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Tunisie - Le difficile apprentissage des islamistes

  • Tunisie - Le difficile apprentissage des islamistes

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    • Le parti islamiste Ennahdha n’a cessé, depuis la Révolution du 14 janvier, de clamer haut et fort son adhésion aux principes démocratiques, conscient qu’il est des doutes de l’environnement politique tunisien sur ses véritables intentions. Les dirigeants d’Ennahdha ont, en outre, multiplié les déclarations sur des sujets aussi polémiques que la parité ou le tourisme, en affirmant leur alignement en matière de préservation des droits des femmes, ainsi que pour la pérennité du tourisme en Tunisie.
      Mieux encore, leur service d’ordre, longtemps connu pour son agressivité, n’a cessé de faire preuve de toute la retenue nécessaire contre les détracteurs, comme ce fut le cas à Hammamet et à Kélibia lorsque des centaines de manifestants ont scandé des slogans hostiles au mouvement et son leader. C’est la démarche suivie par les islamistes dans leur offensive de charme pour conquérir la l’opinion publique en Tunisie.

      Cette approche prudente a été, par ailleurs, prônée par le leader du mouvement, Rached Ghannouchi, dans ses propos le week-end dernier à Hammamet et Kélibia, lorsqu’il a senti qu’une bonne partie de l’audimat n’est pas acquise à sa cause. Quoiqu’irrité par ‘la dissidence’ de ces citoyens ‘musulmans’ qui ne se reconnaissent pas dans ‘Ennahdha’, il a prêché ‘le compromis’ en leur accordant ‘le droit à la différence’. Le leader islamiste a toutefois comparé la démarche de ses détracteurs ‘aux pratiques de l’ancien régime qui l’a empêché de s’exprimer’.
      Il est donc clair qu’une consigne de prudence extrême a été donnée par Ennahdha à toutes ses structures dans un souci de faire oublier ses déboires de Bab Souika et autres, lorsque ses militants ont été les auteurs d’actes terroristes que Ghannouchi a qualifiés d’actes isolés et d’erreurs individuelles lors de sa première conférence de presse après son retour en Tunisie.

      Toute cette prudence n’a pas empêché les observateurs de percevoir des différences nettes dans le langage et les prises de position des leaders du mouvement. Rached Ghannouchi n’a-t-il pas défendu la pérennité du secteur touristique, allant même jusqu’à parler d’une campagne pour sauver l’actuelle saison touristique. Sur un autre bord, Moncef Ben Salem, un autre leader du mouvement a affirmé que ‘l’agriculture peut bien prendre la relève du tourisme dans la contribution au Produit Intérieur Brut’.
      Ces propos ne sont pas les seuls à indiquer le double langage d’Ennahdha et son apprentissage difficile de la manœuvre en phase d’édification d’une société nouvelle. Ainsi, au moment où Noureddine Bhiri et les autres représentants de la mouvance islamiste ont défendu la parité parfaite lors des débats sur le Décret-loi sur les élections au sein de l’Instance supérieure de réalisation des objectifs de la révolution ; Habib Ellouze, un autre leader islamiste, continue à insister dans ses prêches à Sfax sur ‘les risques de cette parité prônée par tous les pactes citoyens et autres républicains’. Pire encore, les islamistes ne se sont-ils pas eux-mêmes soulevés contre ce pacte au sein de l’instance de Ben Achour, avant de se rétracter une semaine plus tard ?

      Le Gala présenté dimanche dernier au palais des congrès à Tunis pose aussi plein d’interrogations sur le modèle sociétal défendu par les islamistes d’Ennahdha. Le public était divisé en deux blocs. Le premier, à droite de la scène, est formé par des femmes alors que l’autre est formé par des hommes. La division n’est pas le problème en lui-même mais, c’est plutôt le fait que toutes les femmes soient voilées. Là, il y a un hic. Si les islamistes n’avaient invité que des voilées, c’est une marque d’exclusion, néfaste au mouvement. Et si les non-voilées ne se sont pas reconnues dans le Gala, c’est plutôt le mouvement Ennahdha qui s’est fait exclure. Dans les deux cas de figures, il y a un problème d’intégration qui mérite l’examen.
      Deux autres faits ne cessent de soulever les interrogations. Il s’agit, d’une part, de l’embrigadement des meetings d’Ennahdha. Le service d’ordre rappelle à plus d’un titre les milices. Les bruits qui courent affirment que ‘les services de ces gardes de corps et autres milices seraient rémunérés’. D’autre part, la logistique opérationnelle d’Ennahdha indique clairement que ce parti bénéficie du concours de grandes sources de financement. ‘Il suffit de voir le luxe dans le local de Kebili du mouvement pour s’interroger sur cette question’, s’est exclamé un observateur qui exige de la transparence dans le financement des partis politiques.

      Ennahdha est donc à la croisée des chemins. Saurait-il assurer l’équilibre entre les impératifs de ses origines idéologiques et les exigences de modération et de modernisation de la société ?

      Mounir Ben Mahmoud

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