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La communauté livournaise de Tunis

 

La communauté livournaise de Tunis.

 

Dans l'étude du judaisme tunisien, un chapitre avait été jusqu'à présent peu mentionné sinon connu, c'est l'existence à Tunis d'une petite communauté juive d'originaires d'Europe. Voici quelques éléments de son histoire.

Après l'expulsion des juifs d'Espagne en 1492, les réfugiés s'éparpillent dans tout le bassin méditérannéen avec des fortunes diverses. En 1593, le Grand Duc de Toscane, Ferdinand 1er de Médicis, désireux de créer un port franc à Livourne, invite les marchands de toutes nations à s'établir dans la ville. Il leur promet une liberté religieuse complète, une administration communautaire autonome ainsi que des conditions fiscales avantageuses. Cela attire de nombreux commerçants juifs, originaires d'Espagne, du Portugal et Levantins. En quelques années, les échanges commerciaux avec toutes les villes de Méditerranée deviennent considérables.

Puis, au 17 ème siécle, plusieurs juifs de Livourne inaugurent des comptoirs à Tunis et une petite colonnie livournaise, " nation" dans le langage officiel, s'établit dans la ville. Peu à peu, elle se sépare de la communauté juive autochtone. Elle prend sa complète indépendance en 1710 avec, progressivement, un Grand Rabbin (1) , un corps rabbinique, une synagogue, un abattoir et même un cimetière. Malgré son faible nombre, 5 à 10% des juifs, elle accepte de prendre à sa charge 1/3 des impots dus par la population juive de Tunis. Cette petite communauté, appelée indifféremment livournaise ou portugaise, se renforce en nombre tout au long des 18 ème et 19 ème siécles et innove beaucoup dans le domaine commercial (2), apportant une prospérité indéniable à la ville de Tunis. Comme son origine était une source de fierté, les juifs tunisiens vont lui reprocher son orgueil, sa noblesse, son style de vie. Jaloux de sa relative indépendance, ce petit groupe, que certains historiens ont définit comme une aristocratie marchande, va lutter pour obtenir des droits identiques aux européens de Tunis, protégés par leurs Etats respectifs. Ce n'est qu'en 1846 que le Grand Duché de Toscane accordera aux nouveaux arrivants juifs à Tunis, la protection consulaire.

Cette petite communauté, évaluée à 1100 personnes en 1871, subit à la fin du 19 ème siécle des tentatives de déstabilisation de la part de quelques notables tunisiens, mus par une volonté d'égalitarisme et peut-être d'hégémonie. Elle va résister à ce conflit qui va durer de 1890 environ à 1898 (3).Un premier décret de dissolution de 1899 va rester lettre-morte. Dans les différents conseils de la communauté désignés puis élus au 20 ème siécle, il y aura une quote-part de livournais.

Mais l'ascention socio-économique de beaucoup de tunisiens dés les années 1890 commence à gommer les différences. Les mariages livournais-tunisiens, très mal vus jusqu'alors, de part et d'autre, se multiplient au 20 ème siécle, comblant le fossé social qui avait existé pendant trois siécles.

Un élément peu connu: elle servit de bouclier invisible (4) à toute la communauté juive, pendant les 6 mois d'occupation allemande en 1942-1943.

La communauté portugaise de Tunis sera dissoute en Février 1944 par un décret beylical et absorbée par la communauté tunisienne. Dans le cimetière du Borgel, le mur qui séparait les 2 aires de repos sera abattu. Pourtant, elle verra un des siens, Rabbi David Bembaron, accéder au poste suprême de Grand Rabbin de Tunisie, en 1947. Les contrats de mariage livournais persisteront, malgré tout, jusqu'en 1958, date de fermeture du tribunal rabbinique de Tunis.

Avec l'exode de la communauté juive dans les années 1960, cette diffférence avait été un peu oubliée. Mais les originaires de Tunisie concernés, les Lumbroso, Boccara, Bonan, Darmon et Fiorentino, se savent d'ascendance livournaise (5), ce statut se transmettant par le père dans les mariages juifs licites, conformément à la Halakha.

Il y a environ 20 ans, deux registres communautaires furent retrouvés et apportés à Jérusalem. C'est l'un d'eux, le plus ancien, qui vient d'être publié en Israel.

 

(1) La liste chronologique des Grands Rabbins de la communauté livournaise de Tunis a déjà été publiée.

 

(2) lettres de change, comptabilité, loyauté dans les affaires, mais également ceci: contrairement aux commerçants tunisiens, juifs et arabes, regroupés par professions dans les souk: souk des orfèvres, souk des parfumeurs, souk des poissons..., le souk el Grana comprenait des commerçants d'activités différentes et complémentaires; ce qui faisait dire aux ménagères: " qui veut marier sa fille doit aller au souk el Grana". Il y trouvera, en effet, tout ce dont il a besoin.

 

(3) En 1895, le Grand Rabbin de France, Zadok Kahn pressenti pour un arbitrage du conflit, rédige un mémoire en faveur du maintien de la communauté livournaise et de ses usages ancestraux.

 

(4) Dès Novembre 1942, le gouvernement italien demanda qu'on n'appliquât pas aux juifs tunisiens de nationalité italienne les mesures raciales envisagées par les allemands et il obtint satisfaction. Il fut ordonné aux troupes d'occupation de ne prendre aucune mesure contre les juifs de nationalité italienne sans en aviser préalablement le consul général d'Italie à Tunis. Le résident général, l'amiral Estéva et le Bey Moncef étant défavorables au port de l'étoile jaune qui excluerait les juifs italiens, le critère n'étant plus seulement confessionnel mais également national, personne ne la portat à Tunis. Cela n'empêchat pas l'existence d'un service des travailleurs juifs où de nombreux jeunes de Tunis y perdirent la vie, et les exactions et les spoliations qu'eut à subir la communauté juive.

 

(5) Une liste établie vers les années 1930 recense 191 patronymes livournais à Tunis.

 

E Elhaïk.

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