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Mon TGM, par Monique Zetlaoui

 

 

Mon TGM

 

               Entre rêve et Histoire, il chemine le petit train et nous aussi avons le droit de rêver  et de prendre quelques libertés avec l’Histoire, si erreurs il y a elles sont voulues.

  

                Tous les matins à l’heure où les ftaïri alimentent leur feu, où les étoiles s’éteignent doucement, laissant à  la lune et au  soleil un tout petit instant  pour une tendre et furtive  étreinte,  un petit train  reconnaissant lève les yeux vers le ciel.  Il  remercia le mektoub pour cette  si jolie vie. Elle n’avait pas si bien commencé son existence, à peine venu peine  au monde qu’on l’expédiait sous terre à cheminer dans les sous-sols parisiens.  De Paris, il ne connaissait que d’interminables kilomètres de tunnels gris, noirs, poussiéreux où seules de petites souris qui couraient sur les voies s’amusaient parfois avec lui. De temps à autre à Bir-Hakeim il apercevait la tour Eiffel, son petit cœur palpitait,  bouffée d’air, de liberté de bonheur et cette grande dame de fer qui conversait avec le ciel comme il aimerait la courtiser.  Pas le temps, bien vite les rails rectilignes,  autoritaires,  sans la moindre fantaisie le ramenaient sous terre, lui ôtaient ses rêves.  Il avait le destin d’un mineur, le bout du nez charbonneux, le ciel, les oiseaux, le soleil, ce n’était pas pour lui.  Et, un beau jour, d’élégants fonctionnaires décidèrent qu’il devait partir ailleurs, loin, très loin, si loin.  Peu aventurier, il eut peur et se mit tout à coup à les aimer ces galeries souterraines, les petites souris qui se faufilaient entre les rails étaient devenues ses amies, il ne voulait pas les quitter. Mais, les ronds-de-cuir, binocles sur le nez et   montres au gousset ne lui demandèrent pas son avis. Il embarqua à Marseille et cloîtré au fond d’une cale, il ne vit jamais la mer dont il ne connut que roulis et tangage, nausées et vertiges. Il ignorait quel destin fabuleux l’attendait.

 

Tunis

       

      Un joli  matin de 1905, il est déposé à l’Avenue de la Marine  à Tunis, c’est ici que débute sa vraie vie. Oublié les tunnels, la grisaille, la poussière,  et les trainées noirâtres, ébloui, il découvre la mer. Il hume  à pleins poumons les embruns marins, il laisse portes et fenêtres ouvertes pour que le vent circule dans ces wagons,  ce vent qui lui conte l’Histoire de cette terre qui devient sienne. Il ne se doute pas encore que lui aussi fera partie de cette Histoire, qu’à son tour comme les conteurs de la plus pure tradition, il dira « kan ya maqam fi kadim el zamman… » (Il était une fois au temps jadis), Ouvre tes yeux voyageur, ouvre tes oreilles, regarde, écoute !

 

           Au bout d’une longue avenue bordée de ficus où tous les soirs à  dix huit  heures sonnantes des milliers d’oiseaux, nichés dans les branches, jouaient une joyeuse symphonie, se trouvait la gare du TGM.  La gare ? Juste un auvent bleu et blanc d’où un petit train de bois s’en allait courir sur une trentaine de kilomètres le long de la mer, ma mer, ma Méditerranée. Court-t-il   vraiment ? Bien sûr que non, d’ailleurs comment le pourrait-il, la distance entre deux gares est si courte. A peine l’élan pris, que retentit le sifflet du contrôleur, annonçant la prochaine station. Il musarde, flâne, s’arrête parfois de façon inopinée,  pour laisser passer un âne au regard   doux et triste ou  une grappe d’enfants joyeux et indisciplinés  qui traversent  la voie ferrée.  Plus d’un demi-siècle s’est écoulé depuis son arrivée sur cette terre qu’il aime passionnément, dont il sait  les joies, les souffrances, les besoins, les rêves et les rumeurs. Il n’en veut jamais aux passagers, pour le moins dissipés, qui pénètrent dans ses wagons sans  demander la permission,  c’est qu’en échange ces voyageurs lui ont ouvert leur cœur depuis l’enfance, son âme se niche au plus profond de chacun d’entre eux et il devine que ces petits garçons aux genoux écorchés qui galopent d’un wagon à l’autre laissant derrière eux,  des pépites blanches   salées comme la mer, ces patriotes  enthousiastes au regard fiévreux, coiffés de la chéchia, ces papas au costume d’alpaga, ces petites filles aux nattes impeccables, ces bédouines impériales, la mélia retenue par l’antique fibule diront tous un jour «  tu te souviens du TGM » Il sait qu’à jamais il demeure un morceau de leur enfance, de leur jeunesse, cet âge d’or mythique que chacun trimbale et embellit  tout au long de la vie.

       Dans ses wagons, recouvertes, d’un sefsari d’un blanc immaculé qu’un Président progressiste, au regard azur va bientôt leur ôter, les belles Arabes ne laissaient voir que leurs yeux ourlés de khôl.  A coté, la nonna sicilienne toute de noir vêtue, elle qui fut si pulpeuse autrefois avant tous le spaghetti, tortellini et rigatoni, (mamma mia !....) et les jeunes filles juives timides et aguicheuses qui fredonnaient déjà les premières chansons d’Elvis. Il en a de la chance le petit train, qu’elles sont belles ces femmes qui s’installent dans les wagons, ces jupes coquines qui virevoltent, ces peaux mates et soyeuses,  . Et puis ces hommes au regard fier, brûlant, qui oscillent entre courtoisie et désir.

             Il ne veut pas les ennuyer comme un vieux professeur imbu de son savoir. Il est malin, le petit train, il  sait que pour les intéresser, les éblouir,  il faut les faire rêver, quoi de mieux que le septième art pour cela. Il était né en 1900, avec la première ligne de métro, cinq ans après la première projection des frères Lumière Avec talent, avec génie, il se fait cinéaste et fait défiler, sur l’écran- fenêtre,  des paysages doux et écorchés, de bougainvilliers aux fleurs insolentes de couleurs, des cactus croulant sous des fruits piquants et… des pans de civilisations, le cinéma peut faire remonter et temps et se télescoper les époques.Tout à coup, toi voyageur éberlué, tu  tu regardes l’altière mais gourmande Tanit  qui déguste une brick à l’œuf à la Goulette sous l’œil effaré de Baal  et rend une visite de courtoisie, à la Madone recluse dans son église de la petite Sicile.  Tu aperçois Caton, ébaudi et jaloux  de  la richesse des verges phéniciens,  ivre de rage il  pense déjà « Carthago delanda est » il déshabille  une granatum punica dont il  croque les graines rubis en pensant au sang qu’il fera couler pour la troisième guerre punique.   Zina et Aziza ondulent des hanches au Festival de Carthage avant de laisser la place aux gladiateurs. Les Siciliens débarquent en masse au XIX°siècle dans l’espoir d’une vie meilleure, attendris et  étonnés et émus les premiers gouverneurs Banu Khorassan hument les effluves de pkaila qui s’échappent des demeures  juives, en  rêvant de khorresh –e esfenaj

     Et du bleu, du bleu à n’en plus finir, celui du ciel, celui des persiennes qui s’ouvrent aux heures fraîches, et les scintillants lapis-lazulis de la mer. Il laisse derrière lui l’avenue, devenue l’avenue de la Marine devenue  Jules Ferry puis Habib Bourguiba, il tourne le dos à Bal el Bhar,    et  s’engage sur une étroite bande de terre. A sa droite, du bleu, à sa gauche du bleu. A gauche, un lac, résidence de royaux flamants roses, hautains et indifférents à l’odeur putride qui émane des eaux. Comme souvent les pauvres, elles sont dignes ces eaux et cachent leur misère derrière une céleste robe bleue, alors qu’ailleurs les eaux croupies ont pour tout vêtement une hideuse robe verdâtre. A droite, l’étroit goulot de mer, Halq al Oued. Voyageur, le sais-tu que ce chenal fut percé dès le Moyen-âge ? Bien vite, il s’avéra inutilisable pour les bateaux à fort tirant d’eau. Plus tard, un nouveau canal reliera la Goulette et Tunis et les paquebots qui glissent sur l’eau salueront respectueusement à grands coups de sirènes le petit train. Les  voyageurs écoutent d’une oreille distraite car un spectacle les captive. Suspendus aux fenêtres, accrochés aux portes, ils regardent fascinés la chorégraphie des dauphins et cachalots, ils en oublient de lécher le frigolo qui fond dans leurs mains. Sur les ponts des paquebots s’agitent mouchoirs et foulards.

 

 

Goulette Vieilleindique le panneau, de nouveau un auvent bleu, des murs éclaboussés de blanc sur lesquels s’écrasent au plus fort de l’étéd’indécentes et violettes figues àla robe fendue , un entêtant parfum de jasmin et le vent, ce nomade caressant ou violent, glacial ou brûlant demeure itinérante des esprits de la mer et du désert. C’est ici, voyageur que tu aimes déguster un sandwich au thon dégoulinant d’huile et lécher voluptueusement une granite de citron glacé.  A la fin de l’après-midi, tu t’achemineras lentement vers le port où  rentrent les chalutiers qui déversent àquai leur moisson marine. Joyeux brouhaha de vente àla criée, filets déployés et ravaudés, fête du retour. Ce soir dans les riches demeures, on se régalera du royal mérou, du mulet au ventre noir et àl’œil brillant, de crevettes géantes que guettent avec impatience ail, tomates et persil. Les plus modestes dégusteront avec autant  de bonheur  rougets et autres petites fritures. Pour tous, une seule façon d’accommoder le poisson, chaque Goulettois, le sait ; un poisson ça naît dans l’eau et ça meurt dans l’huile ; tomates, poivrons et œufs eux aussi plongés dans l’huile bouillante les accompagneront. Tard dans la nuit, ce sera au tour des chats, voyous impériaux de festoyer. D’un élégant coup de patte, ils éventreront les poubelles pour savourer avec une distinction toute féline les reliefs des dîners, croquant majestueusement têtes et arêtes. Repus, ils n’oublient pas de faire leur toilette avant d’aller faire hurler de plaisir les chattes des alentours, qui quelques semaines plus tard mettront bas.  Le 15 août,  toi le musulman, toi le juif,  tu suivras la procession de la Madone qui part de la petite Sicile. Furtivement et secrètement, tu invoqueras la Vierge Marie, sais-t-on jamais ?  Et le Fort balayépar les vagues, fouettépar les vents, écrasépar le soleil demeure le témoin d’événements que tu as oublié.  Pourquoi le  vent fait-il autant de vacarme ? Ce n’est pas le vent te souffle le petit train, écoute, entends-tu Saint Louis  qui débarque le 17 juillet, il ignore que épidémie de typhus décimera une partie de son armée et que lui-même rendra l’âme àCarthage. Entends-tu les ordres hurlés du terrifiant corsaire Khayr el Din que les Occidentaux appellent Barberousse, les cris des soldats turcs et espagnols qui s’étripent et vois-tu les flaques de sang  qui rougissent les eaux du port ? Les gémissements se taisent, des clameurs joyeuses montent vers le ciel. C’est quoi cette liesse, ces youyous ? Mais souviens toi, regarde le « Ville d’Alger »glisser sur les eaux et le voilàle Libérateur, et la foule chante, danse la joie, le printemps est tiède. Il est beau, radieux, il croit si fort àses rêves et le peuple entier y croit avec lui. Le temps du culte de la personnalitén’est pas encore arrivé. Il enfourche un cheval et la petite fille émerveillée croit qu’il est  le prince charmant. Couper, couper hurle le machiniste, un long sifflement, et redémarre le petit train.

 

Goulette Neuve, Goulette Casino, deux autres stations pour la même ville qui s’étire indolente le long de la mer, il est loin le temps des Croisés, des pirates et autres envahisseurs. Ici un gros gâteau blanc posé sur le sable, pompeusement baptisé casino,  là quelques maisons aux zéligs délavés  témoignent d’une opulence d’antan.  Stations balnéaires misérables et gaies, aux sols parés de pelures de glibettes qui se prennent pour des mosaïques romaines, aux grands-mères énormes, felliniennes,  aux hommes orgueilleux et tellement humiliés. Les embruns puissamment iodés et les odeurs de friture et de grillade de viandes  se côtoient étonnés. Nonchalamment, la rouille  et les embruns marins grignotent  les vélos.  Les bouchers, bourreaux des temps modernes suspendent a des crochets des bêtes sacrifiées et  les mouches y  élisent joyeusement domicile .    Il n’y a pas de librairies ici demande la petite fille. On démarre, pas question de fermetures de portes, les petites jambes brunes se balancent sur le marchepied, les petits garçons comptent et recomptent les noyaux d’abricots  et le petit train enjambe un canal et filme inlassable la mer jusqu’à

 

Kherredine,petite bourgade du nom d’un pacha turc, si loin des fastes  de la Sublime Porte. Rues alignées, demeures sans charmes, architecture bâtarde, village assoupi presque toute l’année qui tout à coup l’été venu se réveille, village sans grâce et pourtant …..  C’est ici que sont les souvenirs, les émois, les émotions de quatre générations de juifs tunisois.  Amours licites et amours clandestines,  matchs de foot pieds-nus sur le sol brûlant, parties de cartes pagnolesques et pêches miraculeuses, vélos rouillés et grinçants, guerre de Bizerte et lointains échos de la guerre d’Algérie, guirlandes parfumées de jasmin au cou des femmes et odeurs de grillades, persiflages et jacasseries, cornets de frites et beignets brûlants mais curieux qui lisent les journaux qui les enveloppent. Ventres mous et peaux fanées et la réverbération qui renvoie de jeunes poitrines effrontées, des corps lisses et fermes, coup de soleil et griffures au cœur, premiers effleurements, baisers volés. Petits rien de la vie, souvenirs sans importance qui se muent un jour en nostalgie, nostalgie d’une innocence voulue et naïve. Kherredine   Maisons ouvertes et.... cœurs méfiants… Attention au départ.

 

 

L’Aéroport

Pas très loin, sur le lac se posaient dès  1926, les premiers hydravions établissant la première liaison avec la France, Antibes-Ajaccio- Tunis. L’amerrissage, sur la base dite de Kherrédine, attirait badauds et curieux et bien de petits garçons pédalaient depuis la Goulette pour voir le grand oiseau de poser. Rien, il ne reste rien de cette excitation. Timide, introvertie, mutique la station ? La vie ne palpite que devant la boutique d’Alfredo le glacier italien à la divine zuppa inglese, il s’applique d’autant plus qu’à la halte suivant un rival  tout aussi doué officie. Sur le bord de la route nationale, un imposant bureau de poste, lointain souvenir de l’aéropostale au temps béni des hydravions bien avant qu’El Aouina ne lui ravisse sa place

 

Le Kram

 Le petit train cinéaste aperçoit  l’écran d’un cinéma aux sièges branlants, au ciel étoilé pour seul plafond où à la nuit tombée Ben Hur, certains soirs, fait courir ses chars et,  d’autres soirs, Rett Buttler embrasse fougueusement et langoureusement la séduisante et coquette  Scarlett O’hara sous les sifflets du public. Les adolescentes  au cœur chaviré aimeraient bien avoir son audace et se contentent de lécher un onctueux nougat glacé  chez Cacciola et les garçons cheveux raidis par le brushing et  sexe tout aussi raide ne rêvent que de rencontrer une coquine effrontée. Agha el Kram dont les vergers de figuiers parfumés donnaient les meilleurs fruits du monde est oublié de tous, pourtant la localité doit son nom au fruit (kermâ,  désigne le figuier et signifie bénédiction don de Dieu) peut-on rêver de plus joli nom ? 

 

Le ciel n’a pas changé, l’horizon est toujours de mer, les gares chaulées se ressemblent, se confondent mais  la petites fille aux nattes disciplinées, àla jupe bleue marine sagement plissée a tout àcoup le sentiment d’entrer dans l’Histoire.

 

Salammbô, Dermech, Douar Chott, moins ardent, le soleil, plus léger le souffle du grégal  et du sirocco, paisibles et sereines, les rues frangées d’odorants eucalyptus. Les petites stations ombragées s’allongent sur une méridienne de sable et de mer dans la torpeur d’une interminable sieste. Partie de Tyr,  entourée de ses suivantes et  de valeureux marins,  débarque une belle princesse. Elyssa est audacieuse, courageuse et assez maligne pour leurrer un roi qui s’embrouille,  penaud ou ébloui par sa beauté, dans ses découpages de lanières de peau de bœuf. C’est ici qu’elle fondera sa nouvelle ville, ce grand Empire que Rome jalousera tant. Dans ses bagages la phénicienne amène l’olivier et la  grenade.

Que reste-t-il des faubourgs de Megara , des ports puniques ? Des criques miniatures, des ruines de ruines. Une petite fille imagi-naïve qui passe ici les vacances de sa petite enfance, frotte entre ses mains de très vielles pierres magiques. Qui a dit que les pierres étaient muettes ? Devant elle, tout àcoup l’armée des 29 éléphants d’Hannibal embarque. Les éléphants  ignorent qu’ils se préparent àfranchir les Alpes, mais d’instinct, ils savent qu’ils ne reviendront pas. L’œil triste, ils disent adieu àleurs amis les chats qui bien qu’amateurs de poissons détestent l’eau,  eux ne  partiront pas. Le TGM roule plus lentement, précautionneusement, ne pas commettre de sacrilège. Sous les rails, une chapelle, plus loin un tophet. Tout àcoup les stations s’ébrouent, sortent de leur sommeil, un vacarme assourdissant, c’est celui des quais, les bateaux aux cales pleines qui livreront tout le pourtour méditerranéen, les dockers   puniques  ploient sous leur fardeau des amphores ventrues, pleine de vin, d’huile et de ce puissant garum. 

 

 

Carthage, la locomotive frémit palpite ; c’est qu’elle est émue en dépit de la sérénité des avenues, des nonchalantes calèches alignées près de la gare, des violettes belles de nuit qui attendent la tombée du jour pour étaler en corolles les soies de leurs pétales, robes de bal d’un soir, un nuit, une seul nuit pour séduire.  D’élégantes jeunes femmes à la taille serrée, étole de soie négligemment jetée sur les épaules,  suspendus au bras de faux Gary Grant, se dirigent vers le Neptune pour déguster dans une atmosphère surannée et désuète des crevettes  du bout des lèvres et piétinent allégrement de leurs talons aiguilles le sommeil de ces Carthaginois victimes du premier génocide de l’Histoire. Entendent-elles ces jolies futiles  le discours haineux qu’un vieux sénateur prononce à Rome et que l’écho répercute : « Carthago delanda est…Carthago delenda est »   Au dessert d’une moue gourmande, les belles  redemandent une figue oubliant que ce fruit si sensuel est celui utilisé par le vieux Caton pour déclencher la troisième guerre punique. Sur la table un grand agronome, à jamais enfermé dans une bouteille est devenu un vin prestigieux, Magon. Le petit train médusé voit ses wagons se vider à la nuit tombante la jeunesse doré se dirige vers le Bey-Palladium pour se trémousser sur une musique frénétique, qui offense Dame Tanit et le Seigneur Baal. Le contrôleur vérifie distraitement les tickets et rêve d’un boga glacé. En bas de la pente, ma mer…  Rieurs et chamailleurs les enfants courent pieds-nus sur la grève ramassant coquillages  et tout à coup le petit train  aperçoit les premierspetits,  petits bikini,  Attention au départ.

 

Carthage  Présidence. (ex Sainte Monique) Exit Sainte Monique, l’autoritaire mère de Saint Augustin qui avait elle-même délogé Tanit.  Il fallait reconstruire ici, il fallait redonner orgueil et assurance à cette terre et, posé sur les eaux bleues un palais. Tel une sentinelle des antiques ports puniques, un président veille sur le pays  non loin de l’endroit où quais et loges pouvaient contenir jusqu’à deux cent vingt vaisseaux. Sur la colline de Byrsa, Dame Tanit et le seigneur Baal, scrutent l’horizon, guettant un improbable adorateur venu les célébrer.  Du sang d’Hamilcar et d’Hannibal, un 6 août 1967, un valeureux président roule en trombe vers Tunis défendre  en pleine guerre des six jours ses concitoyens juifs victime de la vindicte populaire. Le petit train aurait tant aimé qu’il embarqua dans un de ses wagons et pas dans cette arrogante automobile.  Respectueux il s’incline du  choix du Président,  qui sans doute commettra parfois des injustices mais c’est le sort des grands hommes n’est-ce pas, n’est-ce pas ?  Roule, roule petit train jusqu’à  

  

 Hamilcar. La terre est rouge, rouge comme les étoffes teintes en pourpre dont les Phéniciens avaient le secret. Les touristes romains qui s’ébattent joyeusement dans l’eau ont oublié depuis longtemps l’implacable inimitié que leur vouait la famille Barca. Le train caméraman s’attarde sur la roche rouge, la mer turquoise, indigo, jade, azur, il voudrait tant la rejoindre, se couler en elle, alors elle lui envoie ses embruns. Il évite le disgracieux hôtel qui tel un soudard  a assailli la blonde plage. Il prolonge son temps de quelques secondes pour attendre le petit marchand d’oursins qui panier vide et bourse pleine sans retourne à la Marsa et offre au  TGM un panier de senteurs marines, de sel et de varech. La petite fille sage est interdite de frigolos glacés, d’oursins avec une unique cuillère pour tout le monde,  c’est une question d’hygiène martèlent les parents. C’est sur cette plage que devenu adolescente  elle dévorera quantités d’oursins sans passer de vie à trépas et des frigolos bien glacés qui ne tuent que de plaisir, ses premières transgressions. Plus tard, à la nuit tombée elle ôtera son petit bikini pour ne faire qu’une avec sa mer, mais cela ce n’est pas ton histoire petit train, c’est la mienne. 

Sifflet, sifflet, un si court trajet  le petit lève le nez pour apercevoir l’exquis petit village de…

 

Sidi Bou Said, parfois, même un vaillant petit train ne peut dépasser ses limites, impossible de grimper la douce colline aux senteurs de fleurs d’orangers. Ici, les rôles s’inversent ; « tu  as fait défiler le ruban bleu de la mer, tu nous as conté de si belles histoires, prête nous la caméra, petit train, on t’a vu enregistrer, cadrer, mémoriser, ne n’inquiète pas on va le filmer pour toi le village et toi raconte, raconte » Et devant le petit train émerveillé, la pellicule défile. Suspendu entre ciel et ondes, le village laisse courir ses murs chaulés, blancs jusqu’à aveugler, éblouissant même la mer. Dressés vers le firmament, avec les eaux pour berceau, les murs lui volent, lui captent son bleu pour colorer lourds portails de bois cloutés et  moucharabiehs. Jebel Manar où brillait le feu qui rassurait les navigateurs puniques et romains. Point de fée sur le berceau du petit village, point de sorcières mais deux hommes bienveillants, séparés par des siècles mais unis par le même amour de la beauté. Abou Said Khalafa ben Yahia el Beji   et Rodolphe d’Erlanger suspendus aux étoiles devisent   doucement et s’offusquent  avec la même   des hordes de touristes dépenaillés,  des transistors   et autre ipods qui hurlent. Eux, là haut,  entremêlent avec bonheur chants soufis et musique andalouse. Bougainvilliers, jasmins s’accrochent aux  murs, y déploient parfums et couleurs. Les chats colportent rumeurs et ragots se faufilant d’un air princier d’une demeure à l’autre, il y a belle lurette qu’ils ne guettent plus ni souris ni oiseau,  régaliens, ils prélèvent leur impôt à chaque table. Le thé brûlant a oublié La Chine et courtise assidûment bendoq et nânâ. Les nuits d’été, éclairées par des rayons de lune, le long des murs blancs, d’effrontées belles de nuits aux pétales mauves et violettes murmurent au  vent ; elles se savent belles mais jalousent les  jasmins dont le parfum

 

Sidi Dhrif (l’Archevêché) : Monsieur l’Archevêque, je  reviens chez moi  murmure courtoisement Sidi Dhrif, mais je vous en prie prenez votre temps, n’oubliez pas votre missel, venez allons faire une promenade le long de la mer, près du cimetière marin où reposent mes restes. Voyez vous il y a très longtemps, ici même j’ai disserté avec un roumi comme vous,  venu nous envahir, j’ai essayé de l’initier au soufisme, vous l’appelez Saint Louis. Notre confrérie aimait le chant  et la musique   qui montent vers Allah et quelques siècles plus tard c’est un étranger qu’il a envoyé, sur la colline tout près, le baron d’Erlanger pour que vers Lui s’élève la musique. Cela fait un moment que nous marchons, sur cette terre le temps prends son temps, nous sommes déjà à.....   

La Corniche, avant dernière station avant le terminus avant ….

 

La Marsa,la petite station balnéaire se rêve sans doute en port, mais le TGM  sait parfaitement ce qu’elle lui doit. Sans lui et ses prédécesseurs qui la reliaient  au Bardo, serait-elle ce qu’elle est aujourd’hui ? Lorsque les petits garçons  font courir des trains entre les meubles du salon, le Bey, grâce àson jouet grandeur nature  se faisait construire une résidence d’étédans l’ancienne A…les Bledi s’empressent de le suivre et la station s’enorgueillit de cette aristocratie. Mais Le petit tain  aime avec autant de tendresse, les beldi et le petit peuple. C’est dans ses wagons qu’ils  se côtoient, àpeine séparés par une première classe dont la porte claque au premier coup de vent.  Mais c’est au Terminus qu’ils se rencontrent vraiment. Creuset de la vie sociale, de notion d’appartenance àune même cité, Salem et le Hafsi. Au Hafsi, les hommes àla djellaba blanche, fraîchement repassée ou  au costume de lin,  mechmoum àl’oreille discourent  avec les chauffeurs de taxis ou les petits artisans. Ici plus de barrière sociale, et puis  quel délice que ces après-midi entre hommes, qu’elles sont loin les mères, les épouses, les filles et même les maîtresses. Des après-midi sur  la planète homme, ils redeviennent les petits garçons aux yeux pleins de rêves. Ils sirotent, tous avec le même plaisir, un thébrûlant ou une Celtia bien fraîche, dégustent force glaces et granites chez Salem et en catimini iront au Saf-Saf juste avant de renter dîner. Leur appétit d’oiseau étonne la maîtresse de maison, mais l’œil narquois de la petite bonne a devinébricks et sandwichs. Elle ramène àla cuisine le plat de ganaouiya àpeine effleuré, y trempe sa miche de pain , sans le moindre dégout, c’est qu’il y a longtemps qu’elle et Monsieur sont intimes, àl'insu de Madame et ils peuvent bien manger dans le même plat même si ce n’est pas àla même table.  

 

 

Monique Zetlaoui

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T.G.M.
T OUJOURS
G AI
M AGIQUE

J'ai 62 ans, originaire de Tunis et principalement La Goulette et bien sur toutes les villes parcourues par Ce TGM qui a, à lui tout seul, toute une histoire inoubliable gravée dans nos coeurs.
J'ai quitté ce pays à l'age de 11 ans et malgré tout ce qui se passe aujourd'hui c'est toujours le plus beau souvenir de mon enfance, de ma vie.
Une vie calme et sereine, une entente cordiale avec toutes les races tant notre vie etait confondue avec eux, sans problèmes, sans heurts, avec une entr'aide qu'on ne rencontre jamais ailleurs, un partage d'émotions gaies ou triste, etc.
Une nature vivante, son odeur de jasmin, son complet de poisson, ou encore sa meloukhia, ou bien encore sa pkaella et j'en passe, uniques au monde, comment peut on oublier ces moments ?
N'oublions pas le fameux cinéma Rex à la goulette ou toutes nos familles allaient voir ces films magiques accompagnés de glibettes et cacahuettes, ainsi que les ballades au Belveder, etc. etc. etc.
J'ai tant de chose à exprimer mais le meilleur a été dit par Monique Zetlaoui que je remercie encore d'avoir remué tous ces souvenirs qui ont réchauffés mon coeur.
Je lui demande une chose : par sa belle narration, de continuer à écrire et de nous faire revivre ces bons moments.
Que j'aimerai tant que les lecteurs fouillent dans leurs vieilles photos de cette époque qui dorment dans leurs albums de les faire revivre dans notre cher site.
Merci a vous tous et merci Monique

Merci pour ce superbe panégyrique du T.G.M. dont la nostalgie, une larme à l’œil, m'a rajeuni de 60 ans. Bravo. Écrivez encore, vous êtes douée et agréable à lire.

OUI C EST TRES BEAU .

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