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La Tunisie après le jasmin

 

La Tunisie après le jasmin

Collaboration spéciale, Sylvie Ruel

 

Sylvie Ruel
Le Soleil

Au fond d'une ruelle, où s'alignent boutiques de tapis et étalages d'épices multicolores, un chameau à l'intérieur d'un bâtiment active une noria, système d'installation hydraulique du Moyen-Âge, servant à recueillir les eaux de pluie dans de grands bassins. «Ce puits fut l'un des premiers creusés au coeur de la ville, explique Sana, qui nous servira de guide pendant le voyage. Des femmes viennent ici chaque jour pour attacher des foulards de soie au cou du chameau afin d'obtenir des bénédictions.»

De là parvient soudain l'appel à la prière du minaret de la Grande Mosquée. Cet appel se fait cinq fois par jour. Il s'agit d'un rite très important en pays musulman... Je suis à Kairouan, une ville encore peu touchée par le tourisme de masse. Réputée pour sa Grande Mosquée, l'une des plus anciennes du monde, (construite en même temps que la ville, en 671), Kairouan est la quatrième ville sainte de l'Islam. Elle est aussi réputée pour son patrimoine architectural, qui reflète les nombreuses civilisations qui s'y sont succédé... et pour ses fameuses fabriques de tapis.

 

Me mêlant aux marchands venus offrir leurs parfums, laines, onguents, babouches richement brodées, tenues de circoncision, je perçois un peu l'âme de ce pays à travers ses souks, où bat le coeur de la vie quotidienne. C'est le vrai visage de la Tunisie. Cette Tunisie qui depuis quelques mois réclame haut et fort sa liberté et sa démocratie.

 

Jusqu'à cette révolution du jasmin qui a bousculé le monde arabe, la Tunisie accueillait chaque année cinq millions de visiteurs qui venaient se rassembler principalement le long de ses côtes. «Évidemment, le tourisme a connu une baisse, mais la situation se rétablit et nous sommes optimistes quant à l'avenir», souligne Néji Gouider, directeur du bureau du tourisme tunisien au Canada. «La Tunisie est un pays de tolérance, d'accueil et d'hospitalité grâce à ce vent de liberté qui a soufflé sur le pays.»

 

Et qu'est-ce donc qui a fait du tourisme la première industrie du pays? Ses 1300 kilomètres de côtes dessinées de plages magnifiques en bordure de la Méditerranée sont très populaires. Le vacancier s'y retrouve comme dans n'importe quelle grande station balnéaire moderne avec ses hôtels de luxe, golfs, casinos, discothèques, petits ports de plaisance à l'allure de cartes postales, etc. La seule région de Sousse et de Port El Kantaoui, par exemple, compte plus d'une centaine d'établissements hôteliers quatre et cinq étoiles. Et la médina toute neuve de Yasmine-Hammamet, qui imite la médina ancienne, semble fasciner les touristes.

 

Mais la côte n'a rien de typique. La véritable Tunisie se dévoile hors des sentiers battus et, pour la découvrir, il faut avaler les kilomètres. Le pays se parcourt aisément en une semaine et il offre une impressionnante mosaïque de paysages : des montagnes et vallées fertiles, au nord, jusqu'aux palmeraies et oasis, au sud, le visiteur y voit défiler des paysages fabuleux qui ont servi de décor à des films célèbres, il traverse une mer de sel aux horizons infinis, y découvre des maisons creusées dans la terre comme il en existait il y a 3000 ans, se balade au travers de ruines romaines, s'extasie devant des paysages lunaires et des étendues de sable plissées comme la peau d'un éléphant... «Nous pouvons voyager dans le pays, du nord au sud, en toute sécurité, tient à souligner Néji Gouider. Le voyageur peut circuler dans toutes les zones touristiques et partir en excursion dans le désert sans problème.»

 

À partir de Tunis

 

La capitale Tunis mérite certainement un arrêt. Européenne sur l'avenue Habib-Bourguiba, avec ses commerces, restaurants, grands hôtels et terrasses, d'où l'on peut observer le rythme de la ville, elle dégage une atmosphère plutôt moyenâgeuse dans la vieille médina, qui conserve ses traditions. Autour de sa mosquée La Zitouna s'alignent ses ruelles étroites qui mènent à ses nombreux souks : les souks des orfèvres, des parfumeurs, des étoffes, des teinturiers et des fabricants de chéchias en laine rouge (petit chapeau masculin traditionnel) tiennent tous les sens en éveil.

 

À quelques kilomètres de là, Carthage, berceau de la Tunisie, domine la baie de Tunis. Fondée en 820 avant Jésus-Christ, Carthage fut marquée par une succession d'invasions. On rapporte dans les guides de voyage qu'elle finit par devenir une carrière pour les bâtisseurs de Tunis qui réutilisaient les pierres de la cité antique pour élever des mosquées. Plusieurs sites attirent l'intérêt du visiteur, dont l'ancienne cathédrale Saint-Louis, le musée de Carthage et les fameux thermes d'Antonin.

 

La route de Carthage rejoint le petit village mythique Sidi Bou Saïd, village bleu et blanc dessiné de rues étroites et perché au-dessus de la Méditerranée. Ce village autrefois fréquenté par les artistes célèbres, dont André Gide, Georges Bernanos et Paul Klee, charme toujours les touristes avec ses villas, ses cafés, ses galeries d'art et son festival de musique arabe et andalouse durant l'été.

 

L'architecture de Sidi Bou Saïd concentre sur un petit territoire toutes les facettes de l'histoire méditerranéenne, raconte Karim Ben Hassine Bey, qui y dirige un petit hôtel de charme. Au fil des conquêtes, Berbères, Romains, Vandales, Arabes, Espagnols, Turcs, Africains et Normands ont marqué le pays de leur empreinte. Et Sidi Bou Saïd résume toutes ces civilisations. Le village est classé au Patrimoine mondial de l'UNESCO, comme le sont d'ailleurs de nombreux sites en Tunisie. Mais il faut choisir le moment idéal pour y aller, car l'endroit est très fréquenté.

 

Oasis de verdure

 

Rares sont les voyageurs qui n'éprouvent pas un coup de coeur pour le sud de la Tunisie. Mais s'ils prennent la route vers le nord, ils découvriront l'autre visage du pays : celui de la Tunisie verte, qui contraste fortement avec le Sud désertique. En traversant la région de Beja, notre guide Sana raconte : «Cette région est l'ancien grenier de l'empire romain et encore aujourd'hui, plus de 90 % de la superficie du territoire est vouée à l'activité agricole. On y produit entre autres l'huile d'olive, les céréales et le vin.» Dans ce paysage qui ressemble à une vaste courtepointe vallonnée, il n'est pas rare d'être immobilisé sur la route par des bergers et leurs troupeaux, avec qui nous échangeons des sourires et quelques clics pour la photo.

 

Le tourisme s'est développé autour de la pittoresque Tabarka, la ville du corail rouge. À sept kilomètres de la frontière algérienne, la ville est campée au fond d'un golfe et entourée par les monts de la Kroumirie. Sa côte est jalonnée de complexes hôteliers luxueux et de centres de thalassothérapie qui ont vue imprenable sur la mer. Tabarka est principalement fréquentée par les plaisanciers, golfeurs et amateurs de plongée sous-marine qui viennent y admirer ses jardins de corail rouge. «La pêche au corail était autrefois une activité florissante. Mais il ne reste plus que trois pêcheurs à Tabarka», explique le propriétaire d'une boutique de bijoux fabriqués avec cette matière. «Plus personne n'a envie de s'adonner à cette pêche, qui est difficile et peu lucrative.» Sur la côte ouest de la ville se dressent les impressionnantes aiguilles de Tabarka, des formations rocheuses érodées par la mer. Et au coeur de la ville, le vieux café andalou, fréquenté par les hommes tunisiens, nous fait entrer dans un autre siècle.

 

De Tabarka, nous empruntons une route escarpée et sinueuse qui offre de superbes points de vue sur les montagnes de la Kroumirie, dont les hauteurs sont couvertes de chênes-lièges. Nous apercevons en contrebas un village aux toitures rouges, Aïn- Draham, qui ressemble étrangement à un village européen. Nous ne sommes pas au bout de notre étonnement. Car cette forêt fourmille de sangliers, de daims, de renards... D'ailleurs, la région est une destination prisée pour la chasse aux sangliers. «C'est l'endroit le plus froid de la Tunisie», me confie Slim, le chauffeur, en arrêtant la voiture pour me montrer l'arbre qui a été à l'origine d'une prospère industrie du liège. «En hiver, la région est souvent enneigée et une fois tous les cinq ans environ, le village est complètement immobilisé par une tempête de neige.»

 

Dans une boutique décorée de miroirs et de boiseries bleues, où s'empilent des pyramides de confiseries et de gâteaux, force est de constater que la Tunisie a la dent sucrée. Dans cette caverne d'Ali Baba s'amoncellent les fameux makhrouds, spécialité de la ville de Kairouan : makhroud fourré à la pâte de dattes, au beurre, au sésame, à l'amande, et aussi les baklava, nid d'oiseau, oeil de chat, doigt de nègre, loukoum... des gâteries dont se délectent les Tunisiens pendant le ramadan.

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