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La formation au combat en Syrie d´un djihadiste converti : Giuliano Ibrahim Delnevo

La formation au combat en Syrie d´un djihadiste converti : Giuliano Ibrahim Delnevo

 

Par A. Mahjar-Barducci

Introduction

Giuliano Ibrahim Delnevo, 24 ans, un Italien de Gênes converti à l´islam, a été abattu début juin au combat, aux côtés des rebelles en Syrie ; il a été identifié grâce à son passeport italien retrouvé sur lui. Delnevo s´est converti à l´islam en 2008, a pris le nom d’Ibrahim, et en 2012, est entré en Syrie via la Turquie pour rejoindre les rebelles oeuvrant au renversement du président syrien Bachar Al-Assad. Le père de Delnevo a été informé de la mort de son fils le 13 juin 2013, par un appel téléphonique de Syrie.

Parcours personnel

Giualiano Ibrahim Delnevo est né à Gênes, en Italie. Mesurant près d´un mètre 90, il excellait en arts martiaux [1] ; son frère aîné, Martino, ingénieur dans la marine, [2] réside en Allemagne. [3] Ses parents - Eva Guerriero, professeure de français à la retraite, et Carlo Delnevo, enseignant et « catholique pratiquant » auto-proclamé [4] - ont divorcé il y a dix ans.

Jusqu´en 2010, où il a terminé ses études secondaires à l´Istituto tecnico Einaudi-Galilei, Delnevo vivait dans l´élégant quartier résidentiel de Castelletto avec son père. Il a ensuite emménagé avec sa mère dans un appartement rénové du centre historique de Gênes. [5] Son père s’est installé dans le quartier de Carmine. L’un de ses professeurs de lycée a dit de lui qu’il n’était pas passionné par les études. [6]

Delnevo s’est inscrit à la faculté d´histoire de l´université de Gênes, mais ne s’est présenté à aucun examen et a abandonné ses études.

Il y a quelques années, Delnevo a épousé une Marocaine, lors d´une cérémonie islamique à Casablanca. Il disait que sa femme était une niqqabata – une femme qui porte le niqab. D’après son père, Delnevo l´avait rencontrée sur Internet. [7]

La conversion de Delnevo à l´islam

Après sa quatrième année de lycée (en Italie, le lycée dure cinq ans), le frère de Delnevo, Martino, lui trouve un job d´été dans un chantier naval de la ville portuaire d´Ancône ; là, Delnevo se lie d´amitié avec un groupe d´immigrés musulmans. L’un d’eux, un médecin syrien, était considéré comme le « leader » du groupe. [12]

Selon son père Carlo, c’est en fréquentant ce groupe d´immigrés d´Ancône que Delnevo a décidé de se convertir à l´islam. [13] Il explique la conversion de son fils en ces termes : « En Italie, il n’avait pas beaucoup d’opportunités, il ne voulait pas étudier, et il a échoué à un examen pour devenir charpentier. Peut-être que s´il avait eu de la chance, il ne se serait pas trouvé sur une voie sans retour ». [14]

En 2008, Delnevo s’est converti et a pris le nom islamique d’Ibrahim ; son bon ami de Gênes, Andrea Lazzaro, un ancien « punk », également converti, s’est fait appeler Umar. Le quotidien italien Il Corriere della Sera mentionne que Delnevo et Lazzaro, 24 ans, avaient été repérés lors de manifestations organisées par le mouvement fasciste de droite Forza Nuova, [15] connu pour ses positions anti-américaines et anti-immigrés. Avant de se convertir à l´islam, Lazzaro aurait fréquenté la Forza Nuova. On l’aurait également aperçu dans un cercle du mouvement du Front national néofasciste. Ce cercle se réunissait dans une librairie du centre-ville de Gênes. [16]

Selon Lazzaro, qui a refusé d´être interrogé sur la mort de son ami, Delvano et lui auraient emprunté deux voies différentes. Il mentionne toutefois qu’en décidant de se convertir, ils « ne voulaient pas suivre le troupeau ». Il affirme : « Nous cherchions un lien avec une transcendance qui dépasserait [le credo de vie] produire-consommer-casser sa pipe ». [18] Andrea est actif sur Twitter (@ UmarAndrea), principalement en anglais, et tient un blog, Ahl as-Sunna wa al-Jama´a - Italia (http://sunnita.wordpress.com/). Sur Twitter, il se décrit comme un « salafiste-soufi » : « al-Delianowi al-Kalabristani thumma al-Genovabadi, al-Hanafi al-Deobandi, al-Chishti/Qadiri/Naqshbandi » - originaire de Delianuova, de la région du sud de la Calabre et de Gênes, appartenant à l´école hanafite, de tendance salafiste deobandi, et des écoles soufies de al-Chishti/Qadiri/Naqshbandi. Delnevo lui-même a été aperçu en chemin pour la mosquée en habit soufi.

Lazzaro est également administrateur d´un forum en langue italienne sur l´islam, islam.forumup.it, sous le pseudo Aurangzeb ´Umarzai. Il énumère ses centres d’intérêt sur ce forum : « l´islam, Fiqh Hanafi, [comportement] Deobandi Maslak, Tassawwouf [attitude soufie] », et déclare qu´il réside dans « [l´école] de Genovabad madhhab, Hanafi-Deobandi. » En 2011, l´édition génoise du quotidien italien Repubblica rapportait que Lazzaro était le nouvel imam d´une « mossala », ou lieu de prière, à Gênes. [19]

Un imam génois : « Vous, les Italiens, exagérez toujours ; finalement, nous avons dû renvoyer les Italiens [de la salle de prière] »

Malgré sa forte foi, Delnevo ne participait pas à la vie de la communauté islamique de Gênes. Il assistait à la prière dans une salle de Vico Amandorla, à Gênes, près de la maison de sa mère, avec trois autres convertis italiens. [20] Il fréquentait également une autre salle de prière à Vico Vegetti, avec quelques autres convertis italiens. [21] Toutefois, selon les médias, on ne l’aurait pas vu sur ces lieux depuis près d´un an. [22] Un imam, Mohammed, de Vico Amandorla, a déclaré que Delnevo l´avait irrité en publiant une vidéo sur sa chaîne YouTube, « Liguristan TV » (Gênes est la capitale de la Ligurie), où il critiquait les éminents chefs religieux saoudiens qui intimaient aux croyants de ne pas se battre en Syrie [23].

L’imam Mohammed a confié au Corriere della Sera qu´il imaginait que Delnevo finirait ainsi. Selon l’article du journal, l´imam Mohammed aurait enjoint à Delnevo de trouver un autre exutoire à sa colère. « Vous, les Italiens, exagérez toujours. Finalement, nous avons dû renvoyer les Italiens [de la salle de prière]. Ici, nous prions, nous enseignons l´arabe aux enfants, et nous voulons éviter l´extrémisme. Quelque chose n’allait pas avec ce type et ses amis. Aujourd’hui cela semble cruel à dire, mais il n´avait rien à voir avec l´islam ». [24]

Selon des sources, Delnevo fréquentait sporadiquement le principal centre islamique de Via Sasso, à Sampierdarena, grand port et zone industrielle de Gênes. Salah Hussein, imam du centre et secrétaire général de la communauté islamique de la Ligurie, a déclaré que Delnevo « n´assistait pas souvent [à la prière], mais il faut souligner qu’il n’est pas obligatoire de se rendre à [cette] mosquée ; à Gênes, il y a d´autres lieux pour prier. Personne, ces derniers mois, ne m’a parlé de lui ou de sa décision d´aller se battre en Syrie. Sa [décision] était certes bel et bien prise, mais je n´avais jamais abordé ce sujet avec lui ». [25]

L’imam Salah Hussein a également mentionné que quand il a vu la photo de Delnevo dans les journaux, il l’a reconnu immédiatement, même si « son nom ne me disait rien ». Il a affirmé que Delnevo avait capté son attention les quelques fois où il avait fréquenté le centre, parce qu´il était habillé « comme un soufi » ; « Je me souviens qu´il portait une tunique blanche et un turban », a-t-il noté. [26] Et d’ajouter que Delnevo n´avait pas suivi « la voie traditionnelle de l´éducation religieuse ». [27]

L’ancien ambassadeur d´Italie en Arabie saoudite, converti à l’islam : « Giuliano se plaignait de n´avoir pas réussi à trouver du travail en Italie »

En 2012, Delnevo s´est entretenu en privé avec le Dr Alfredo Faysal Maiolese, ancien ambassadeur d´Italie en Arabie Saoudite, qui s´est converti à l´islam pendant son mandat, et est également originaire de Gênes. Dr Maiolese : « Il m´a confié qu´il revenait de la frontière turco-syrienne. Il a parcouru deux camps de réfugiés, mais n´a pas trouvé le bon contact, et n´a pas réussi à entrer [en Syrie]. Il s´est plaint de n’avoir pas réussi à trouver de travail en Italie, a affirmé que ses études ne lui servaient à rien. Il avait une étrange lueur dans les yeux, je lui ai dit de se calmer ; l’islam signifie aider, pas tirer. Il m’a dit qu´il aurait simplement dû mieux s’organiser, que la prochaine fois aurait été la bonne ; je ne l´ai jamais revu. » [28]

Le bureau du procureur de Gênes a enquêté sur Delnevo, quatre individus en provenance d´Afrique du Nord et un autre Italien (pas de Gênes), recrutés à des fins terroristes. Selon les médias, Delnevo avait été mis en examen dès novembre 2009, lorsqu’il s’était rendu à Londres pour rejoindre un groupe d´étude coranique et avait déclaré qu´il voulait devenir combattant pour l´islam. [29]

Rejoindre les rebelles en Syrie ; Giuliano : « Je me sens un peu comme Che Guevara »

Carlo Delnevo relate qu’avant le dernier départ de son fils pour le Moyen-Orient, il a ramassé une paire de jeans de son fils et a trouvé une carte d´embarquement pour un vol à destination de la Turquie dans une poche. Puis, fin 2012, il a essayé à plusieurs reprises d´appeler son fils pour organiser une rencontre, sans succès. Quand son fils a finalement répondu au téléphone, ce fut pour dire : « Papa, je suis en Antioquia [Turquie], je vais me battre en Syrie. »

C’est la mère de Delnevo, Eva Guerriero, qui l´a conduit à l´aéroport le 28 novembre 2012 ; il lui avait assuré qu´il voyageait uniquement en Turquie. « Il m´a dit qu´il allait en Turquie, et c’est tout. Il s´y était déjà rendu l´année précédente, et était rentré 10 jours plus tard. Mais je sentais que cette fois, ça allait être différent. Il voulut se rendre à Milan pour visiter le centre-ville ; je lui ai dit que nous aurions pu prendre le bus de Gênes, sans perdre trop de temps. Quel imbécile j´étais. Ce jour-là, je l´ai vu se prosterner et prier avant de monter dans l´avion. Il tremblait d´émotion. »

Le lendemain, sa mère décide de prendre le même vol et de le suivre, pour le rapatrier. Elle l’a cherché pendant trois mois ; elle n´avait pas d´adresse, juste un numéro de téléphone portable. Au début, il ne répondait pas à ses appels téléphoniques. Elle raconte : « J’ai découvert alors qu´il est passé par la plus haute montagne [...] Il a demandé à rejoindre à un groupe de combattants, mais a essuyé un refus. Finalement, il a trouvé sa qatiba [unité]. Il m´a dit que [combattre en Syrie] était son devoir. Pour aider les gens qui souffrent, qui ont été exterminés. Il racontait des choses horribles. ‘Ils ont besoin de moi’, m’a-t-il expliqué, quand j´ai finalement réussi à lui parler. ‘Mais moi aussi j´ai besoin de toi [ai-je dit]. Et je me suis souvenue que la veille de son départ, nous avions regardé un film sur Che Guevara ensemble : ‘Je me sens un peu comme lui’, avait-il souri. Ses camarades étaient ses frères. Je ne l’ai jamais retrouvé. » [30]

La mère de Delnevo confie qu´elle se retrouva très près de lui, à Reyhanli, ville turque proche de la frontière syrienne, et à Kilis, également près de la frontière syrienne ; elle était certaine qu´il se trouvait là le même jour qu’elle. « C’était un homme généreux. Un peu coglione [stupide] parce qu´il aimait trop. Il n´était pas facile de le côtoyer après sa conversion, mais il y croyait, et il voulait aider les autres. C´était un héros romantique ». [31]

Le recrutement de Delnevo

Plusieurs hypothèses ont été émises sur la façon dont Delnevo a été embrigadé pour rejoindre les combattants en Syrie. Selon le journal basé à Gênes, Secolo XIX, il aurait été « recruté » au Maroc, un pays qu´il visitait souvent. Ou encore via des contacts éventuels avec Sharia4Italy, un mouvement islamiste radical créé par un ressortissant marocain de 21 ans qui a été arrêté à Brescia, au nord de l´Italie.

Selon la mère de Delnevo, son fils a rejoint le combat de son propre chef ; c’était un loup solitaire. « D´après ce qu´il m´a dit, il était le seul Italien parmi les rebelles. Ceux qui affirment [qu´il a reçu une formation dans un] camp d´entraînement se trompent. Au Maroc, il vivait avec sa femme, il était berger, j´ai passé beaucoup de temps chez lui et je le sais. Il s’est rendu une fois en Angleterre, où il a fréquenté un centre mystique soufi pacifiste. S´il avait été formé, s´il avait fait partie d´un réseau international, il n´aurait pas été rejeté [par le groupe de combattants] quand il s’est rendu en Turquie ». [32] Elle récuse l´étiquetage de son fils comme terroriste. « Un terroriste, pourquoi ? Les brigades internationales qui ont combattu en Espagne contre Franco étaient-elles terroristes ? » [33]

Umberto Marcozzi, 24 ans, ami de Delnevo d´Ancône, lui aussi converti à l´islam, a déclaré aux médias que Delnevo avait décidé de rejoindre les rebelles en Syrie lors d´un voyage en Tchétchénie, qu´il avait entrepris pour « des objectifs humanitaires. » [34] En Tchétchénie, il a rencontré un « groupe de combattants » et à ce moment-là, il a décidé de rejoindre le combat en Syrie. Selon Marcozzi, Delnevo est entré en Syrie via la frontière turque, en enjambant les barbelés. [35]

 

Un e-mail que Marcozzi a reçu de Delnevo disait : « Inch´Allah, nous gagnerons ! Savez-vous qu´ici il y a des miracles ? Les martyrs ont un parfum. Les avions sont mis à terre par des prières. Frère, nul autre qu’Allah ne nous aide : nous avons de vieilles armes prises à l´armée, [certaines] mêmes faites maison. [Les nouvelles sur] l’aide occidentale sont absurdes : nous tirons sur ces porcs avec de petites roquettes artisanales fabriquées à partir [de morceaux de] tubes recyclés, mais, hamdulillah, Allah les terrorise et nous permet d’agir. Vos prières sont très importantes ». [36]

SelonSecolo XIX, de 45 à 50 individus en provenance d´Italie ont rejoint les rebelles en Syrie, dont une femme ; certains sont d´origine arabe, d´autres d’origine italienne. Les combattants venus d´Italie, pour la plupart du nord du pays et de Rome, sont localisés principalement au nord de la Syrie, en particulier à Deir Ezzor et Alep. [37]

* A. Mahjar-Barducci est chargée de recherche au MEMRI.
  
Notes :

[1] Il Corriere Mercantile (Italie), 21 juin 2013
[2] http://www.cottusinfo.com/Profile/-2037521868
[3] Repubblica (Italie), 19 juin 2013.
[4] Repubblica (Italie), 19 juin 2013.
[5] Repubblica, 19 juin 2013.
[6] La Stampa (Italie), 19 juin 2013.
[7] Repubblica (Italie), 19 juin 2013.
[8] Source de la photo : Secolo XIX (Italie), 19 juin 2013.
[9] Source de la photo : page Facebook de Giuliano Ibrahim Delnevo. Photo publiée le 20 novembre 2013.
[10] Source de la photo : Secolo XIX (Italie), 24 juin 2013.
[11] Source de la photo : flickr.com
[12] Dagospisa.com, 20 juin 2013.
[13] Repubblica (Italie), 19 juin 2013.
[14] Repubblica (Italie), 19 juin 2013.
[15] Il Corriere della Sera (Italie), le 19 Juin 2013.
[16] Dagospisa.com, 20 juin 2013.
[17] Source de la photo : https://twitter.com/UmarAndrea
[18] Il Corriere della Sera, 19 juin 2013.
[19] Repubblica, 24 juin 2011.
[20] La Stampa, 19 juin 2013.
[21]Repubblica, 19 juin 2013.
[22] Il Corriere Mercantile, 22 juin 2013.
[23] Il Corriere Mercantile, 22 juin 2013.
[24] Il Corriere della Sera, 19 juin 2013.
[25] Secolo XIX (Italie), 18 juin 2013.
[26] Huffingtonpost.it, 18 juin 2013.
[27] Huffingtonpost.it, 18 juin 2013.
[28] Il Corriere della Sera, 19 juin 2013.
[29] Il Corriere della Sera, 20 juin 2013.
[30] La Repubblica, édition de Gênes, 27 juin 2013.
[31] La Repubblica, édition de Gênes, 27 juin 2013.
[32] La Repubblica, édition de Gênes, 27 juin 2013.
[33] La Repubblica, édition de Gênes, 27 juin 2013.
[34] Huffingtonpost.it, le 18 juin 2013.
[35] Huffingtonpost.it, le 18 juin 2013.
[36] Huffingtonpost.it, le 18 juin 2013.
[37] Rai, le 18 juin 2013.

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