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De l’Inde à Tunis, l’incroyable destin de la famille Thanwerdas

De l’Inde à Tunis, l’incroyable destin de la famille Thanwerdas

 

 

• Cela fait exactement 100 ans qu’elle vit en Tunisie

 

‘‘Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre’’. Ainsi chantait Aznavour et c’est cette même nostalgie que partagent les Thanwerdas à l’évocation de leur histoire familiale et plus particulièrement celle de Thanwerdas Fatechand, de son vrai nom Fatchend Thanwerdas Mirpouri. Cet Indien arrivé en Tunisie, il y a tout juste 100 ans, à l’âge de 14 ans et qui y a fait carrière, fortune et nom. Retour sur une belle histoire de famille.

Déjà, les articles de décoration…
Pour retracer l’incroyable vie de cet homme, qui de mieux que ses enfants, aujourd’hui devenus grand-père et grand-mère, pour nous en parler. Et c’est avec une certaine nostalgie qu’oncle Lachou a plongé dans ses souvenirs et évoqué ce passé qui fait aujourd’hui sa fierté et celle de toute la famille. Prenant la parole en premier, il raconte « Originaire de la province du Sind en Inde, mon père est né en 1900. Il a été envoyé en Tunisie à l’âge de 14 ans par sa mère pour y rejoindre son frère, alors employé dans la succursale d’une maison indienne internationale. Aussitôt arrivé, il est parti travailler à Ferry Ville (l’actuel Menzel Bourguiba) puis à Tunis. Il a travaillé dur, sans jamais se plaindre. A l’âge de 20 ans, mon père est reparti dans son pays d’origine pour s’y marier puis est revenu en Tunisie mais sans sa femme car c’était la coutume.
En 1922, grâce à ses économies, il a ouvert son premier magasin d’articles de décoration importés d’Inde, de Japon et de Chine, situé au 14 bis, rue de l’église (Jemâa Zitouna), juste après l’actuel poste de police. C’était un très joli magasin avec deux vitrines, des comptoirs, des colonnes. Aujourd’hui, plus rien ne subsiste de ce commerce d’antan. Entre temps, mon premier frère est né mais n’a pas survécu. En 1929, Nari, mon grand frère, est né en Inde. A cette époque, mon père se rendait tous les deux ans en Inde. En 1933, il a pris la décision ferme de ramener avec lui sa femme en Tunisie. Même si ça n’a pas été facile de convaincre sa mère, la matriarche, il a fini par avoir gain de cause et ils se sont installés dans un appartement à la Rue de la Commission où je suis né quelque temps après. Ma sœur Padou est la benjamine d’entre nous. Grâce à son incroyable sens du commerce et à son intelligence, mon père a rapidement réussi à fidéliser sa clientèle et ses affaires ont bien marché. Mais c’était un infatigable touche-à-tout et il ne pouvait se contenter d’un seul magasin. Il en a alors ouvert un deuxième et a ramené un des ses neveux de l’Inde pour s’en occuper. Malheureusement, cela ne s’est pas bien passé. Inexpérimenté et mauvais gestionnaire, ce neveu a failli causer la faillite de mon père lorsqu’il l’a envoyé diriger son stand à la Foire de Barcelone. Au bout de deux ans, mon père a dû le renvoyer chez lui. »

Le businessman
Mr Latchou poursuit son récit: « Loin de le décourager, cette aventure l’a poussé à entamer de nouvelles aventures. Il s’est associé à plusieurs personnes ou encore louait des magasins tels que l’actuelle Javanaise ou encore un de ceux situés dans la galerie du cinéma Le Colisée. Il avait ramené son frère aîné de l’Inde pour l’aider à gérer ses magasins. Malheureusement, mon oncle était un grand joueur et n’hésitait pas miser le gros lors de ses parties. Il allait jusqu’à Korbous pour jouer, n’hésitant pas en frère du patron qu’il était, à puiser directement dans la caisse des magasins. Mon père tenait beaucoup à sa famille et c’est donc le cœur lourd qu’il a pris la décision commune avec son frère cadet, depuis installé à Tanger d’obliger leur frère aîné à retourner en Inde car sinon c’était la ruine pour tout le monde. Il a aussi occupé pour un certain temps un grand magasin situé entre les deux portes de l’église dont le fonds de commerce appartenait à un Juif. Il a alors loué le fonds de commerce et y a fait travailler le propriétaire qui était son grand ami à l’époque, comme gérant. C’est d’ailleurs ce même ami qui est allé déclarer la naissance de ma sœur Padou. Malheureusement, il a déçu mon père quand il a tout fait pour le dissuader d’acheter un bel immeuble situé juste devant le magasin et en a fait profiter un tiers de ses connaissances. Dépité et se sentant trahi, mon père a alors cédé le magasin qui vaut aujourd’hui une vraie petite fortune de par son emplacement. Mais c’est la vie ! Quand j’avais 10 ans, quand la guerre a éclaté, mon père n’avait donc qu’un seul magasin qu’il avait vendu et cédé tous les autres. Mais dès 1937, il a commencé à se détacher un peu de la vente et de l’administration pour s’occuper des affaires et faire fructifier son commerce. En 1946, il a pu s’offrir notre belle villa de Mutuelle d’ailleurs qui porte le nom de Padou. A 14 ans, mon frère qui n’a pu faire des études à cause de la guerre, a rejoint l’entreprise familiale qui a subi de plein fouet les aléas de la guerre. Comme on ne pouvait plus importer d’articles, on s’est tourné vers des produits traditionnels tunisiens tels que les couvertures ou encore le textile au mètre de Ksar Helal. En 1952, mon père a repris un magasin en faillite à Alger qui appartenait à un Indien. Entre temps, moi, je poursuivais mes études, espérant faire médecine. Malheureusement, j’ai appris que même si j’obtenais un diplôme, je ne pourrai exercer en Tunisie car je n’étais ni Tunisien, ni Français. J’ai donc rejoint, à mon tour, l’affaire familiale. En 1953, mon père a déniché un magasin fermé depuis belle lurette appartenant à l’un de ses amis et l’a racheté. Il nous a confié, à mon frère et à moi, la direction de ce magasin. Pendant ce temps, comme nous étions des demi grossistes, mon père a écumé les villes tunisiennes, entre 1954 et 1958, pour livrer la marchandise et conclure de nouveaux marchés. Quant aux magasins, il ne faisait plus que les superviser de loin et n’intervenait, auprès de la banque par exemple, qu’en cas de besoin. En 1959, nous nous sommes mis en société pour éviter les problèmes fiscaux. Cette année-là, mon père a repris un grand magasin en faillite, situé à la 8 rue Jemaa Ezzitouna, en face de l’ancienne école des garçons, avant de récupérer, en 1961, également le petit magasin attenant et dont il a confié la direction à mon beau frère, le mari de Padou. Aujourd’hui, l’actuel propriétaire y vend des caftans. A partir de 1970, mon père a commencé à se faire rare dans ses magasins et il n’y est plus jamais retourné à partir de 1975. En 1980, il ne quittait presque plus la maison et est décédé en 1987 à l’âge de 87 ans, entouré de sa famille qu’il a tant aimée. Mon père était un homme intègre, droit et travailleur. Au delà des biens matériels, notre père nous a légué l’amour de la Tunisie, ce pays d’adoption qu’il chérissait et dans lequel il a tenu à ce que nous, ses enfants, nous vivions et nous nous mariions. »

Le patriarche
Prenant la parole à son tour, Auntie Padou parle avec tendresse de ce père pour qui elle portera éternellement un profond respect: « Mon père était un infatigable travailleur. Toute son existence tournait autour de la famille et du travail. Il ne voyageait par exemple jamais pour se divertir mais toujours dans le cadre du travail. Il a connu des moments très difficiles mais on raconte que quand je suis née, je lui ai porté bonheur car selon nos croyances, la fille née ‘‘puînée’’ après trois garçons porte toujours bonheur à sa famille. Dans le souk, il était très respecté. Tout le monde l’appelait d’ailleurs Monsieur Taon. Quant à ma mère, c’était une femme d’une incroyable sagesse et d’un courage remarquable qui a dû rapidement s’adapter dans cette contrée si lointaine. Elle a perdu ses parents très jeune et a gardé le deuil toute sa vie en portant immuablement un sari blanc lorsqu’elle sortait. Elle avait aussi un diamant à son nez dont elle s’est débarrassée et c’est probablement d’elle que parlait Frédéric Mitterrand dans son livre, en évoquant cette frêle dame mystérieuse au sari blanc qui donnait à l’époque un charme exotique et international au souk. Je garde encore un souvenir ému de nos trois magasins: le « Grand Palais Oriental », « Jayanti » et « Souvenirs d’Inde ». Je suis sûre qu’aujourd’hui, il serait fier de la réussite de ses enfants et de ses petits enfants. Même si la famille est éparpillée aux quatre coins du monde, nous aimons tous la Tunisie. Mes fils, mes neveux et mes nièces font de leur mieux pour y revenir souvent car cette Tunisie, c’est un peu la terre c’est un peu la leur, malgré la distance. »

Rym BENAROUS

LeTemps.com.tn

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