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Les coulisses de mai 1981

 

Les coulisses de mai 1981

Serge Moati est un artiste. Dans le livre qu'il consacre au 10 mai 1981 et à la victoire de François Mitterrand, il fait cheminer sa vie parallèlement à celle de son grand homme. "Incorrigible nostalgique de mai 1981", Serge met en scène Moati, le réalisateur de talent, l'animateur de l'émission de télévision "Ripostes", l'homme qui pénétra peu à peu dans l'intimité du premier président socialiste de la Ve République et lui fit répéter pendant quatorze ans ses voeux de nouvelle année.

"Né socialiste" dans une famille juive de Tunis, en 1946, il se raconte : "C'était un jour de grand sirocco entre deux congrès du Parti socialiste d'alors dont mon père était grand vizir." "Guy Mollet, écrit-il drôlement, fut mon parrain. Ou presque. Il en fut ainsi, sûrement, de Léon Blum et de Jean Jaurès. Ou presque. J'espérais que, plus tard, François Mitterrand finirait bien par me reconnaître : après la fille naturelle, le fils caché : moi."

A l'été 1957, il perd en deux mois son père, sa mère, et il doit quitter sa Tunisie - "Trois disparitions, ce n'est plus du chagrin, c'est de la distraction". En mai 1968, le voilà à Paris qui frappe à la porte de la SFIO, "un âne chargé de reliques qu'il convenait d'astiquer afin de les faire reluire", et se fait jeter. Le jeune Moati s'accroche et entre en socialisme en même temps qu'à la télévision, en rejoignant un de ses clubs, l'UGCS.

En 1971, bouleversé par sa rencontre avec François Mitterrand, qui reconnaît en lui le cinéaste et le "camarade", il devient, "d'un coup d'un seul, mitterrandiste. A vie". Conseiller en communication du patron du PS, après le congrès d'Epinay, le grognard bougonnera parfois mais il sera d'une inébranlable fidélité.

Le mai 1981 de Moati vient de loin. Il le raconte avec ferveur et humour. Un tantinet mégalo et volontiers excessif, le "fils caché" frise parfois la méchanceté - comme lorsqu'il attaque Michel Rocard qualifié, en 1978, d'"espèce de nain contrefait" qui a osé "écorner notre sauveur suprême" -, mais sa férocité est souvent mâtinée de tendresse. Moati a de l'empathie pour le genre humain. On se laisse emporter par le récit de son odyssée, sans toujours faire la part entre la fiction et la réalité.

La comédie du pouvoir prend des allures de vaudeville. Il y a la fiévreuse préparation du débat télévisé Giscard-Mitterrand du 5 mai 1981 pour lequel Moati impose "21 règles". Il y a le 21 mai, jour du sacre de son président, où il imagine son dialogue avec le sortant. Il y a la fameuse cérémonie du Panthéon, dont il est l'artisan angoissé. Un bref instant, ses caméras perdent son "Leader Maximo" et le voilà qui fantasme : est-il l'otage d'un "terrible commando fasciste" qui va l'obliger à abjurer sa "foi socialiste", la victime de ravisseurs qui vont exiger une rançon, ou a-t-il fait un malaise ? Ouf, le président sort enfin des ténèbres !

Il y a aussi cet émouvant dialogue, le 19 novembre 1981, où François Mitterrand, atteint d'un cancer de la prostate qui s'est diffusé dans les os, confie à Pierre Bérégovoy et Jacques Attali, puis à Anne Pingeot, que "peut-être " il ne verra pas la fin de l'année. Il y a aussi un Serge Moati, devenu directeur général de FR3, aux prises avec un "lancinant franc-maçon " dont il écorche le nom et qui quête cauteleusement ses faveurs. En 1983, après l'échec de la gauche aux municipales, il résiste en vain à son prince qui lui impose "l'épouvantable retour de Guy Lux", symbole de la télé qu'il exècre.

Avec ce voyage dans les coulisses du pouvoir socialiste, Moati a pris "le risque d'étaler, trente ans après, notre ferveur parfois candide de l'époque sur le papier glacé et très libéral des jours d'aujourd'hui". Mais il "ne renie rien".

 

"30 ans après"
Serge Moati
Seuil, 334 p., 19,50 €

 
Michel Noblecourt

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