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La République Islamique du Liban est née

 

La "République" Islamique du Liban est née (info # 012501/11) [Analyse]

Par Michaël Béhé à Beyrouth © Metula News Agency

 

C’est fait, il ne restait aujourd’hui au Président Michel Souleiman qu’à consulter une vingtaine de députés, avant de charger la marionnette du Hezbollah et de la Syrie, Nagib Mikati, sunnite dissident, de former le prochain gouvernement libanais. Un décret présidentiel vient de le nommer à cette tâche.

 

Au cours du défilé des députés précédents, hier, au palais de Baabda, 59 parlementaires avaient soumis au Président un engagement signé en faveur de Mikati, contre 49 seulement, à avoir mentionné le nom de l’ancien 1er ministre, pourtant représentant indéniable de la majorité sunnite, Saad Hariri.

 

En faisant abstraction des questions de détails, et même si ma main tremble en énonçant cette nouvelle, le pays aux cèdres, mon pays, se retrouve, ce mardi, avec l’appellation officieuse – mais ô combien réelle – de "République" Islamique du Liban.

 

Pourtant, il y a de cela une semaine et un jour, lors du début de la réception des députés au palais présidentiel, Hariri était pratiquement certain de disposer d’au moins 70 signatures, plus qu’il n’en fallait pour assurer sa reconduction à la tête de l’exécutif.

 

Conscients de ce rapport de forces, le Hezb. et Damas avaient prié Michel Souleiman de reporter les consultations d’une semaine, histoire de donner sa chance à une médiation turco-qatarie, destinée, en principe, à promouvoir un candidat d’entente nationale.

 

Il était difficile, voire impossible pour le Président de ne pas accéder à cette demande, vu que les discussions en vue de former des cabinets durent ici fréquemment plusieurs mois, et que rien n’imposait, constitutionnellement, de ne pas accorder à ceux qui le requéraient ce délai pavé d’intentions louables.

 

Mais si tout le monde commence à connaître l’alignement d’Erdogan sur Téhéran et son soutien aux islamistes du monde arabe, moins nombreux sont ceux qui réalisent que c’est également le cas du Qatar. Reste, pour se convaincre de l’adhésion de cet émirat à l’axe Téhéran-Damas, qu’il suffit d’observer le déballage, inusité dans la sphère arabo-musulmane, des fuites concernant Mahmoud Abbas par la chaîne TV de l’émir, Al Jazeera, pour saisir ce qui se déroule.

 

Ces "Al Jazeera-leaks", en dévoilant les dessous des négociations de paix entre l’AP et le gouvernement Livni-Olmert, ne visent, en effet, qu’à affaiblir l’Autorité et à redonner des ailes à l’opposition islamiste palestinienne en perte de vitesse.

 

Les lecteurs de la Ména se souviendront, de plus, que lors de la Guerre de Gaza, durant l’hiver 2008-2009, le Qatar avait accueilli les chefs du Hamas dans sa représentation diplomatique à Gaza, afin de les soustraire à la fureur de Tsahal.

 

La médiation turco-qatarie n’était en réalité que l’instrumentalisation volontaire dont avait besoin le Hezbollah pour imposer, en l’espace d’une semaine, un retournement de tendances, que l’on commence à nommer à Beyrouth le "Coup d’Etat blanc".

 

Sept jours durant lesquels l’appareil d’intimidation et de neutralisations physiques de la milice chiite a pu se mettre à l’ouvrage afin de renverser la balance en sa faveur.

 

Pendant que Nagib Mikati, qui est un Libanais nationaliste syrien, allait se faire introniser par Béchar Al Assad dans la capitale syrienne, et y recevoir ses instructions de la part de son ami de toujours, Nasrallah et ses coupe-gorges s’attaquaient au maillon faible de la coalition Hariri, Walid Joumblatt.

 

Rien de très difficile, puisque le cheikh druze vit dans un climat savamment entretenu de violence et de menaces, depuis que le Hezbollah avait attaqué, début mai 2007, le fief de sa communauté dans sa montagne, lors d’une véritable opération militaire. Pendant que miliciens et villageois druzes se battaient au-dessus de Beyrouth, Joumblatt s’était retrouvé assiégé par la milice au cœur de la capitale.

 

Pour démontrer le sérieux de leurs intentions, les Fous d’Allah n’avaient jamais hésité à exécuter des partisans du PSP (Parti Socialiste Progressiste, dénué de toute coloration politique), - des jeunes, des journalistes et des personnalités - de Joumblatt, usant de méthodes particulièrement voyantes et barbares.

 

Durant la semaine écoulée, notamment lors d’une rencontre avec Hassan Nasrallah, les chefs chiites n’y sont pas allés par quatre chemins, face à un Joumblatt tremblant de toutes les parties de son corps ; ils lui ont communiqué les menaces les plus directes qui soient concernant sa personne et ses proches, au cas où le cheikh ne quitterait pas la majorité pour se ranger derrière la candidature de Mikati.

 

En milieu de semaine dernière, Joumblatt annonçait qu’il "rejoignait le camp de la Syrie et de la Résistance" avec une majorité de ses onze députés. Tous les députés druzes du PSP, à une exception, Marwan Hamadé, suivirent la décision de leur seigneur, de même que deux députés chrétiens et un sunnite ; Walid Joumblatt a dissout le PSP pour le remplacer par le "Front de lutte nationale". Dans la transition, il a perdu quatre députés qui ont continué à soutenir Hariri. Mais le transfuge des sept autres a suffi pour offrir la majorité aux sectateurs de l’Iran et de la Syrie.

 

Depuis, le téléphone de Walid Joumblatt n’avait cessé de crépiter, et les visites, de se succéder. Des ambassadeurs discrets des Etats-Unis, d’Etats européens, des régimes sunnites, et même des représentants de la communauté druze israélienne ont tenté de lui faire recouvrer la raison ; ils lui ont rappelé, entre autres, que c’est le géniteur de Béchar, Hafez, qui avait fait assassiner son père, à l’instar de ce qui est arrivé à Rafic Hariri, lui aussi éliminé par la népotie alaouite et sa milice libanaise.

 

Mais une lame affûtée sous la gorge a davantage parlé au leader druze que toutes les promesses de soutien et de protection à distance.

 

La démarche du Hezbollah est basée sur l’utilisation sans mesure et permanente de la violence et de l’intimidation, dans les media qu’il contrôle ou terrorise, ainsi qu’en lançant ses manifestants sur commande dans les rues de Beyrouth, et en déployant des miliciens en armes, sitôt qu’une émission de télévision d’une autre chaîne égratigne Nasrallah, dès qu’un politicien d’un autre bord critique trop précisément sa mainmise sur le pays.

 

Certes, le "Coup d’Etat blanc" du Hezb. et ses méthodes ont mis hors d’elle la rue sunnite, qui, avec ses 38 pourcent de la population, constitue la plus grande communauté du Liban. Je pourrais décrire sur cinq pages les manifestations de dégoût qu’elle organise depuis hier sur tout le territoire. Je pourrais retracer comment elle a bloqué l’autoroute Beyrouth-Tripoli, ainsi que toutes les autres voies d’accès entre les deux villes et entre d’autres cités.

 

Je pourrais vous narrer les démonstrations de rue, qu’elle organise au Sud, à Tyr, aux antipodes géographiques de Tripoli ; les rassemblements à Beyrouth près du mausolée dédié à Rafic Hariri, avec les autres communautés, des confrères journalistes, anxieux pour l’avenir de leur liberté d’expression, des intellectuels chrétiens, aux allures laminées par l’affliction.

 

Je pourrais me faire l’écho des slogans qui résonnent un peu partout : "Hezbollah parti du diable !", "Nagib et Hassan à Damas !, "Attention, notre sang bout !".

 

Je peux vous rapporter les réactions indignées des chefs du 14 mars, assistant, impuissants, à la crucifixion de la "Révolution du Cèdre", telle celle du vice-président de l'Assemblée nationale, Farid Makari : "(…) Si la vie de certains élus est aujourd'hui menacée, nous sommes certains que la majorité des Libanais se trouvent toujours là où ils étaient quand ils ont voté, et le temps le confirmera. (…) Mikati, c'est le candidat du Hezbollah, du 8 Mars et de la Syrie".

 

Ou celle de Samy Gemayel des Kataëb (chrétiens) : "Ce que nous vivons aujourd'hui ne saurait édifier un pays. Il est des constantes que nous devons tous respecter, à commencer par la justice et la souveraineté, ainsi que l'autorité sans partage de l'armée".  

 

Mais toutes ces réactions légitimes d’indignation ne servent à rien : la milice armée s’est forgée, à la force de ses Kalachnikov, et à force d’assassinats, une brèche dans le système démocratique, et il serait plus facile de déposséder un doberman de son os que le Hezb., l’Iran et la Syrie, du pouvoir pseudo-légal au Liban.

 

De plus, à la manière des corps francs nazis dans les années vingt et au début des années trente, la milice chiite est passée maître dans l’exploitation des mouvements de révolte qu’elle inspire. Face aux milliers de manifestants spontanés, si la colère des sunnites se poursuit, elle disposera des dizaines de milliers de militants disciplinés, prêts à faire le coup de poing. Et si cela ne tournait pas à son avantage, elle ferait intervenir ses miliciens contre la foule, au prétexte de "maintenir l’ordre public", tâche pour laquelle elle n’est, évidemment, pas investie.

 

Il y a peu, des miliciens ont monté une provocation avec préméditation contre une unité de l’armée. Celle-ci a courageusement réagi, ripostant contre ses assaillants ; le Hezbollah a exigé et obtenu du commandement de nos forces militaires qu’il sanctionne disciplinairement les soldats qui ont repoussé cette agression.

 

Il est trop tard ! C’était avant qu’il aurait fallu réagir, face à la confiscation rampante des privilèges de l’Etat ; aux importations massives d’armes iraniennes par la Syrie ; à l’occupation armée de sections de notre territoire ; à la présence de centaines de formateurs perses au maniement des armes.

 

Il aurait fallu signer la paix avec Israël qui ne nous veut aucun mal, afin de devenir des amis et des acquêts de l’Occident ; mais pour cela, il aurait fallu être moins lâches, avoir le courage de le proclamer en public et non pas uniquement en petits comités. 

 

Mais sans l’appui de la communauté internationale, de l’ONU et des nations amies, il était déjà impossible de remporter l’enjeu face à l’Iran et la Syrie. Depuis hier, les Etats-Unis s’excitent par voie de communiqués ; le porte-parole du département d'État, Philip Crowley : "Nous continuons de souhaiter voir un gouvernement servant les intérêts des Libanais, plutôt que les gouvernements d'autres pays". Vous devez être déçus ! ; l’ambassade à Beyrouth, à propos du TSL :

 

"Washington attend de tout nouveau gouvernement libanais qu'il continue à remplir ses engagements internationaux en soutenant l'action du Tribunal spécial pour le Liban.

Les travaux de ce tribunal sont d'une importance vitale pour la stabilité et la sécurité du Liban. "Il est difficile pour nous d'imaginer qu'un quelconque gouvernement, représentant réellement tout le Liban, puisse abandonner les efforts en vue de mettre un terme à l'impunité au sujet des assassinats survenus dans ce pays".

 

Quid des assurances données à Saad Hariri par le Président Obama et Hillary Clinton il y a deux semaines ? Et celles de Nicolas Sarkozy ?

 

J’ignore à quel degré ces chefs d’Etats appréhendent correctement ce qui se déroule ici. Dans un mois, à moins d’un miracle, le nouveau gouvernement libanais aura réfuté en bloc le tribunal international et toutes les décisions qu’il pourrait prendre.

 

En lieu et place, il organisera un faux procès à grand spectacle où seront condamnés à mort les faux faux témoins ayant permis d’établir l’acte d’accusation de la milice pour l’assassinat de Rafic Hariri. Des faux espions israéliens, et quelques vrais, seront passés par les armes.

 

L’armée et les services spéciaux seront commandés par l’organisation chiite ; ils intégreront l’axe Téhéran-Damas. Ca n’est pas l’armée nationale qui absorbera finalement les combattants chiites, mais le Hezbollah qui avalera les militaires libanais qui lui seront utiles.

 

Ce que ne pouvaient pas prévoir les rédacteurs de la résolution du Conseil de Sécurité 1701, lorsqu’ils y ont provisionné qu’aucune importation d’armes au Liban ne pourrait se faire sans l’aval du gouvernement légal, c’est que ce serait le Hezbollah qui le constitue. A partir d’aujourd’hui, la contrebande d’armes sur l’autoroute Damas-Beyrouth devient une importation licite ; "justifiée", accessoirement, "par la nécessité de résister à l’agression sioniste".

 

Rien ne va maintenant empêcher le Liban de constituer des bases de missiles balistiques iraniens sur sa côte méditerranéenne. A un jet de pierre de l’Europe…

 

C’est une organisation classée "terroriste" par l’Amérique et plusieurs autres Etats éclairés de la planète qui dirige désormais le Liban.

 

Et que les humanistes indécrottables et les idiots utiles n’attendent pas la moindre mansuétude de la part des nouveaux-anciens occupants de mon pays ! Qu’ils ne s’imaginent même pas un instant qu’ils renonceront à notre islamisation de gré ou de force, qu’ils établiront un régime plus ouvert que ceux qui martyrisent et affament actuellement Damas et Téhéran ! Il n’y a que les simples d’esprit qui peuvent s’attendre à une quelconque pitié de la part de ceux qui roulent en camion sur le bras des voleurs de pommes de dix ans.

 

Et Israël fera face à l’Iran à 400 mètres de la rédaction de la Ména, ce qui, à terme, ne saurait aboutir à autre chose qu’au plus important conflit qu’aura jamais connu la région. Quant à nous, nous sommes à l’intérieur du chaudron bouillonnant et mortel. 

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