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Le départ de Lamine Bey en 1957 et la gestion des fins de règne

 

Le départ de Lamine Bey en 1957 et la gestion des fins de règne

 

Les investigations menées, au lendemain du 14 janvier dans le palais de la République à Carthage et Hammamet, ainsi que dans la résidence privée du président déchu à Sidi Dhrif, rappellent l’inventaire établi lors de la destitution de la monarchie husseinite. Sans aucune commune mesure, ni totale comparaison, cependant. Dans quel état se trouvait la maison du dernier Bey de Tunis, Lamine Bey, détrôné le 25 juillet 1957 ? Comment vivait-il ? Et qu’y avait-il laissé. Leaders a retrouvé un jeune administrateur de l’époque, qui avait participé à la commission d’inventaire. Un témoignage exclusif de M. Noureddine Ketari, qui deviendra par la suite secrétaire d’Etat à la Formation professionnelle et à l’Emploi. Dans son évocation, il ne manque pas de faire, de prime abord, une allusion bien appropriée à la fin du règne de Bourguiba et de Ben Ali. Que sont devenus les biens des Beys ? Noureddine Ketari plaide pour que la mémoire nationale, beylicale et républicaine, ne soit pas effacée. 

Il y a déjà 58 ans, le 25 Juillet 1957, Sidi Mohammed Lamine Pacha Bey, Possesseur du Royaume de Tunis, partait sur la pointe des pieds, sans faire de bruit, certes forcé, mais avec beaucoup de dignité, et sous les applaudissements de ceux qui s’étaient alignés le long de la route pour le voir partir ; il y avait il faut le dire, une certaine indifférence populaire. Noue étions tous occupés à fêter l’avènement de la République.
 

Naufragé de la vieillesse, Habib Bourguiba, premier président de la première République, partira forcé lui aussi. Nous l’avons regretté comme on regrette un père qui s’en va. Il mourra sans que nous ayons eu le droit de l’honorer comme nous l’aurions voulu. Un ami de la Tunisie, le maire de Paris, nous offrira de le lui rendre hommage chez lui. Nous l’y avons célébré. Ben Ali a été chassé du pouvoir. On dira qu’il a été «dégagé » et l’on découvrira qu’il est «parti avec la caisse».

Cela fait tout de même trois fins de régime en un demi-siècle ! Les fins de régime, on va le voir, cela se gère.

Lorsque le 22 Juillet 1957, Bechir Ben Yahmed titrait à la une du journal L’Action «Ainsi meurent les monarchies», nous considérions que c’était une étape que le pays franchissait sur la voie de la modernité. Nous en étions si fiers. C’est en souvenir de cette manchette que j’ai publié le 16 mars 2011 sur le journal La Presse de Tunisie un article que j’ai intitulé « Ainsi meurent les républiques ».

Dans l’intimité du dernier Bey

Avec mon ami Si Mohammed Abdelhadi, qui fut entre autres chef de cabinet du ministre de l’Equipement, puis de l’agriculture pendant de longues années, nous avions obtenu de travailler au cours des vacances d’été de 1957 comme saisonniers au ministère des Finances, en tant qu’étudiants à l’Ecole nationale d’administration de Tunis. Nous étions affectés au service des Domaines de l’Etat. Et voilà comment nous nous sommes trouvés désignés pour faire partie de l’équipe chargée de dresser, dès le mois d’août 1957, l’inventaire des biens beylicaux au Palais de Carthage .M. Slaheddine Ferchiou faisait également partie de l’équipe.

Tous les matins, une voiture de service nous conduisait avec tous les membres de l’équipe, au Palais où — local par local, puis villa par villa, car il s’agissait en fait d’une véritable Cité beylicale où vivaient tous les membres de la famille de Lamine Bey: Le Bey du Camp, les princes et princesses — nous devions lister tout ce qui s’y trouvait: mobilier, bibelots, vêtements, etc.

Je m’attendais à être ébloui par ce que j’allais voir! Je m’attendais à un étalage de luxe et de richesses comme on pouvait en voir au cinéma ou dans les livres d’histoire: Le Palais du Bey ! En fait je me souviens avoir été impressionné plutôt et surtout par la beauté d’une «villa de charme», une très belle résidence de l’époque édifiée et agencée avec goût et raffinement, mais sans plus.

De l’extérieur, la bâtisse avait de l’allure, sans être majestueuse. Sa porte d’entrée en bois était plutôt banale, mais coiffée d’une belle jalousie ottomane dans un bleu qui tranchait avec le blanc des murs et qu’on définira plus tard comme le bleu de Sidi Bou Saïd. Au-dessus de la jalousie, en relief de plâtre, les armoiries de Mohamed Lamine Pacha Bey.

La porte donnait sur une cour extérieure qui faisait office de parking avec au centre, comme unique ornement, une fontaine andalouse, aujourd’hui déplacée à l’intérieur du bâtiment dans le patio central. Le hall d’entrée, comme toutes les pièces, est revêtu de grandes dalles de marbre blanc. On accède au Palais par une Skifa spacieuse.

Les chambres sont distribuées autour d’un patio central selon le modèle des maisons arabes traditionnelles: A droite, la Salle du Trône, dotée de deux offices, à gauche une chambre à «triple salon» traditionnel, recouvert de faïences et de sculpture «nakch hdida». En face la chambre à coucher du Bey. A l’étage, le bureau du Bey avec la fameuse Gannaria qui lui offrait une vue superbe sur le golfe de Tunis. Les murs intérieurs étaient tous revêtus de faïences jusqu’au plafond, eux-mêmes décorés dans un style italien. L’ensemble est pittoresque, on ne peut plus. 

La Salle du Trône, ou Beit El Hokm, était la «pièce maîtresse» de l’édifice : agréable, spacieuse, faïence murale jusqu’au plafond lui-même finement décoré dans un style vénitien, énormes miroirs aux cadres argentés, elle donnait sur la mer avec une belle terrasse. On pouvait dire qu’il y avait de la majesté. 
J’étais curieux de pouvoir visiter la chambre à coucher du Bey. Elle était de dimensions communes et rien n’y était a proprement parler King Size ; le lit était assez haut, en tubes laiton, les murs, comme ceux de tout le Palais, étaient recouverts de faïences de type espagnol. Tout autour, sous le plafond décoré avec un goût certain, les noms du Seigneur (Asma Allah Al Hosna) sur plâtre doré. 

Deux fenêtres en fer forgé montraient des murs de près d’un mètre d’épaisseur Dans un passage qui conduit à la salle de bain, une porte de sortie sécrète menait vers la cour extérieure ou la bibliothèque que nous n’avons pas pu visiter.

Lamine Bey était collectionneur d’horloges murales. Dans le patio, comme dans toutes les chambres, et où vous regardiez, vous aviez toujours l’heure exacte. Un atelier d’horlogerie où, sur un établi, étaient alignées une douzaine d’horloges de modèles et marques différents, donnait une dimension humaine à ces lieux. C’était là que Lamine Bey passait une partie de son temps libre pour exercer son hobby.

A la recherche des trésors

Quant aux villas, certaines étaient plus modernes, plus grandes ou mieux meublées que d’autres. Je me souviens particulièrement de la Villa Maghrebia conçue et meublée avec beaucoup de goût et d’élégance dans un style marocain pur. Sur le bord de l’une des baignoires, une chemise de nuit montrait que les occupants ont dû quitter les lieux sans avoir eu le temps de tout ranger.

La maison de Chadli Bey, aujourd’hui siège de la municipalité de Carthage, était celle qui se voulait la plus moderne. Tout comme la Maison Maghrebia, elle paraissait neuve et était dotée d’un bar au salon, orné d’un oud accroché au mur.

La maison des provisions de produits alimentaires, « Beit el mouna», contenait des quantités impressionnantes de tout ce que l’on pouvait imaginer .comme pâtes, couscous, kaddid, fruits secs, huile d’olive, sucre, thé, savon, etc. C’est à se demander si ce n’était pas une habitude qui datait de la Seconde Guerre mondiale.

Je me souviens avoir entendu dire qu’un antiquaire du nom d’Evangelisti installé rue de l’Eglise, devenue rue de la Grande Mosquée, avait été sollicité pour une expertise de ce qui pouvait avoir de la valeur. Selon les dires des cadres de la Direction des Domaines à l’époque, cet expert aurait expliqué qu’il avait participé à l’évaluation du patrimoine de la monarchie égyptienne lors de la Révolution de 1952 et que les palais de Farouk regorgeaient d’objets de très grande valeur. Rien de comparable n’existait dans le Palais de Carthage. Dans ce que nous avions inventorié en tout cas, il n’y avait rien qui pouvait, à proprement parler être qualifié de royal. Pas de bijoux, pas d’objets d’art qui auraient attiré l’attention.

Tout le monde savait cependant que la famille beylicale, comme toutes les familles ottomanes, avait un penchant pour tout ce qui était bijoux et pièces précieuses : émeraudes, rubis et autres. Topkapi à Istanbul en offre encore aujourd’hui un spectacle unique. 

Sous l’empire Ottoman, les Beys de Tunis, comme tous les gouverneurs de provinces, se faisaient offrir des bijoux par leurs populations ou levaient des impôts pour en acheter.Cela les rendait peu populaires mais leur permettait à leur tour d’offrir des pierres précieuses à la Sublime Porte en guise d’allégeance annuelle après s’être servis au passage. Le protectorat français avait mis fin à cette pratique et si bijoux des «Bayas de Tunis» il y avait, ce ne pouvait pas être un trésor !

Les villas

Dans les villas, nous avons listé les meubles d’une grande série de salons qui se suivaient et se ressemblaient. Ils étaient presque tous dotés d’un lampadaire ou d’une lampe de bureau avec une horloge. Beaucoup de meubles vendus et revendus par les antiquaires sont réputés être des meubles beylicaux. 

Les décorations et les mobiliers des villas beylicales sont ceux que l’on retrouve dans toutes les anciennes maisons bourgeoises des « Baldia de Tunis» c’est-à-dire à base de soieries, de velours, de dorure, de bois nacré, et de miroirs rectangulaires avec cadres dorés à la feuille d’or, flanqués de l’étoile et du croissant.

La conclusion est que la monarchie husseinite du 19ème et 20ème siècle du moins ne semblait pas avoir été à la tête de grosses fortunes. Le Bey, les princes et les princesses avaient, si l’on en juge par la conception et l’agencement de leurs demeures, le même mode de vie que les grandes familles qui les entouraient, l’apparat en sus.

Qui était Lamine Bey ?

L’on peut ainsi se demander si la propagande politique qui a préparé et justifié la chute de la monarchie husseinite n’a pas été plutôt sévère à l’égard de Lamine Bey, traité de «collaborateur» par opposition à Moncef Bey, le Nationaliste. Mais ceci n’est pas notre propos. 

Ce que j’avais retenu de mes visites au Palais, c’est que Lamine Bey semblait avoir été un honnête homme, un bon père d’une famille nombreuse, monogame, tout comme Moncef Bey mais avec une faible personnalité. Il n’a pas pu ou su résister aux diktats du général de Haute Cloque ni mettre en jeu son trône pour s’inscrire dans le sens de l’histoire et répondre aux exigences du Mouvement de libération. Il n’était probablement pas fait pour être roi, ni même simplement homme politique. De ce point de vue, la monarchie est morte de mort naturelle.

Il eût été intéressant de pouvoir visiter aujourd’hui encore le Palais de Lamine Bey tel qu’il l’a abandonné et essayer de savoir qui était réellement cet homme d’allure si élégante et si fragile dans le civil. Mais il abrite maintenant une institution culturelle: Beit El Hikma ! Et c’est probablement à cette institution que nous devons la survie de ce palais, témoin d’une partie de notre histoire.

Le Palais beylical d’Hammam-Lif 

Le hasard voudra qu’en 1974, je sois nommé à la tête de l’Office des travailleurs tunisiens à l’étranger de l’emploi et de la formation professionnels (OTTEEFP). Parmi les centres de formation gérés par cet organisme, j’avais été surpris de découvrir que l’ancien Palais beylical d’Hammam-Lif, après avoir été offert par Bourguiba à un ancien résistant, Sassi Lassoued, pour calmer ses prétentions politiques, a été affecté à la création d’un centre de formation professionnelle pour jeunes filles.

En dehors de leurs Palais de Tunis, de La Marsa, du Bardo, de La Manouba et de la Mohammedia, les beys husseinites avaient pris l’habitude de séjourner l’hiver à Hammam-Lif. En 1826, Hussein Bey décida de construire un palais à côté du caravansérail, avec une pièce destinée à son fils Mohamed qui, à son tour, agrandit le palais. Sous Naceur Bey (1906-1922), le troisième étage qui menaçait ruine disparut. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Moncef Bey et Lamine Bey y avaient séjourné. Je m’y suis rendu plusieurs fois; il était défiguré par des travaux d’aménagement : un gâchis. Aujourd’hui, il est délabré et transformé en une véritable oukela ! Grandeur et décadence! Les lions qui ornaient l’entrée ne sont plus là. En mars 2011, il a été même squatté par des familles mal ou non logées et partiellement démoli. 

Pour ne jamais plus effacer notre Histoire!

Il importe à ce niveau que les Tunisiens s’interrogent sur l’origine de cette propension qu’ils ont à vouloir détruire, et effacer tout ce qui relève de leur Histoire. Pourquoi les Turcs, les Egyptiens, les Marocains par exemple conservent-ils et sont-ils si jaloux de tous les monuments, palais et autres objets relatant leur histoire et leurs cultures? En Tunisie, tout se passe comme si la première préoccupation de chaque nouveau gouvernant consiste d’abord à faire oublier son prédécesseur!

Pourquoi fallait-il que Bourguiba s’acharne autant à «effacer» les 250 ans de monarchie husseinite ? Même si le Palais d’Hammam-Lif pouvait être considéré par certains comme une laideur architecturale, n’aurait-il pas été plus judicieux de le conserver comme témoin de cette laideur, à une époque de notre histoire? 

Selon quels critères a-t-on affecté une partie du mobilier du Palais beylical de Carthage aux ambassades qui venaient d’ouvrir? 

Ce Palais, faut-il le rappeler, a été fondé en 1864 par le général Zarrouk; il abrita une réception en l’honneur de Jules Ferry qui devait imposer le protectorat français à la Régence de Tunis ; il fut la Résidence officielle de Lamine Bey de 1943 à 1957, et il fut le cadre d’un événement majeur : la proclamation solennelle par Pierre Mèndes-France de l’autonomie interne de la Tunisie. Ah, si la Salle du Trône pouvait témoigner !

Ne pouvait-on imaginer que le Palais beylical de Carthage puisse devenir un musée Lamine Bey ?
Pourquoi fallait-il aussi que Ben Ali s’acharne à son tour à «effacer» toute trace de Bourguiba, le fondateur de la Tunisie moderne? Que son Palais de Skanès soit affecté à de la promotion immobilière, que sa statue équestre soit reléguée devant un passage à niveau à La Goulette ? 

Tout récemment enfin après la Révolution du 14 Janvier, pourquoi le bureau qui a abrité le cabinet de Habib Bourguiba, l’avocat a Bab Souika, a-t-il été vandalisé ! Et l’on est en droit de se demander quel sort sera réserve aux sept palais que Ben Ali a fait construire : les cinq palais dits «Palais de l’UMA», le Palais de Sidi Dhrif , le Palais d’Hammamet , et le Palais des Trabelsi à Yasmine Hammamet ! 

Tout cela pour dire que la dynastie husseinite a eu le mérite d’avoir symbolisé l’Etat tunisien même lorsque celui-ci était faible. C’est à cette dynastie que nous devons la Constitution de 1864. Elle a été aussi génératrice d’un style architectural, d’un mode de vie marqué par un raffinement incontestable et dont le pays porte encore à ce jour les empreintes. Les Beys n’étaient eux-mêmes ni despotes ni voleurs Cette dynastie mériterait, pour ces raisons et pour d’autres, ce titre, que le Palais beylical de Carthage lui soit restitué et qu’il nous aide à nous souvenir de notre Histoire telle qu’elle fut, et telle qu’elle est, sans exclusive ni sélection préalable.

Noureddine Ketari 
Ancien Ministre

Contenu Correspondant