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Du bon usage de la nourriture et du jeûne, par Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France

 

Du bon usage de la nourriture et du jeûne

Avant les 17 Tamouz et 9 Av

 

Par Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France

 

La nourriture est au coeur de notre vie biologique mais aussi de notre vie sociale. Son

manque, avec ses conséquences désastreuses, affecte hélas une part croissante de l’humanité.

Sa surabondance a, elle aussi, à l’autre extrême, des effets néfastes pour la minorité qui en

bénéficie. Une forme de restriction alimentaire (la cashrout, le jeûne) nous met un tant soit

peu en situation de manque, à la fois pour nous détacher des automatismes de la

consommation vécue comme une évidence, un dû, une fin en soi, et pour nous mettre en

mesure, outre l’exigence abstraite de solidarité entre tous les fils de D-ieu, de ressentir dans

notre propre corps un peu de la souffrance et de l’incertitude des pauvres, et de nous ouvrir

plus aisément à une compassion agissante.

La nourriture sert aussi de marqueur social: «Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui

tu es». Adopter la spécificité alimentaire juive, c’est affirmer hautement sa singularité, attirer

l’attention, annoncer un programme qui n’est pas qu’identitaire mais aussi éthique, et qu’il

faut tenir. Pas seulement en paroles, mais en actes. Exercice périlleux.

Dès que nous décidons d’organiser notre vie en fonction d’une vision des choses qui

privilégie l’être sur l’avoir, nous nous écartons des modes de vie encouragés, voire imposés à

coups de matraque publicitaires, par une civilisation construite sur le gain et la consommation.

Le peuple juif a préservé son identité en sauvegardant, au milieu des civilisations les

plus diverses, la cashrout qui légifère sur l’alimentation permise et ritualise le repas.

Néanmoins, pour que cette vérité religieuse puisse s’adresser à l’universel, elle doit désigner

une expérience accessible à tous. C’est bien cette expérience que nous enseigne le Midrach à

propos d’Abraham. Après avoir offert l’hospitalité à ses hôtes – les trois anges (Gen. 23, 2-8) –

il invitait ces derniers à remercier Celui grâce à qui ils avaient mangé, c’est-à-dire perpétué

leur être. Ils voulaient alors – nous dit le Midrach – remercier Abraham lui-même; et c’est

ainsi que ce dernier leur faisait découvrir D-ieu comme Créateur, c’est-à-dire comme l’Etre

par la grâce de qui tout existe et tout subsiste.

Que le Midrach ait choisi le fait de se nourrir comme expérience religieuse est

hautement significatif. Il veut en effet désigner l’expérience fondamentale de la précarité de

l’être créé. Que l’homme doive manger pour vivre, que les plus hautes valeurs dépendent en

fin de compte de la nourriture, représente à cet égard un scandale philosophique et un

véritable mystère. Le repas est en ce sens, et en lui-même, une liturgie de la créature se

reconnaissant comme telle, c’est-à-dire fragile et dépendante.

L’attention aux mots que nous employons peut nous permettre de dégager la sagesse

qu’ils recèlent. En français, nous parlons de dé-jeuner. L’anglais est encore plus explicite

puisqu’il parle de breakfast, c’est-à-dire de rompre, de casser le jeûne. Le «déjeuner», au plein

sens du terme, vient restaurer les forces de celui qui a «jeûné», souffert du manque.

Le jeûne nous instruit donc de notre condition de créature dépendante de son Créateur:

en cela il est un «aliment» spirituel. Tel est l’enseignement du magguid de Koznitz: «Le jeûne

vivifie, le jeûne nourrit. En un mot, c’est le jeûne qui fait l’homme».

Mais le jeûne, comme toute réalité humaine, ne va pas sans certains dangers, car celui

qui jeûne est soumis, selon le Midrach, à une double tentation.

Tentation tout d’abord d’accorder à la nourriture plus d’importance qu’elle ne doit en

avoir. Jean-Paul Sartre, dans Le diable et le bon Dieu, a bien illustré ce danger en donnant la

caricature d’un ascète dont toute la conscience est polarisée sur la cruche qu’il porte à la

hauteur de sa bouche – mais il s’interdit d’en boire l’eau.

Tentation aussi de se croire fort, car il est vrai qu’un jeûne bien mené libère en nous

des potentialités psychiques, mentales et, espérons-le, spirituelles, insoupçonnées. On peut

alors s’imaginer supérieur aux autres. Risquer, aussi de passer du: «Que Ta volonté soit

faite!», qui suppose un véritable détachement par rapport au moi, à un sentiment égocentrique

de toute-puissance ou de superbe indifférence.

Ainsi, le jeûne est une épreuve. Il est l’occasion de passer au crible nos motivations. Il

est un révélateur, il nous fait apparaître en toute clarté pour ce que nous sommes.

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