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Juda Hagège, notre Chagall de la rue Sidi Bou-Hdid - Par Avraham Bar-Shay (Ben-Attia)

Juda Hagège, notre Chagall de la rue Sidi Bou-Hdid

Par Avraham Bar-Shay (Ben-Attia)

 

Qui sait combien de savants, d'ingénieurs, d'artistes, vivaient cachés dans le corps de ces gosses qui couraient dans les ruelles du quartier Juif de Tunis,  pas moins que dans toute autre communauté: mais ils n'avaient pas pu réaliser leurs rêves.

 L'ignorance, les conditions difficiles et l'insuffisante empathie des certaines associations philanthropiques qui existaient, n'avaient pas beaucoup aidé à  l'épanouissement de ces jeunes talentueux. Certains chanceux et de parents obstinés, ont quand même pu bénéficie de ses aides, et  forcer les obstacles.

Tous mes amis qui avaient émigré en France, où les conditions sociales étaient très avantageuses, ont tout fait pour donner à leurs enfants ce qu'ils n'avaient pu recevoir dans leur jeunesse. La grande majorité de la nouvelle génération sont aujourd'hui des universitaires, et certains occupent des postes importants dans leurs métiers et. Le commerce et le "sentier" qui exigeait un capital important pour démarrer, fut laissé aux fils de familles plus favorisées, qui à leur tour n'avaient pas manqué à faire de la deuxième génération de jeunes universitaires..  

Dans l'article de Jean-Pierre Chemla,  paru ici  il y a quelques jours, l'épisode du Palmarium accompagnée de James Dean, notre ' héro', m'a rappelé celle d'un ami d'enfance sur lequel je voulais, depuis longtemps, écrire quelques lignes.

Il nous avait quittés il y a quelques années.

Il s'appelait Juda Hagège. Il habitait une des ruelles, intérieures, derrière la rue Sidi Bou Hdid. Je crois qu'il était fils unique et avait perdu son père. Il était un peu bossu, on n'en parlait presque jamais, mais on avait pensé, dans notre naïve jeunesse, que comme il y avait la bosse des Maths, Juda avait celle de l'Art, car il avait un talent de dessinateur que personne n'avait vu pareil.

 Un des quotidiens Tunisiens qui avait vu ses dessins d'enfant, au début des années 50, lui avait consacré, un article et l'avait surnommé "Le petit Chagall tunisien".

 Il nous invitait souvent chez lui pour voir des films anciens. Il avait un appareil de projection 8 mm, et plusieurs bobines de films muets, bien entendu.  Chez lui, j'avais vu pour la première fois, des films d'Harold Loyd, Budd Abbott et Lou Costello, Charlot et bien d'autres.

Adolescent, il entra travailler dans un atelier qui préparait les grandes affiches des films qu'on voyait à l'entrée des cinémas. Eh oui, ces panneaux en couleurs, accrochés au dessus de l'entrée,  n'étaient pas fournies par  Hollywood, mais étaient préparées  pour chaque salle, sur place, après des pourparlers entre l'artiste en chef de l'atelier et le patron du cinéma. Ces affiches pouvaient réapparaitre à la façade d'un autre cinéma, généralement plus petit, qui reprenait le même film.

 La nature provisoire de ces toiles, quand j'y pense aujourd'hui, classait ses peintres comme artistes de l'Art Ephémère Contemporain.

Je ne sais pas ce que devenaient ces toiles quand le cinéma changeait de films, je crois qu'on réutilisait le canevas dont le prix n'était pas négligeable, et adieu les belles peintures qui étaient dessus.

Juda rejoignait souvent notre "bande" et personnellement je prenais plaisir à visiter son lieu de travail et le photographiais ainsi que ses œuvres, car il devint vite pro. et signait de son  nom des panneaux entiers.

Juda avait raconté une fois qu'il voulait se lancer dans le "Dessin animé",  pour faire ce qu'on appelle aujourd'hui un clip, de publicité.

Il disait aussi qu'il voulait aller à Paris étudier à l'Ecole des Beaux Arts.

Mais les événements en Tunisie durant la moitié des années 50, ont précipité l'exode de notre communauté et notre ami se retrouva à Paris. Pour nourrir sa petite famille, il ouvrit un atelier de "Peintre en Lettres". Il dessinait des lettres sur les façades et vitrines de différents magasins.

Je l'avais revu, dans les années 60 et 70, dans son atelier, durant mes visites à Paris. Il gagnait bien sa vie, jusqu'à l'apparition de nouvelles matières plastiques et des Tables à coordonnées contrôlées  par ordinateur qui remplacèrent le reste de talent qui était exigé du Peintre de Lettres. Je pense qu'à cette époque il a du sentir que le monde moderne ne voulait plus de ses talents que nous admirions, étant jeunes, d'autant plus que l' Art Contemporain avait dépassé le stade de la peinture figurative. Je crois que dans de meilleures conditions, Juda Hagège aurait pu être un grand artiste.

Ainsi, presqu'à l'âge de la retraite, il se consacra à son amour de jeunesse et repris ses pinceaux pour le plaisir des amis et de la famille.

 

Ces lignes ont été écrites de mémoire sans aucune consultation de la famille, avec qui j'ai perdu contact, après son décès.

Je m'excuse si j'ai omis un détail ou si, après plus d'un demi siècle j'ai du exagéré certains faits , mais son histoire n'était pas invraisemblable dans la Hara de Tunis dans les années d'avant l'Exode.

 

Avraham Bar-Shay (Ben-Attia)

Absf@netvision.net.il

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Nous l'appelions toujours JUDA même dans nos rencontres à Paris
Un petit détail dont je me rappelle encore aujourd'hui est le nom de l'atelier chez qui il travaillait à Tunis,
EDCHEM (Edmond Chemla)
Avraham Bar-Shay (Ben-Attia)

Nous ne l'appelions pas "Juda", mais "Jules" dans le métier .

Je l ai bien connu, nous faisions le même métier de peintre en lettres .Et j'apprend avec tristesse qu'il nous a quitté . Nous ne l'appelions pas Juda, mais Jules !!! Paix à son âme . Amen !!

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