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Hamid Barrada : Maghreb et Israël, des relations "sur la voie de la normalisation"

Hamid Barrada : Maghreb et Israël, des relations "sur la voie de la normalisation"

 

 

Propos recueillis par Michael Pauron

 

 

 

Pour le coauteur de L'Arabe et le Juif, Éditions Plon, 2004, les relations du Maghreb avec Israël s'apaisent d'elles-mêmes. Bien que toujours cruciale, la question de la Palestine est de moins en moins un point de blocage.

 

Fruit d'une histoire millénaire mais aussi des derniers bouleversements dans le monde arabe, le regard du Maghreb sur "ses juifs" change, et les relations des États de la région avec Israël aussi. Collaborateur de Jeune Afrique et auteur, avec Guy Sitbon, de L'Arabe et le Juif, Hamid Barrada décrypte les mouvements d'ensemble et les différences de perception à l'oeuvre au Maroc, en Algérie et en Tunisie.

JEUNE AFRIQUE : Comment les juifs sont-ils perçus au Maghreb aujourd'hui ?

HAMID BARRADA : Le regard des Maghrébins sur les communautés juives et, au-delà, sur Israël, a assurément changé à des degrés variables d'un pays à l'autre. Le Maroc s'est singularisé grâce à Hassan II, qui prêtait une attention toute particulière à "ses juifs". Dans les années 1980, l'ami Guy Sitbon, de retour d'un long séjour aux États-Unis, m'avait raconté que les Américains avaient vaguement entendu parler de la Tunisie [pays d'origine de l'écrivain-journaliste] mais connaissaient parfaitement le Maroc. À cette nuance près : pour eux, c'était un pays juif qui traitait convenablement sa minorité musulmane ! Passablement surpris par sa découverte, Guy voulait savoir combien il restait de juifs au Maroc. Environ 15 000 aujourd'hui si l'on compte large et de 3 000 à 4 000 si l'on compte serré. Parmi eux, André Azoulay, conseiller du roi, Serge Berdugo, président de la communauté juive, Robert Assaraf, cofondateur de l'Union mondiale du judaïsme marocain... C'est d'ailleurs Hassan II, soucieux que les relations avec les juifs marocains dispersés à travers le monde soient le meilleur possible, qui avait inspiré la création de cette union.

Il convient de rappeler que pendant la Seconde Guerre mondiale, la solidarité avec la communauté juive en proie aux persécutions des autorités du protectorat français avait été exemplaire et que, plus tard, le sultan avait tout fait pour la dissuader de ne pas rejoindre le nouvel État d'Israël. Mais le poids des lobbys, qui poussaient à l'exode, a finalement été décisif. Personne n'a oublié l'attitude du sultan Ben Youssef, le futur Mohammed V, sous le régime de Vichy. Au résident général venu lui annoncer qu'on avait décidé de procéder au recensement des juifs marocains pour leur infliger le port de l'étoile jaune, il avait lancé : "Ajoutez dix-huit !" Pourquoi dix-huit ? Autant que les membres de la famille royale ! L'opération a tourné court.

À la réflexion, cette position peu banale n'est pas pour surprendre : elle est en harmonie avec l'histoire de l'empire chérifien. Depuis le XVe siècle, les mellah sont accolés aux palais pour mieux les protéger, mais aussi, paraît-il, pour que l'on puisse bénéficier de leurs excellents médecins. Hier comme aujourd'hui, le roi est Commandeur des croyants, pas seulement des musulmans, mais aussi des juifs. Enfin, les quelque 600 000 juifs marocains devenus israéliens gardent des attaches fortes avec leur patrie initiale. D'ailleurs, au regard de la loi marocaine, ils conservent leur nationalité et ils sont nombreux à revenir, régulièrement, en pèlerinage pour les fêtes de la Hiloula.

Qu'en est-il dans les autres États du Maghreb ?

C'est la Tunisie qui a traditionnellement la politique la plus proche de celle du Maroc. De Bourguiba à Ben Ali, des relations privilégiées ont été conservées avec la diaspora. Le lobby des Tunes n'a pas perdu de sa vitalité, même après le Printemps arabe. Au contraire. De nombreux intellectuels juifs redécouvrent leur pays et prêtent main-forte aux démocrates laïques. On l'a bien vu lors de la rédaction de la Constitution, à propos de l'article sur la religion de la Tunisie. Ils se sont opposés à toute formulation faisant de l'islam une religion d'État. À ce propos, il est intéressant de noter qu'au Maroc la question de la religion n'a suscité nulle controverse pendant l'élaboration de la nouvelle Constitution. Le texte adopté stipule que "l'islam est la religion de l'État" [article 3], mais dès le préambule, il est mentionné que l'identité marocaine est enrichie par l'affluent hébraïque au même titre que les composantes arabophone-islamique, amazighe, saharienne, etc.

En Libye, Mouammar Kaddafi avait du mal à s'accommoder des relations du Maroc avec Israël. Lorsque Hassan II a reçu Shimon Pérès à Ifrane, en 1986, le traité qui liait depuis deux ans le royaume à la Jamahiriya dans le cadre d'une Union arabo-africaine a été aussitôt abrogé. Hassan II n'avait pas d'autre but. Il avait cherché néanmoins à apaiser le "Guide" en dépêchant auprès de lui son ministre de l'Intérieur, Driss Basri. Avec ce message : "Tu es jaloux, car tu as perdu tes juifs alors que nous avons su garder les nôtres !" On relèvera par la suite diverses opérations de séduction des hommes de Kaddafi en direction de personnalités juives d'origine libyenne installées notamment en Italie...

En revanche, les juifs originaires d'Algérie repliés sur la France métropolitaine après l'indépendance se trouvent dans une situation très complexe. Comme les autres pieds-noirs, ils ont gardé la nostalgie de là-bas mais les blessures de la guerre n'ont pas toutes cicatrisé. En dépit de la politique de réconciliation menée aussi bien par la France que par l'Algérie, les opinions restent crispées des deux côtés de la Méditerranée. Pour preuve, l'affaire Enrico Macias. Il avait été invité par le président Abdelaziz Bouteflika, en 2000, mais son éventuelle venue avait suscité une levée de boucliers. Des responsables de premier plan, comme Abdelaziz Belkhadem [alors ministre des Affaires étrangères], avaient éprouvé le besoin de manifester leur hostilité au "chanteur sioniste". Et le voyage n'a jamais eu lieu. Les efforts de réconciliation se sont poursuivis, mais les gestes sont rares, comme cette poignée de main furtive entre Ehoud Barak [alors Premier ministre israélien] et Bouteflika lors des obsèques de Hassan II, en 1999.

Quoi de neuf depuis le Printemps arabe ?

Il faut insister d'abord sur une donnée essentielle qui n'a pas fini de produire ses effets. La révolte portait sur les droits de l'homme, tous les droits de l'homme et rien que les droits de l'homme. Une revendication absolue, non négociable. "Dégage !" C'était partout la même exigence, à Tunis, au Caire, à Benghazi... Cette fois-ci, les ressorts classiques, incontournables, de la colère populaire dans le monde arabe - la Palestine, Israël, l'Irak ou l'impérialisme américain - sont totalement absents. Aucun drapeau américain ou israélien n'a été brûlé. Une cible unique : les potentats arabes. Du coup, la question palestinienne n'occupe plus une place aussi centrale dans les préoccupations des peuples arabes. Attention, elle n'a pas disparu : les jeunes qui se sont révoltés contre la tyrannie ne manqueront pas de manifester à la première occasion. La cause palestinienne reste essentielle, mais parmi les autres questions des droits de l'homme.

Quid des rapports avec Israël ?

On a l'impression d'assister à une normalisation rampante, inavouable mais acceptée. Tous les pays arabes ont solennellement reconnu Israël dans ses frontières de 1967. Le Qatar soutient le Hamas et commerce avec Israël. Dans l'opinion aussi, cette normalisation est en marche. Au Maroc, le documentaire du jeune réalisateur Kamal Hachkar, Tinghir-Jérusalem. Les échos du mellah [lire son interview p. 35], qui part à la rencontre des juifs de son village ayant émigré en Israël, a été produit par la chaîne publique 2M. Sa diffusion a suscité quelques remous, provoqués par l'Association de lutte contre la normalisation avec Israël, mais sans réelles conséquences.

Les velléités de normalisation demeurent néanmoins fragiles. Comme l'atteste cette scène vécue par Judas Azuelos, vivant entre Madrid et Paris et qui fut l'ami de Mehdi Ben Barka. Il se trouve un jour à Marrakech, place Jemaa el-Fna, lorsqu'un car déverse un groupe de touristes israéliens bruyants et démonstratifs. Il les observe, surpris, lorsqu'un Marrakchi l'apostrophe par un "shalom" très amical. Judas fait semblant de s'indigner et l'enguirlande en arabe : "Tu n'as pas honte ?" Le quidam change totalement d'attitude : "Excuse-moi mon frère, je croyais que tu en étais, hachak [mot de mépris qui signifie "sauf votre respect" et qu'on prononce lorsqu'on parle du chien, de la femme et du juif]." On passe en un tournemain du "shalom" de bienvenue au "hachak" de rejet et de mépris.

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