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L'hébreu, langue de terre

L'hébreu, langue de terre

 

 

Nul ne parlait plus cette langue depuis quinze siècles, Elizer Ben Yehuda s’est consacré à sa résurrection comme idiome officiel des juifs établis en Palestine. Inventant un lexique adapté au monde moderne.

Comment Eliezer Perlman, sujet juif du tsar Alexandre II, a-t-il pu croire une seconde au songe qu’il avait fait dans la pénombre de sa chambre d’étudiant, les yeux ouverts, l’esprit embrasé par la révolte des Bulgares contre le joug ottoman ? C’était en 1877, il avait 19 ans, il était élève du lycée russe de Dünaburg, aux franges nord-ouest de l’empire. «Après plusieurs heures de lecture des journaux et de méditation concernant les Bulgares et leur prochaine libération, soudain, comme en un éclair, ma pensée s’envola des ponts de la Chipka balkanique à ceux du Jourdain, et j’entendis une étrange voix intérieure m’appeler : "Renaissance d’Israël et de sa langue sur la terre des Pères" ! Tel fut mon rêve», écrira-t-il en 1917.

Eliezer Perlman, devenu Ben Yehuda, tente de démêler l’écheveau des chemins qui l’ont mené à consacrer sa vie à un projet insensé : faire de l’hébreu, que nul ne parle plus de façon usuelle depuis 1 500 ans, la langue des juifs établis en Palestine, et l’instrument de l’émancipation d’un peuple dispersé.Lu sur ...

Etude pécheresse

Eliezer est un jeune de son temps. Né en 1858 en Lituanie, dans la «zone de résidence» où sont assignés les juifs de l’empire, ce fils d’un commerçant, versé dans la Torah, grandit dans l’onde de choc du «printemps des peuples». En cette année 1877, il a lu en secret un livre, interdit, du révolutionnaire Piotr Lavrov qui entonne : «Faim, faim, faim partout ! Faim dans toute la Russie ! Les paysans meurent victimes de la faim et de la tyrannie…» Son cœur bat contre le tsar à l’unisson des déshérités, il se dit «nihiliste».

Mais le soulèvement des Bulgares le ramène à une autre cause, intime, celle des juifs, citoyens de seconde zone en Russie et presque partout en Europe. «En vérité, soufflait en moi, en même temps qu’un vent de liberté, le vent politique qui secouait les nations», écrira-t-il en 1918. Or la nation, en cette Europe agitée, se fonde sur une terre et surtout une langue : est bulgare qui parle bulgare, polonais qui parle polonais… Les juifs ont une terre, pense Eliezer, ancestrale, en Palestine ottomane, il suffit d’y aller. Mais d’idiome commun, point. Environ les trois quarts naissent en yiddish, comme lui et sa fiancée Deborah qui lui apprend alors le russe, le français et l’allemand ; les autres en judéo-arabe ou judéo-espagnol. Pour retrouver une place parmi les nations, ils doivent avoir une langue, songe-t-il. Ce ne peut être que l’hébreu.

Commander un café ou insulter un chien dans la langue de la Torah : l’idée est démente. L’hébreu a cessé d’être parlé peu après la destruction du Second Temple de Jérusalem qui, en 70, sonna la dispersion des juifs de Judée. Il est, depuis, la langue de la Bible, des écrits rabbiniques et savants, des prières et des rituels. Nul ne le parle dans la rue, nul ne l’apprend au berceau. La majorité de la masse juive, laborieuse et peu érudite, ne le comprend pas. Pire, de l’idiome vivant dans l’Antiquité, il ne reste dans les textes que 8 000 mots. L’hébreu ignore le train, les chaussettes, le restaurant, les tomates… Perlman sait sa folie.

Comme tous les garçons juifs de cette Europe éloignée, il a appris à lire la Torah dès l’âge de 3 ans. Après sa bar mitzva, il est allé dans une yeshiva (école rabbinique) à Polotsk, en Biélorussie. Mais là, il a fait une découverte fantastique : l’hébreu est une langue comme les autres, que l’on peut étudier en tant que telle. Etude pécheresse car elle éloigne de celle des textes.

Pourtant, chaque nuit de shabbat, son maître de la yeshiva, Yossi Bloïker, l’initie à la grammaire hébraïque. Le rabbin est un adepte de la Haskala, le mouvement des «Lumières juives» inspiré de la pensée de Moses Mendelssohn. Ce philosophe juif allemand du XVIIIe siècle, connu comme le nouveau Platon, invitait ses coreligionnaires à s’intégrer sans renoncer à leur foi. Ils devaient laisser le yiddish pour l’allemand et retrouver une dignité comme «peuple de la Bible» en produisant en hébreu des textes profanes. Paraîtront ainsi des romans et des journaux. Le style est ampoulé, les périphrases absconses : l’expression biblique «celui qui domine l’orgueil des mers» désigne un amiral ; «celui qui parle à l’oreille de l’homme», un perroquet.

L’adolescent a néanmoins dévoré nuitamment son premier roman, prêté par son maître : une traduction hébraïque de Robinson Crusoé, parabole d’un monde nouveau…

Idée chère

Paris est la capitale des Lumières, le centre de la vie politique : Perlman y accourt l’année même de son rêve «bulgare». Il veut y étudier la médecine, qui lui donnera un métier à Jérusalem. Car il compte bien s’y installer, même si les intellectuels juifs de la capitale lui rient au nez - dont ceux de l’Alliance israélite universelle qui misent sur l’intégration en diaspora. Seuls des hommes pieux vont alors en Palestine vivre de prières et des aumônes de la diaspora. Perlman n’est pas pieux, et son projet de départ cache l’autre, qu’il sait plus fou encore. Dans ce Paris bouillonnant, son idée chère mûrit au fil des rencontres. Le voilà boulevard Saint-Michel, avec un aristocrate russe libéral, journaliste, qui l’encourage à publier son projet et lui fait découvrir l’Assemblée. Le voici, plus tard, attablé à Montmartre. Il jubile : son article «Une question brûlante» a été accepté dans un journal viennois en hébreu. Dans sa chambre, il commence à construire des néologismes sur des racines hébraïques. Le premier est milon, «dictionnaire».

Un an de prison

A Alger, où il séjourne un hiver pour soigner une tuberculose, il découvre qu’il peut, en parlant hébreu, se faire comprendre des séfarades dont il admire, d’ailleurs, l’accent. De retour à Paris, revigoré, il est prêt. Il a 22 ans. Il se fait désormais appeler Eliezer Ben Yehuda. Il part pour la Palestine via Vienne, où le rejoint sa fiancée qu’il épousera en chemin.

En septembre 1881, il débarque à Jaffa dans un état d’abattement profond, découvrant la population… arabe. «Un sentiment déprimant de peur remplit mon âme. Je perçus qu’ils se sentaient citoyens de ce pays, terre de mes ancêtres. […] Je n’avais sur cette terre de mes pères ni droit politique ni citoyenneté. J’étais ici un étranger. […] Epouvante !» écrira-t-il.

Le jeune homme se ressaisit, file avec sa femme s’installer dans une pauvre demeure dans l’enceinte de Jérusalem où vivent alors la moitié des 30 000 juifs de la Palestine ottomane. Il s’est engagé, avec son épouse, à ne s’exprimer qu’en hébreu, au risque de choquer et de manquer de termes. Il rêve que les enfants, dans les écoles juives, soient éduqués dans cette langue.

Quand, l’année suivante, naît son premier fils, Itamar, il proscrit tout autre idiome dans son foyer. Itamar parlera tard, à 4 ans, mais il parlera hébreu. Ben Yehuda entrera dans l’histoire comme le père du premier enfant des temps modernes dont la langue maternelle est l’hébreu.

Pour l’heure, Eliezer est tenu pour un hérétique. Il tente de séduire les juifs pieux de Jérusalem, se met à manger casher, demande à sa femme de se couvrir la tête, se laisse pousser la barbe. En vain. En 1891, les religieux refuseront d’inhumer son épouse, morte de la tuberculose ; en 1894, ils le dénonceront aux Ottomans pour une supposée sédition, ce qui l’enverra un an en prison.

Mais Ben Yehuda mise sur son talent de publiciste. A peine à Jérusalem, il est allé se présenter au directeur de l’un des deux journaux en hébreu publiés en Palestine, Havatzelet. Il en devient l’adjoint. Multipliant les éditoriaux sur l’hébreu, il s’attire quelques soutiens et forme, chez lui, un groupe de travail. Six intellectuels, plus ou moins motivés. Lui travaille de l’aube au crépuscule à réaliser le premier dictionnaire recensant tous les mots de l’hébreu, depuis les plus anciens, bibliques, jusqu’à ceux forgés par les rabbins dans le Talmud et par les poètes hébraïsants de l’âge d’or espagnol. Le mot «électricité» sera construit sur celui désignant la «luminosité divine» dans la vision d’Ezéchiel, mais il faut inventer tant de termes : bicyclette, journal, lunettes… Pour enrichir le lexique, il fouille aussi, avec ses amis et sa seconde femme Hemda, l’araméen et l’arabe, et aussi le latin, le français, l’allemand. Plus tard, il écumera les bibliothèques européennes et décrochera enfin un contrat à Berlin pour la publication d’un dictionnaire en treize volumes. Le premier parait en 1910 alors que la langue est devenue vraiment «une question brûlante».

Nouvelle liberté

A la toute fin du XIXe siècle, la Palestine connaît un afflux de juifs, sans précédent dans l’histoire moderne. Dix mille entre 1881 et 1903. Ils fuient les pogroms déchaînés dans l’empire russe depuis l’assassinat du tsar Alexandre II. «Un tiers se convertira, un tiers périra, un tiers fuira», avait tonné le chef de la police tsariste, Viatcheslav Plehve. Ces réfugiés sont jeunes, et pas religieux. Ils créent les premiers villages agricoles juifs. Dans quelle langue éduqueront-ils leurs enfants ? Ils ne veulent plus du yiddish, stigmate de l’oppression. Les associations juives qui œuvrent en Palestine ont leurs écoles, rivales, enseignant en français, anglais ou allemand. Ils optent, en nombre, pour l’hébreu, langue de leur nouvelle liberté. Malgré leur peine à s’y exprimer, malgré les railleries de Théodore Herzl - «Comment imaginer acheter un billet de train en hébreu ?» aurait lancé le père du sionisme - ils ouvrent des jardins d’enfants «parlant hébreu».

Ces immigrés auront un poids décisif dans la bataille de la langue qui culmine en 1913. Les fondateurs allemands de l’institut Technikum, à Haïfa, exigent un enseignement dans la langue de Goethe. Manifestations, caillassages : l’hébreu s’imposera. La Première Guerre mondiale balaye le joug ottoman, sonne le déclin de la langue des vaincus, l’allemand. Dans la Palestine sous mandat britannique, l’hébreu devient langue officielle au côté de l’arabe et de l’anglais. Ben Yehuda vient de l’apprendre quand il succombe à la tuberculose le 21 décembre 1922, à 64 ans, ayant achevé les sept premiers volumes de son dictionnaire.

Sources : «l’Hébreu, 3000 ans d’histoire», de Mireille Hadas-Lebel, éd. Albin Michel ; «le Rêve traversé», de Eliezer Ben Yehuda, suivi de «Mémoires du premier enfant hébreu», d’Itamar Ben Avi, traduit par Gérard Haddad (avec Yvan Haddad), éd. Desclée de Brouwer.

 

Par Corinne Bensimon, publié dans Libération

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