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De la magie noire au vol des trésors de la Tunisie

 

Dans l’ombre de la reine, de Lotfi Ben Chrouda

De la magie noire au vol des trésors de la Tunisie

 

Chaque matin, Leila Trabelsi, épouse de Zine Al Abidine Ben Ali, le dictateur de Tunis, balayé par la révolution du 14 janvier 2011, fait griller vivant un caméléon dans un kanoun (braséro).

«C’est devenu un rituel et malgré moi j’en ai presque pris l’habitude», raconte Lotfi Ben Chrouda, majordome des Ben Ali dans Dans l’ombre de la reine, paru récemment en France aux éditions Michel Lafon. «Je ne crois pas à la sorcellerie, ça relève de croyances populaires archaïques qui me semblent dépassées. Pourtant, je suis bien obligé de constater que, depuis le début des rituels de Leila, la volonté du Président s’amenuise un peu plus chaque jour», relève-t-il. Leila Trabelsi utilisait la sorcellerie pour s’installer durablement aux palais de Carthage et de Sidi Dhrif, mais aussi pour détourner les biens culturels de la Tunisie. «Les sorciers de Leila vont venir de différentes régions d’Afrique, Maroc, Sénégal et Mali. C’est à travers sa famille que se feront les contacts», est-il rapporté. Des sorciers qui vont sonder le sous-sol tunisien, chercher les trésors des anciens temps à Carthage ou ailleurs. Leila n’hésitera pas ainsi à raser une caserne sur la colline de l’Odéon, un endroit parsemé de ruines.

Le matériel nécessaire aux fouilles est acheminé depuis Washington à travers l’ambassade. Des ambassades utilisées par Madame la Présidente comme des conciergeries. Les objets précieux trouvés sont envoyés dans des caisses à l’étranger, d’autres placés dans les jardins et les nombreuses maisons des Trabelsi. A Séliana, Leila a trouvé une tortue d’environ un mètre de longueur, tout en or et incrustée de diamants. Sous couvert de travaux, Imed Trabelsi (véritable fils de Leila, selon son majordome, et non pas son neveu) a pu récupérer des pièces en or et des statues entières. Avec la complicité des entreprises de transit appartenant à son frère Adel Trabelsi (décédé) et au moyen de bateaux propriété de Mourad Trabelsi, son autre frère, un analphabète, Madame la Présidente envoyait les monuments du patrimoine tunisien en Russie et en Israël. «Israël est très présent dans les affaires de la famille, et on n’y trouverait rien à redire si Ben Ali n’utilisait pas les liens de certains Tunisiens avec ce pays comme motifs d’emprisonnement infamants», écrit le majordome.

Les secrets du club Elyssa

Selon lui, la rage de possession de Leila est pathétique. «Elle convoite tout, y compris ce qui se trouve dans le musées et sous la protection de la Trésorerie nationale», rapporte-t-il. Aussi, Leila Trabelsi a pris des bijoux hafsides et beylicaux au niveau de cette trésorerie et les a déposés chez elle. Avec la complicité de Abderrahmane Bel Hadj Ali, ex-directeur de la sécurité du palais présidentiel, Leila Trabelsi a détourné tous les biens (peintures, tapis, etc.) du baron anglais Rudolph d’Erlanger, propriétaire du palais Ennejma Ezzahra de Sidi Bou Saïd. Belhassen Trabelsi est passé maître d’œuvre dans les expropriations. Il couvre tout cela par la mention «donation» pour se prémunir d’éventuelles poursuites. Il a manigancé pour reprendre les bungalows de Wassila Bourguiba, épouse de l’ex-président Habib Bourguiba, situés non loin du domaine du baron anglais, repris également. Il a pris de force la discothèque La Baraka de Sidi Bou Saïd, lieu mythique fréquenté par le passé par des stars comme James Brown ou Charles Aznavour. Selon le majordome des Ben Ali, Ali Seriati, responsable de la sécurité du palais présidentiel, est venu expulser les propriétaires. «Il fallait sortir les mains en l’air.

Aucune indemnité ne leur a été accordée», rapporte-t-il. Le club Elyssa, crée par Leila Trabelsi comme Suzanne Moubarak l’avait fait avant elle, a été installé à l’emplacement de La Baraka. Il sera géré par Samira Trabelsi, sœur de Leila, ancienne vendeuse de chaussures. Samira rafle tout : le kiosque à sandwichs devant les universités, les cantines scolaires, les cafés les plus fréquentés de La Marsa, une usine de tomate… Au club Elyssa, où le monde intellectuel est absent, tout se négocie… entre femmes. «Ce sont les épouses des ministres qui seront en première ligne, les maris occuperont presque un rôle de figurants (…). C’est dans les locaux du club que se faisaient ou se défaisaient les carrières ministérielles. Le club était en quelque sorte un avant-Parlement où siégeait l’Exécutif», est-il noté. Mais comment Leila Trabelsi faisait-elle pression sur le dictateur ? «Si tu nous fais du mal à moi ou ma famille, je vais tout raconter sur l’avion des généraux», a-t-elle crié un jour dans le palais. Il s’agit de «l’accident» d’hélicoptère qui a coûté la vie au général Abdelaziz Fkik, chef d’état-major, et une douzaine de ses collaborateurs. «Lors des funérailles, les épouses, en signe de protestation, refusent de serrer la main du Président. Il ne faisait de doute pour personne que Ben Ali était le commanditaire de cet “accident”», écrit Lotfi Ben Chrouda. Le maître de Tunis avait une peur bleue du putsch.

Les rencontres de la rue K.

Le majordome raconte «la terreur» qu’inflige Leila Trabelsi – qui n’est pas coiffeuse contrairement à la réputation qui lui est faite – au personnel du palais présidentiel. Elle n’a pas hésité à plonger les mains de son cuisinier dans l’eau bouillante parce qu’il avait oublié d’enlever le jaune d’œuf des bricks qu’il préparait pour elle. Madame fait attention à son cholestérol ! «Mon salaire mensuel est de 520 dinars. Pour la petite histoire, nos salaires sont déclarés par la Présidence, et les sommes affichées sont nettement supérieures à ce que nous touchons en réalité : je suis censé gagner 1100 dinars», relève le majordome. Lotfi Ben Chrouda détaille comment l’ambassade de Tunisie à Paris a été instruite pour acheter toutes les copies de La régente de Carthage de Catherine Graciet et Nicolas Beau dans lequel ces deux journalistes français ont dévoilé au monde le système pourri des Trabelsi-Ben Ali. Le majordome revient sur «le plan» de Leila de remarier son frère Belhassen avec Souha Arafat, épouse du défunt Yassar Arafat, réfugiée à Tunis. Auparavant, Madame la présidente a créé avec Souha l’International School of Carthage (ISC).

Souha se rend compte vite de «la rapacité» des Trabelsi. Elle sera humiliée par Ben Ali et sa femme et priée de quitter le territoire tunisien après avoir été délestée de millions de dollars. Lotfi Ben Chrouda explique avec un malin plaisir «les rencontres» chaudes de Leila Trabelsi avec son amant Arbi Medaoui, son garde du corps aussi, à la rue K. à La Marsa. C’est que Ben Ali cherche souvent à éprouver sa vigueur ailleurs que dans le lit conjugal. Pour maintenir sa forme, il se fait servir une nourriture riche en aphrodisiaques (fruits de mer, fruits secs, condiments à base de gingembre). «Parfois, il recourt au viagra, d’où peut-être ses malaises cardiaques», est-il rapporté. Dans l’épilogue, Isabelle Soares Boumala, professeur de lettres et journaliste en Tunisie, qui a aidé Lotfi Ben Chrouda à écrire le témoignage, révèle que Leila Trabelsi a, dans un dernier geste, demandé un soutien armé au dictateur libyen Mouammar
El Gueddafi pour contrer le soulèvement populaire en Tunisie. En Arabie Saoudite, où il séjourne, Ben Ali est dans une confusion mentale totale, alors que le sort de Leila est inconnu. Son frère Belhassen, véritable chef de bande, est au Canada «protégé par le gouvernement canadien de la vindicte des immigrés tunisiens». Une partie des Trabelsi sont emprisonnés à la base militaire de l’Aouina où ils sont «logés» par des couples dans des appartements en attendant leur jugement. Les jeunes qui ont animé la révolte en Tunisie doivent lire ce témoignage pour mieux saisir l’importance de leur mouvement historique. Un mouvement qui, s’il est soutenu, va accélérer l’installation d’une véritable démocratie dans la région arabe et mettre à terre les «rapaces» des palais...

Préface de Soares Boumalal* :

 

Le 19 janvier 2011, quand Lotfi est venu me voir pour la première fois, nous étions entrés dans une zone de turbulences. Nous ne les avions pas vues venir, et nul ne pouvait en prédire la fin.

Le couvre-feu était à 17h. Pas loin de chez moi, un tank et des camions militaires tentaient de rassurer la population par leur imposante présence. Des hommes et des femmes montaient des barrages avec des matériaux de fortune, tous les cent mètres.

Parfois, le soir, je leur apportais du café, histoire d’échanger quelques mots et de se rassurer réciproquement. Un grand élan de fraternité s’est immédiatement mis en place, animé par un sentiment inconnu et euphorique de liberté, mais cette liberté était encore fragile, elle demandait de la vigilance, et on était tous prêts à la défendre.
Ainsi, quand Lotfi s’engouffra chez moi pour déposer ses vingt-trois ans de fardeau, j’ai senti comme un devoir de l’écouter.

En le regardant, j’avais presque envie de lui proposer de ne plus bouger, de rester là, de parler jusqu’à ce que le danger s’éloigne. Le danger avait le profil de la milice, encore fidèle au raïs.
Le projet ne paraissait pas avoir un avenir assuré, nous avions même évoqué la possibilité d’être réduits au silence. Mais Lotfi était résolu. « Après tout, m’a-t-il dit, si je meurs après avoir tout révélé, ce n’est pas grave. Je le fais pour mon pays, pour mes enfants.»

Il est sorti comme il était venu. L’heure du couvre-feu approchait. Nous nous sommes donné rendez-vous pour le lendemain, et comme un courant d’air il s’en est allé, laissant dans son sillage un sentiment diffus d’urgence. Au-dessus de chez moi, des tirs semblaient provenir de Sidi Bou Saïd. Les rumeurs les plus folles s’engouffraient dans les maisons. On se battait à La Marsa, tout près d’ici…

Je me souviens d’avoir regardé le ciel. Il était d’une beauté suffocante, limpide et majestueux, les étoiles semblaient à portée de main. Comment le ciel peut-il être si indifférent ? A moins qu’il ne s’agisse d’une promesse…

Lotfi est revenu le lendemain et les jours d’après. Une fois le récit entamé, il nous semblait que la source était inépuisable. Deux décennies de souvenirs, c’est long, et sa mémoire les débusquait dans ses plus obscurs retranchements. Tant de choses qu’il avait vues et qu’il fallait ignorer… jusqu’à ce jour.

*Professeur de lettres et journaliste en Tunisie

 

Fayçal Métaoui

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