'est pas honnête de revendiquer que l'une est physiquement et sexuellement insignifiante et l'autre barbare ; que l'une est éclairée, l'autre primitive. Immobiliser un enfant et lui couper les parties sexuelles de force est un abus sexuel. Nous n'hésiterions pas à utiliser cette qualification pour un individu ou une culture qui encouragerait la caresse sexuelle des enfants. Pourquoi pensons-nous que le découpage des parties sexuelles est acceptable ? La circoncision n'est pas sainte, elle ne transmet pas l'héritage spirituel juif, elle n'assure pas non plus la continuité juive.

 

Pour des raisons religieuses aussi bien que tribales et laïques, de nombreux juifs croient que "la circoncision assure notre survie." Sans la circoncision, nous disons-nous, le peuple juif disparaitra, prédiction très effrayante pour un peuple pour qui l'annihilation est une perpétuelle possibilité. Encore une fois, le sexisme transparent dans une telle affirmation n'est que trop apparent. Les mâles sont-ils les seuls juifs qui comptent ? La contribution des femmes juives est-elle hors de propos, invisible et insignifiante ? Plus fondamentalement, pourquoi les femmes juives peuvent-elles porter notre héritage spirituel et demeurer entières alors que les hommes juifs ne le peuvent pas ? Comment, en effet, la circoncision a-t-elle prolongé notre survie aux époques désespérées des purges des Juifs lorsque l'ennemi n'avait qu'à baisser les pantalons pour éliminer les mâles juifs ?

 

Aux Etats-Unis, où la plupart des hommes de plus de trente ans ont été circoncis, ou au Moyen-Orient où la circoncision est la norme pour les Musulmans, les hommes juifs nus sont-ils distinguables de leurs homologues non-juifs ? Et si la circoncision est la protection quintessentielle de l'identité juive, pourquoi avons-nous des dizaines de milliers de juifs aux Etats-Unis qui ont eu les parties sexuelles radicalement et en permanence altérées mais sont ignorants du judaïsme et complètement non-affiliés aux communautés juives ? La question de comment nous devons assurer et soutenir la survie juive est extrêmement grave, mais la réponse n'est pas la circoncision.

 

Un rabbin orthodoxe interviewé par Eliyahu Unger-Sargon dans son superbe film : Cut: slicing through the myths of circumcision, déclarait sans équivoque que la circoncision était équivalente à un abus sexuel. Cependant, cet homme réfléchi poursuivi pour justifier la pratique de la circoncision pour raisons religieuses, en disant que "c'est là que ça bloque." si vous êtes juif. C'est un commandement. Nous n'avons pas le choix.

 

Mais nous avons absolument le choix. Ce qui est sacré, c'est notre obligation de protéger l'intégrité et l'intimité de la totalité des parties sexuelles de nos enfants. Ils ne sont pas le territoire de la famille, de la communauté, ou de n'importe qui d'autre. Spiritualiser la blessure de la circoncision ne change pas le dommage, ni ne le rend éthique. Comme nous l'apprend le Deutéronome (30 : 6), ce qui est véritablement exigé de nous pour accéder au divin a à voir avec l'architecture du cœur, pas avec l'altération des parties sexuelles mâles. Créer un foyer juif joyeux et aimant et procurer à nos enfants une éducation juive significative et en profondeur, sont les seuls moyens authentiques que nous ayons pour assurer la survie. Couper les pénis de nos bébés ne le fera pas.

 

Ni dans les textes bibliques ni dans le Talmud, le brit milah n'est commandé par raison hygiénique. Cependant, aux Etats-Unis, la circoncision néo-natale de routine a été la norme, en dépit de la norme fondamentale de toute la pratique médicale U.S. qui impose que la chirurgie ne soit pratiquée qu'en dernier ressort et non en stratégie préventive, en particulier lorsqu'il s'agit de tissu sain sur des mineurs non-consentants. Pour ces raisons et d'autres, les sociétés médicales de Hollande, de Finlande, d'Australie, du Canada et du Royaume-Uni ont explicitement déclaré que la circoncision néo-natale de routine est médicalement déconseillée et contraire à l'intérêt de l'enfant. Promouvoir la circoncision pour de présumés bénéfices sanitaires n'est ni une position juive authentique ni une position médicalement valide.

 

La circoncision peut être un rite antique mais il est mauvais. A travers les âges, le judaïsme a fait preuve d'une capacité remarquable à muter dans la pratique et à conserver l'intégrité de son héritage spirituel. Le judaïsme n'a pas été vaincu lorsque le premier temple fut détruit, ni lorsque le deuxième fut rasé. Le rejet des sacrifices animaux comme mode premier de culte n'a pas entraîné un effritement de la spiritualité ou de la continuité juive. Légalement, l'identité juive est définie à la fois par la halachah (la loi juive) et par la cour suprême israélienne d'après le statut de la mère de l'enfant : si la mère est juive, l'enfant est juif. La circoncision ne l'emporte pas sur le lignage maternel.

 

Sans compromettre soit l'identité de nos enfants soit la survie de notre peuple, nous pouvons inviter tous nos enfants juifs, nos bébés filles et nos bébés garçons, à un brit b’lee milah, une alliance sans circoncision, et leur enseigner la sagesse, l'amour et la beauté de la tradition juive. A la différence du christianisme qui enseigne qu'un enfant est né dans le péché originel et doit être racheté, le judaïsme enseigne que l'âme est pure – seul le pénis à besoin de rédemption. La vérité est que le bébé tout entier est pur, corps et âme, y compris ses tendres parties sexuelles, et c'est à la fois une mitzvah et notre devoir le plus sacré de le protéger.

 

 

Traduit de l'anglais par Sigismond (Michel Hervé Navoiseau-Bertaux)

 

 

Ces vingt dernières années, Miriam Pollack, membre d'une synagogue conservatrice, a plaidé, localement et internationalement, en faveur de l'intactivisme. Elle est fondatrice/directrice du Centre pour l'alphabétisation et le language de Boulder, Colorado.

 

Citation : Pollack, Miriam. 2011. Circumcision: Identity, Gender, and Power. Tikkun 26 (3).

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