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ENORMES CHANGEMENTS AU MOYEN-ORIENT, par CAROLINE B. GLICK

ENORMES CHANGEMENTS AU MOYEN-ORIENT, par CAROLINE B. GLICK 

 

 

Quand l’Amérique reviendra à elle, elle trouvera probablement un paysage régional modifié : des nations se désintègrent avant d’intégrer de nouveaux regroupements.

Vers le 10 novembre 2013, les Kurdes de Syrie ont annoncé la mise en place d’une région autonome dans le Nord-Est de la Syrie.

L’annonce est survenue après que les Kurdes eurent pris le contrôle d’une chaîne de montagnes aux mains d’al Qaïda dans la guerre civile syrienne qui métastase sans cesse.

L’annonce des Kurdes a fait enrager leurs alliés sunnites nominaux – avec les forces affiliées à al Qaïda qu’ils combattaient – dans l’opposition au régime d’Assad. Elle a aussi fait perdre toute signification aux efforts des USA de parvenir à un accord de paix entre le régime syrien et les forces rebelles lors d’une conférence de paix à Genève.

Mais bien plus important que l’action des Kurdes pour la viabilité de la politique en Syrie du gouvernement Obama, cela démontre de quelle façon radicale le paysage stratégique a changé et continue de changer, non seulement en Syrie mais à travers tout le monde arabe.

Le raz-de-marée révolutionnaire qui a envahi le monde arabe au cours des trois années écoulées a apporté dynamisme et incertitude dans une région qui a connu surtout stase et statu quo au cours de 500 années passées. Pendant 400 ans, le Moyen-Orient était sous la férule des Turcs ottomans.

Anticipant la fracture avec l’Empire Ottoman pendant la première guerre mondiale, les Britanniques et les Français se sont prestement partagé les possessions ottomanes, se les répartissant entre eux. Les frontières nationales des Etats arabes – ainsi qu’Israël – sont issues de ces actions et sont restées largement inchangées depuis 1922.

Comme Yoël Guzansky et Erez Striem de l’Institut des Etudes de Sécurité Nationale l’ont écrit dans un papier publié cette semaine, alors que les frontières du monde arabe sont restées en gros inchangées, les anciennes frontières ne reflètent plus la réalité du terrain.

« En conséquence des bouleversements régionaux, les identités tribales, sectaires et ethniques sont devenues plus marquées que jamais, ce qui pourrait bien conduire à une modification des frontières dessinées par les puissances coloniales il y a un siècle et préservées depuis par les autocrates arabes ».

Guzansky et Striem expliquaient : « les dirigeants étaient des espèces de soudure, maintenant ensemble des sectes différentes et parfois hostiles, dans une tentative de former un seul Etat-Nation. Aujourd’hui, les changements de facto de la carte du Moyen-Orient pourraient provoquer des transformations géopolitiques extrêmes affectant la formation d’alliances et même le marché mondial de l’énergie ».

Les auteurs ont discuté plus spécialement la carence des gouvernements nationaux et la perte croissante de signification des frontières nationales de la Syrie, de l’Irak, de la Libye et du Yémen. Et bien qu’il soit vrai que la dissolution de l’autorité d’un gouvernement central soit plus aiguë en Syrie, en Irak, en Libye et au Yémen, dans chaque Etat national arabe les autorités sont assiégées, sous pression, ou bien engagées dans la lutte contre des menaces directes à leur gouverne. Bien que les autorités centrales conservent le contrôle en Egypte, en Arabie saoudite, Jordanie, au Maroc, en Tunisie et à Bahreïn, elles sont toutes confrontées à des défis sans précédent.
En conséquence, il est aujourd’hui impossible de tenir pour certain que les intérêts des régimes dans tout Etat arabe régira nécessairement les actions des résidents de leur Etat, ou que le régime aujourd’hui au pouvoir le restera demain.

Guzansky et Striem remarquent que l’état actuel des flux offre à Israël à la fois des défis et des opportunités. Comme ils le disent : « La désintégration des Etats représente une détérioration au moins temporaire dans la situation stratégique d’Israël parce qu’il est en présence d’une instabilité susceptible de gagner petit à petit les Etats voisins… Mais les changements signifient aussi la dissolution des armées régulières qui posaient une menace dans le passé et des opportunités présentes pour Israël de bâtir des relations avec diverses minorités ayant le potentiel de s’emparer des rênes du gouvernement dans l’avenir ».

Prenons les Kurdes par exemple. Le renforcement des Kurdes en Syrie – comme en Irak – représente une opportunité stratégique pour Israël qui a cultivé et maintenu une alliance avec les Kurdes à travers la région depuis 45 ans.

Bien que la politique kurde soit pleine de ruptures internes et de luttes pour le pouvoir, dans la balance, le renforcement des Kurdes aux dépens des gouvernements centraux à Damas et Bagdad est un avantage majeur pour Israël.

Et les Kurdes ne sont pas le seul groupe dont le statut modifié depuis le début de l’instabilité révolutionnaire dans le monde arabe représente de nouvelles opportunités pour Israël. Parmi les factions disparates dans les territoires arabes en désintégration, depuis l’Afrique du Nord jusqu’au Golfe persique, des dizaines de groupes sont ravis de recevoir l’assistance israélienne et en retour, voudront coopérer sur tout un ensemble de questions.

Bien sûr, ces nouveaux alliés ne sont pas enclins à partager les valeurs israéliennes. Et beaucoup peuvent être l’équivalent pour les affaires étrangères d’une liaison sans lendemain. Mais Israël n’est pas non plus obligé de s’engager avec une minorité sur le long terme. Des alliances transactionnelles sont valables parce que fondées sur des intérêts partagés, et durent aussi longtemps que les acteurs les perçoivent comme partagés.

A la mi-novembre, nous avons observé une même transformation survenant à un niveau à la fois régional et de fait mondial à mesure que la pleine signification du retrait de la puissance des USA de la région par le gouvernement Obama a été mieux comprise.

Quand un mot est sorti il y a deux semaines sur la décision des USA d’accepter et de tenter de pousser à un accord avec l’Iran qui lèverait le régime des sanctions internationales grâce à des concessions iraniennes cosmétiques sans impact significatif sur l’achèvement par l’Iran de son programme d’armes nucléaires, des tentatives ont été faites par certains Israéliens et beaucoup de décideurs politiques américains de mettre en lumière la signification des décisions du président Barack Obama.

Mais dans la nuit de dimanche, ‘Channel 10′ a rapporté que loin d’une tentative opportuniste pour capitaliser sur une modération nouvellement fondée de Téhéran, le projet d’accord était le résultat de négociations depuis plusieurs mois entre la conseillère d’Obama, Valerie Jarrett, née en Iran, et des négociateurs iraniens.

Selon le rapport, réfuté par la Maison Blanche, le projet d’accord qui a trahi les alliés des USA à travers l’ensemble du monde arabe, et a fait voler en éclats la confiance des Israéliens et des Français dans la volonté des USA d’empêcher l’Iran d’acquérir des armes nucléaires, a été présenté aux négociateurs de Genève comme un ‘fait accompli’.

Israël et l’Arabie saoudite, comme d’autres alliés régionaux des USA ont été laissés dans l’ignorance de son contenu. Comme nous l’avons vu, ce n’est qu’après que les Français et les Britanniques aient divulgué les détails de l’accord à Israël et à l’Arabie saoudite que les Israéliens, les Saoudiens et les Français ont formé une alliance ad hoc pour laisser fuiter l’accord au dernier moment.

La révélation des longs pourparlers secrets de Jarrett avec les Iraniens a démontré que la décision du gouvernement Obama de passer un accord avec les mollahs était une stratégie politique réfléchie et de longue haleine d’utiliser la compromission avec le parrain mondial du terrorisme comme moyen de permettre aux USA de se retirer du Moyen-Orient. Le fait que l’accord en question ouvrirait aussi la voie à l’Iran pour devenir une puissance nucléaire, et mettrait ainsi en péril la sécurité nationale des USA était clairement un moindre souci d’Obama et de son équipe que de réaliser leur objectif de retrait des USA du Moyen-Orient.

Exactement comme les factions religieuses, régionales et ethniques n’ont pas perdu de temps pour remplir le vide créé dans le monde arabe par la désintégration des gouvernements centraux, de même les Etats régionaux et la communauté internationale plus largement n’a pas perdu une minute pour trouver de nouveaux alliés et remplacer les USA.

Enonçant cette nouvelle compréhension, le ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman a déclaré mercredi dernier qu’il est temps pour Israël de se chercher de nouveaux alliés. Selon ses termes : « Les liens avec les USA se détériorent. Ils ont des problèmes avec la Corée du Nord, le Pakistan, l’Iran, la Syrie, l’Egypte, la Chine et leurs troubles financiers et avec l’immigration. Aussi je m’interroge : Quelle est notre place dans l’arène internationale ? Israël doit rechercher davantage d’alliés avec des intérêts communs ».

En cherchant à bloquer le programme d’armes nucléaires de l’Iran, Israël ne manque pas d’alliés. Le retrait de l’Amérique a provoqué un réalignement régional dans lequel Israël et la France remplacent les USA comme protecteurs des Etats arabes sunnites du golfe persique.

La France a de grandes raisons d’agir. L’Iran a aussi attaqué des cibles françaises de façon répétées au cours des 34 années passées. La France a construit le réacteur nucléaire de Saddam Hussein alors qu’il était en guerre avec l’Iran.

La France compte 10 millions de citoyens musulmans qui fréquentent des mosquées financées par l’ Arabie saoudite. De plus, la France a de puissants intérêts commerciaux dans le Golfe persique. Il n’y a pas de doute quant au mal direct qui frappera la France si l’Iran devenait une puissance nucléaire.

Bien que la rencontre entre le Premier Ministre Benyamin Netanyahou et le président russe Vladimir Poutine n’ait pas provoqué un réalignement des intérêts russes avec le consortium anti Iran Franco / sunnite / israélien, le simple fait que Netanyahou soit allé à Moscou était un message clair à la communauté mondiale : dans ses échanges avec des puissances extérieures, Israël ne se sent plus du tout contraint par son alliance avec les USA.

Or c’était le véritable objet de la visite. Netanyahou ne se souciait du rejet par Poutine de sa position sur l’Iran. Israël n’a pas besoin de la Russie pour arrêter l’accord de Jarrett. L’Iran n’est même plus intéressée à faire semblant de chercher un accord nucléaire. Elle a été capable de neutraliser la puissance des USA dans la région, et a jeté les alliés régionaux des USA dans un complet désarroi stratégique en convaincant Obama et Jarrett qu’un accord était en perspective. Voilà pourquoi le leader suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei a de nouveau menacé d’annihiler Israël cette semaine. Il ne croit pas avoir besoin de dissimuler encore ses intentions.

Ce n’est pas que les USA soient devenus en une nuit une entité inexistante, et malgré la mauvaise volonté d’Obama à l’encontre d’Israël, sous sa direction, les USA ne sont pas devenus un acteur totalement négatif. Le test réussi baptisé « la fronde de David » d’interception de missile balistique à courte portée mercredi dernier a été une indication claire de l’importance prévalente des liens entre Israël et les USA.

De même, la fourniture cette semaine du premier de quatre des bateaux lance-missiles rapides à la Marine égyptienne, qui améliorera la capacité de l’Egypte à sécurise le trafic dans le canal de Suez, a démontré que les USA demeurent un partenaire majeur dans la région. Le refus du congrès de se plier à la volonté d’Obama et d’affaiblir les sanctions contre l’Iran est un prodige positif d’un retour américain dans la région après Obama.
Mais quand l’Amérique reviendra à elle, elle trouvera probablement un paysage régional modifié. Des nations se désintègrent avant d’intégrer de nouveaux regroupements.
Des régimes monolithiques ouvrent la voie à des fissures domestiques et à des changements de génération. Comme les alliés de l’Amérique, certains salueront son retour.
D’autres verront cela de travers et se détourneront. Tous auront fait en sorte de survivre, et prospéreront même en l’absence d’une main directive à Washington, et tous auront par conséquent moins besoin de l’Amérique.

Ce paysage modifié nécessitera à son tour que les USA repensent profondément pour savoir où reposent leurs intérêts, et développer de nouvelles stratégies pour les faire valoir.

Alors peut-être que dans le long terme, nous en sortirons en meilleure position de cette rupture de la rationalité stratégique des USA.

Jerusalem Post 21/11/2013

Adaptation française de Sentinelle 5774 

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